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1873 - nécrologie - Pierre-Jean De Smet S.J.

NÉCROLOGIE.

 

 

Nous avons annoncé la mort du R. P. De Smet. Bien que les infirmités du grand missionnaire nous eussent laissé peu d'espoir de le conserver encore longtemps, la triste nouvelle n'en a pas moins vivement ému ses nombreux amis en Belgique. Il en est de même dans tout l'univers catholique, ou pour mieux dire dans tous les pays civilisés. Rappelons ici quelques détails biographiques :

 

Pierre Jean DE SMET naquit à Termonde, le 31 janvier 1801, d'une famille très-honorable qui a fourni à l'Église, au barreau et à la magistrature des hommes distingués par le talent et plus encore par le caractère. Comme plusieurs membres de sa famille, le jeune Pierre passa quelques années au collége d'Alost, puis entra au petit séminaire de Malines. C'est de là qu'il partit au mois de juillet de l'année 1821, en compagnie de M. Charles Nerinckx, missionnaire belge du Kentucky, pour la Hollande, d'où il s'embarqua au Texel, à bord du navire Colombus, en destination pour les États-Unis. Après quarante jours de navigation, il arriva heureusement à Philadelphie.

 

Ce fut au noviciat des Jésuites de Georgetown, dans le district de Columbia, sur le Potomac, que le futur apôtre des Peaux-Rouges fit son apprentissage dans la vie spirituelle. Bientôt après, il fit ses études de philosophie et de théologie, jusqu'en 1827, époque de sa promotion à la prêtrise. Ses supérieurs l'envoyèrent ensuite dans différentes missions : à Saint-Charles, Portage-des-Sioux, Dardenne, Saint-Ferdinand, etc. Il y travailla énergiquement durant l'espace de trois ans. A cette époque, les Jésuites jetèrent les fondements de leur université de Saint-Louis. Le Père De Smet fut envoyé en Europe pour les affaires de son ordre, et pour réparer sa santé délabrée. Après avoir séjourné quelque temps dans sa patrie, il retourna en Amérique et se consacra tout entier, suivant les désirs de ses supérieurs, aux rudes travaux des missions parmi les tribus indiennes. Depuis 1838 jusqu'en 1871, on peut dire qu'il fut constamment préoccupé du sort de ses chères peuplades indiennes : tantôt il séjournait au milieu d'elles, tantôt il s'en séparait, pour leur procurer, grâce à la générosité de ses nombreux et pieux amis, les ressources nécessaires à la stabilité et au développement des différents postes de missionnaires que son zèle avait créés.

 

Rien ne fait mieux connaître ses travaux que ses propres lettres, dont le R. P. Deynoodt publie en ce moment une belle édition. En lisant ces lettres, on entrevoit en même temps les qualités de l'écrivain; mais pour bien apprécier son grand caractère, il faut l'avoir connu plus intimement.

 

Naturellement grave, hardi, calme, aimant, le R. P. De Smet était fait pour prendre sur son entourage un ascendant considérable; sur la nature primitive des peuplades américaines, il exerçait une sorte de fascination. Livré à la grâce, transformé par l'amour du Dieu-Sauveur et placé en face des besoins et de l'abandon des pauvres Indiens, il devint un prodige de zèle, de dévouement, de tendresse. Tout ce qu'il faisait dans les montagnes Rocheuses, nous ne le saurons jamais; mais ici, que de fois nous avons été témoins des sentiments qui débordaient de son âme !  D'ordinaire il était très-calme, presque froid et ennemi des démonstrations sentimentales; mais venait-il à parler des Têtes-plates ou des Cœurs d'alêne, à énumérer leurs besoins, et surtout à dire la malveillance des blancs à l'égard de ses enfants, oh !  alors il s'animait, sa voix se voilait, ses muscles se détendaient, ses yeux même se gonflaient et l'on voyait couler une larme sur son beau visage. Dans cet état, il était éloquent et il intéressait tous les cœurs à ses chères missions. Aussi ce fut là le principal secret de ses succès en Europe. Dans ses nombreuses visites en Belgique, le zélé missionnaire a obtenu de larges aumônes pour ses Indiens et, chose plus importante, plus de cent missionnaires, qu'il a conduits en Amérique. Comment s'y prenait-il pour réussir ?  Il ne demandait pas, il n'invitait personne à le suivre; mais il exposait l'état de ses missions, il parlait de ses enfants en Jésus-Christ avec cet amour ardent qu'il leur portait, il les faisait aimer, et le reste suivait ¹.

