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1873 - Bibliographie.

BIBLIOGRAPHIE

 

 

Voyages aux Montagnes Rocheuses et séjour chez les tribus indiennes de l'Orégon, par le R. P. De Smet de la Compagnie de Jésus. Édition revue et augmentée par le R. P. F. Deynoodt. Bruxelles, Devaux.

 

Il y a deux mois, dans un savant article de la Revue Catholique, M. le Professeur De La Vallée-Poussin nous dépeignait les beautés naturelles et les trésors scientifiques du Far- West. Il nous faisait parcourir, à la suite des explorateurs de l’United States Geological Survey, les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, les vallées du Missouri et du Green River, les gorges creusées par le Yellowstone et les sources thermales du Fire Hole River. « De toutes les portions du territoire américain visitées par ordre du gouvernement des États-Unis, la plus curieuse, nous disait-il, est incontestablement la zone des Montagnes Rocheuses qui s'étend du pic Frémont à la source de la rivière du Saumon (Salmon River). Le principal mérite de ce pays, ce qu'il y faut  admirer, c'est l'aspect pittoresque des sites et la diversité des phénomènes d'origine interne qui ont façonné toute cette région et qui continuent d'y donner bien des signes de vie. Il en résulte comme une sorte de mélange des beautés de la Suisse avec les beautés de l'Islande. »

 

Voici un charmant livre qui nous invite à parcourir ces mêmes régions à la suite d'un explorateur d'un autre genre. Ce n'est point la beauté ou la richesse du sol ou les enseignements de la géologie qu'il y recherche; il est en quête de la beauté immatérielle des âmes. Et il la rencontre dans ces montagnes et au milieu de ces plaines sur lesquelles Dieu s'est plu à répandre toutes les splendeurs, tous les trésors et tous les mystères de sa création. Un des premiers sauvages auxquels le missionnaire s'adresse lui fait cette confession admirable : « Lorsque j'étais jeune et même jusque dans un âge avancé j'ai été plongé dans une profonde ignorance du bien et du mal, et sans doute j'ai dû souvent déplaire au Grand Esprit. Mais toutes les fois que j'ai reconnu qu'une chose était mauvaise, je l'ai bannie aussitôt de mon cœur. » Est-il dans notre vieille Europe beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage ?

 

On a reproché à Fenimore Cooper d'idéaliser trop ses sauvages américains; il répugnait à notre fierté de nous voir dépassés par ces héros du nouveau monde. Cependant en ce point Fenimore Cooper n'exagère pas. L'aveu en est assez humiliant pour nous, enfants d'une civilisation fort avancée en âge. Oui, en fait de probité, d'énergie fière et indépendante, de fidélité à la parole donnée, de constance dans les amitiés, les Peaux-Rouges, les Têtes-Plates et les Pends d'Oreilles peuvent nous apprendre beaucoup.

 

C'est donc une heureuse pensée, et nous en félicitons le R. P. Deynoodt, d'avoir repris l'édition des Voyages du R. P. De Smet aux Montagnes Rocheuses et dans les tribus indiennes de l’Orégon.

 

Le P. De Smet est suffisamment connu dans notre pays, mais ce qui ne l'est pas assez, c'est le détail de ses travaux et de ses succès apostoliques. -- Le 27 mars 1840, sur les bords du Green River, le P. De Smet rencontrait pour la première fois ses « chers sauvages » les Tètes-plates et les Pondéras accourus au-devant de lui. « Robe noire » lui dit le plus âgé des chefs de ces tribus, « Robe noire, sois le bienvenu dans ma nation. C'est aujourd'hui que le Grand Esprit accomplit mes vœux !  Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Robe noire, nous suivrons les paroles de ta bouche. »  Dès ce moment le P. De Smet fut tout entier à eux. Il se fit chasseur avec eux, les suivant dans leurs courses, se nourrissant comme eux et se conformant à leurs habitudes pour les amener plus sûrement à les changer. Il ne les quitta plus depuis, si ce n'est pour venir chercher en Europe des collaborateurs. Nous l'avons vu l'an dernier, malgré les défaillances de l'âge et d'une santé profondément altérée, relevant à peine d'une maladie mortelle, hâter ses adieux et son départ et reprendre pour la quatorzième fois la traversée de l'Atlantique. « Je ne veux pas être surpris ici, nous disait-il, je veux mourir au milieu de mes sauvages. »

 