 

¹ Pour donner une idée de l'impression que sa vue et ses paroles si simples produisaient sur les aspirants au sanctuaire, je transcris quelques lignes qu'un séminariste belge écrivait dans ses notes spirituelles le 28 octobre 1860 : « Hier le R. P. De Smet nous a entretenus pendant une demi-heure. C'est le premier missionnaire du monde, il nous a fait du bien. Voilà un véritable apôtre, un homme mort à lui-même, parlant de ses voyages et de ses travaux comme s’il s'agissait d'un autre, et ne le faisant que pour nous édifier.... Qu'il est beau de voir ce vieillard vénérable illustré dans le monde entier, soumis encore comme un enfant aux ordres d'un supérieur qui ne le vaut pas peut-être. Je retournerai en Amérique au mois de mai, dit-il, mes supérieurs me l'ont dit. Oui, va, noble vieillard, nos vœux te suivront avec nos prières; travaille, toi qui l'as tant fait déjà, travaille pour ceux qui, avant presque de s'être mis à l'œuvre, croupissent déjà clans un lâche repos; travaille pour moi faible et sans vertu. Ou plutôt puissent tes mérites m'obtenir de faire aussi ma part dans la vigne du Seigneur. Oh !  si moi aussi je pouvais te suivre; il y a encore tant de bien à faire et si peu d'ouvriers !  Tu as, dis-tu, à évangéliser une terre comprise dans une circonférence de mille lieues, c'est trop pour un homme. O mon Dieu, que votre sainte volonté se fasse en moi; je m'y soumets et je l'embrasse, ne permettez pas que ma lâcheté y mette obstacle. Mais ce n'est pas assez du sentiment, il faut agir. -- Le P. De Smet parait fatigué; sa figure est noble et très-douce, il parle mal le français, mais ses négligences mêmes font plaisir. »

 

 

Le côté le plus surprenant de ce caractère, ce fut sa timidité. Je ne dis pas seulement sa modestie ou sa simplicité, mais son extrême timidité. Comprenons bien cependant. Pour se jeter dans les entreprises les plus aventureuses, pour opposer sa force herculéenne aux attaques les plus furieuses, pour aller au-devant des sauvages même les plus irrités, même au moment de la lutte, il était hardi jusqu'à la témérité; mais s'agissait-il de paraître en public, de parler à un auditoire d'ailleurs bienveillant, il était le plus timide des hommes. Dans un de ses derniers voyages, se trouvant à Liége, il avait accepté de parler au peuple dans la petite église de Sainte-Catherine. Le jour venu, il parut tout embarrassé. « Je n'oserai pas, me dit-il; je ne saurais rien dire. -- Vous vous montrerez, lui dis-je; vous direz simplement que vous recommandez vos Indiens. »  Malgré tout ce que je pus dire, il resta indécis, ou plutôt, au moment de monter en chaire, je fus obligé de l'arracher de sa chambre et de le conduire à l'église. Il monte en chaire, il parle, il raconte avec cet accent inimitable que nos lecteurs lui ont connu; il s'anime, il ne tarit plus; il aurait parlé trois heures; et l'auditoire fut enchanté.

 

L'autorité que le R. P. De Smet s'était acquise sur les Peaux-Rouges offrait une ressource précieuse dans les relations souvent difficiles entre eux et les États-Unis. Les présidents de l'Union l'avaient compris et ils le députèrent plus d'une fois en mission officielle vers les Indiens révoltés, afin de les amener à la réconciliation et à la paix. De son côté, il se prêtait volontiers à cette intervention pacifique : c'était le seul moyen d'arrêter encore quelque temps les autorités américaines dans leur système d'extermination. Pauvres Indiens !  S'ils doivent disparaître de la terre, au moins leur zélé protecteur n'aura pas eu la douleur de voir se consommer cette iniquité.

 

Cinquante années s'étaient écoulées dans ces travaux : l'homme apostolique allait être appelé à recevoir sa récompense. Depuis sa rentrée aux États-Unis, l'année dernière, il n'a plus fait que languir; et déjà, dans le courant du mois de février, il avait failli succomber à une forte attaque. Ainsi s'exprime le R. P. De Blieck ¹ dans une lettre adressée le 26 mai au frère du missionnaire, M. François De Smet, juge de paix à Gand. Le malade se remit un peu de cette attaque, mais au commencement de mai, il tomba dans un état d'extrême faiblesse. « Bientôt, continue le Père De Blieck, survint un frisson suivi d'une forte fièvre, qui revint périodiquement et qui ne nous laissa plus de doute sur la fin prochaine de notre cher malade. »  Telle était néanmoins la force morale de cet homme extraordinaire, qu'il continua de s'occuper de sa chère mission, jusqu'aux approches de la mort. J'ai sous les yeux une lettre écrite de sa main, et d'une main encore ferme, au R. P. Deynoodt à Bruxelles : elle est datée de l'Université de Saint-Louis, 17 mai 1873 -- cinq jours avant sa mort. -- J'en extrais les lignes suivantes :

« Je viens de recevoir, à l'instant, votre bien chère lettre du 2 de ce mois. Veuillez accepter mes remercîments bien sincères pour toutes vos bontés à mon égard. -- Je suis dans un état très-souffrant depuis quelque temps (suivent quelques détails d'affaires).