Les Voyages aux Montagnes Rocheuses racontent dans ses moindres détails cette vie quelque peu aventureuse, souvent pleine de dangers, toujours généreuse et dévouée. On y voit à l'œuvre le missionnaire de Jésus-Christ et de la civilisation. Son premier souci est sans doute de faire connaître et aimer le Grand Esprit, mais il n'est pas le seul. Le plan favori du P. De Smet a toujours été d'introduire parmi les Indiens le goût de l'agriculture, de les arracher à la vie errante et aux habitudes d'oisiveté qu'elle engendre. « Cruce et aratro » fut vraiment sa devise. De là le caractère éminemment social qu'il attache à son œuvre; de là aussi cette double influence religieuse et politique qu'il exerce si puissament sur ces nations. On n'a pas oublié qu'en 1858 et plusieurs fois depuis lors, quand les États-Unis ne trouvaient d'autre ressource contre les tribus exaspérées que leur administration avait poussées à la révolte, que cet épouvantable projet d'extermination générale qui fit frémir l'Europe, le P. De Smet s'interposa et par ses conseils pacifia les tribus que l'armée américaine aurait anéanties, mais n'aurait point domptées.

 

C'est assez dire l'intérêt que doit inspirer ce livre. Par la nature même du sujet qu’il traite, il a le charme d'un roman et l'utilité supérieure d'un livre sérieux et profond.

 

Qu'on nous permette encore une réflexion. En lisant les Voyages du P. De Smet aux Montagnes Rocheuses, le souvenir nous est venu des voyages non moins fameux du Docteur I.ivingstone dans l'Afrique Australe. Dieu nous garde de vouloir diminuer en rien le mérite supérieur, la gloire très-légitimement conquise et la sincérité religieuse du ministre protestant. Mais que l'on veuille comparer les deux ouvrages et il se manifestera au lecteur une différence saisissante. Une pensée, une véritable vocation domine le Docteur Livingstone : c'est l'étude scientifique du pays qu'il explore, la découverte du lac Ngami ou celle du Zambèse, la détermination de la longitude méridionale et orientale des points marquants de son voyage, etc. Quant à la conversion, au perfectionnement moral des tribus qu'il traverse, à peine trouve-t-on quelque trace de cette préoccupation secondaire au milieu des 750 pages dont se compose l'intéressant récit de ses explorations. Et cependant, je le répète, le Docteur Livingstone est sincèrement religieux et il est l'envoyé de la Société des Missions de Londres. C'est le savant qui voyage et le missionnaire accompagne avec beaucoup de nonchaloir. -- Voyez au contraire les Récits du P. De Smet. Oh ! que ce sont bien les âmes qui forment la pensée dominante et le premier amour du Jésuite!  Mais la science n'est pas dédaignée. Elle a déjà sa place dans la première lettre du missionnaire : la flore du Missouri y est indiquée avec détail. C'est le missionnaire qui voyage et le savant qui accompagne. -- N'y a-t-il pas là un des mille aspects sous lesquels se présente la désastreuse stérilité des missions protestantes ?  Le feu sacré n'y est pas. La soif des âmes jusqu'au sacrifice du sang et de la vie est une des vertus réservées à l'Église catholique et l'un des signes dont son Fondateur divin l'a marquée.

 

Nous nous reprocherions de ne pas parler des soins typographiques donnés à cette nouvelle édition. Peu de livres ont été imprimés avec cette délicatesse et ce luxe. Il fait grand honneur aux presses de M. Devaux. L'ouvrage est accompagné du portrait du P. De Smet gravé par M. J. Franck d'après le tableau de M. De Keyser, d'une vue de Saint-Louis et d'une carte très-détaillée des contrées visitées par le missionnaire.

 

Nous ne saurions trop recommander ce livre excellent sous tous les rapports.

 

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Le P. Deynoodt en terminant la préface de cette nouvelle édition disait : « Fasse le Ciel que le P. De Smet puisse réaliser longtemps encore ses généreux desseins ! »  Ce souhait ne devait pas être exaucé. Après la mise en page de cet article, un télégramme nous annonça la mort du vaillant missionnaire. Il a donc plu à Dieu d'appeler an repos du ciel ce travailleur infatigable, dont l'âge et la maladie n'avaient refroidi ni le courage ni l'ardeur. Oh !  combien sont heureux ceux qui peuvent, comme lui, se présenter devant le Juge avec un cortége d'âmes conquises à Jésus-Christ et à la vérité !

 

Les détails nous manquent sur la mort du vénéré Père De Smedt, mais sa vie sera écrite, cette vie si pleine d'exemples et d'enseignements. Il importe que l'oubli ne passe point sur cette gloire. Il importe surtout que nous puissions apprendre à son école comment les apôtres aiment et servent les âmes rachetées par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

                                                                                                    M. D. K.