 

« Veuillez m'excuser, je n'en puis plus. J'espère pouvoir vous écrire sous peu et plus longuement.

 

« Mes hommages respectueux à toute la communauté et priez pour moi.

 

                                                        « Revae. Vae. Servus in Xto.

                                                        « P. J. DE SMET, S.-J. »

 

¹ Un missionnaire belge, qui, comme il le dit lui-même, est depuis trente-trois ans l'ami intime du Père De Smet.

 

 

Reprenons le récit du R. P. De Blieck. « Mercredi dernier, le 21 mai, il reçut de nouveau les derniers sacrements, et alla en s'affaiblissant jusqu'à la nuit du jeudi, dans la pleine jouissance de toutes ses facultés intellectuelles. Vers minuit, des symptômes d'une dissolution prochaine commencèrent à se montrer. Le bon Père était très-paisible et ne semblait pas souffrir. Il rendit son âme au Dieu qu'il avait tant aimé et pour la gloire duquel il avait tant travaillé, à deux heures et un quart après minuit, après avoir reçu la dernière absolution et l'indulgence plénière in articulo mortis... »  Le jour même, 23 mai, le télégraphe nous apprenait cette perte irréparable.

 

Aujourd'hui la nouvelle s'en est répandue partout, et l'Amérique du Nord retentit de regrets et d'éloges. Sur ce sujet les journaux de toute opinion n'ont qu'une voix. Ceux de Saint-Louis se distinguent naturellement dans cette manifestation du sentiment public. « Prêtre de l'Église catholique, dit le Missouri Republica du 24 mai, et membre de la Compagnie de Jésus, le Père De Smet était connu et révéré de tous, des protestants comme des catholiques.

 

«  Le monde perd en lui un des missionnaires les plus infatigables et les plus entreprenants de la civilisation chrétienne.... S'il n'a pas réalisé tout ce qu'il avait cru possible, au moins il a donné un grand exemple de ce que peut une conviction profonde pour lutter contre des obstacles réputés insurmontables.... Les exploits héroïques de ce grand missionnaire vivront longtemps dans la mémoire de l'humanité. -- A une volonté indomptable, il unissait une charmante simplicité de caractère qui lui gagnait tous les cœurs. S'il se mettait volontiers à la portée des enfants et des sauvages, il savait converser non moins bien avec les rois et les princes, avec les lettres et les savants. »

 

Nous trouverions des témoignages semblables dans le Globe et dans le Times de Saint-Louis; mais ces extraits suffisent pour donner quelque idée de la popularité dont le nom du Père De Smet jouit aux États-Unis. Ces sentiments ont eu l'occasion de se produire le 24 mai aux obsèques célébrées dans l'église Saint François-Xavier. Nous en empruntons les principaux détails au Missouri Republican de Saint-Louis.

 

L'église fut envahie de bonne heure par le peuple clé Saint-Louis et par les personnes accourues de loin pour rendre un dernier hommage à l'apôtre des Indiens. La curiosité avait la moindre part dans cet empressement : c'était une assistance de personnes en deuil, parfaitement en harmonie avec la sévère décoration de l'église.

 

A la tête du clergé de la ville et des environs se trouvait l'évêque de Saint-Louis; parmi les assistants, on comptait plusieurs généraux et autres officiers supérieurs et il y avait des personnes venues de Cincinnati et même de plus loin, comme le Père Coosemans, recteur du collége de Chicago. Le R. P. Van Assche ¹ chanta la sainte Messe, Mgr Ryan, évêque de Saint-Louis, fit l'absoute, puis monta en chaire pour prononcer l'éloge du défunt. Il le présenta comme un autre Onias et lui appliqua le portrait de ce grand-prêtre tel qu'il se trouve au livre II des Machabées ². Cet éloge, nécessairement improvisé, mais sorti d'un cœur atteint dans ses affections les plus chères, fit couler les larmes et éclater les sanglots. Le prélat insista particulièrement sur l'amour que le missionnaire portait à ses Indiens; il rappela sa réponse à quelqu'un qui lui demandait comment il pouvait se donner tant de peine pour des sauvages !  « Des sauvages ! s'écria le Père, eh!  j'ai trouvé plus de sauvages dans nos populeuses cités que dans les montagnes et les déserts du Far-west. »

 

¹ Le R. P. Josse Van Assche de Saint-Amand, un des six jeunes Belges partis en 1821 avec M. Nerinckx. Lui et le P. Felix Verreydt, de Diest, sont les seuls survivants.

 

² Le texte n'est pas cité dans le résumé que nous possédons. Probablement il s'agit de celui qui se trouve au ch. XV. 12. Virum bonum et benignum, verecundum visu, modestum moribus

 

 

La cérémonie a duré trois heures. Les restes du R. P. De Smet ont été conduits au noviciat de Florissant où ils sont déposés à côté des restes des Pères Verhaegen, Elet et Smedts, ses premiers compagnons.

 

                                                                           JOSEPH BROECKAERT, S. J.