BIBLIOGRAPHIE
Voyages aux
Montagnes Rocheuses et séjour chez les tribus indiennes de l'Orégon, par le R.
P. De Smet de la Compagnie de Jésus. Édition revue et augmentée par le R. P. F. Deynoodt. Bruxelles, Devaux.
Il y a deux mois,
dans un savant article de la Revue Catholique, M. le Professeur De La
Vallée-Poussin nous dépeignait les beautés naturelles et les trésors
scientifiques du Far- West. Il nous faisait parcourir, à la suite des
explorateurs de l’United States Geological Survey, les pics neigeux des
Montagnes Rocheuses, les vallées du Missouri et du Green River, les gorges
creusées par le Yellowstone et les sources thermales du Fire Hole River.
« De toutes les portions du territoire américain visitées par ordre du
gouvernement des États-Unis, la plus curieuse, nous disait-il, est
incontestablement la zone des Montagnes Rocheuses qui s'étend du pic Frémont à
la source de la rivière du Saumon (Salmon River). Le principal mérite de ce
pays, ce qu'il y faut admirer, c'est l'aspect
pittoresque des sites et la diversité des phénomènes d'origine interne qui ont
façonné toute cette région et qui continuent d'y donner bien des signes de vie.
Il en résulte comme une sorte de mélange des beautés de la Suisse avec les
beautés de l'Islande. »
Voici un charmant
livre qui nous invite à parcourir ces mêmes régions à la suite d'un explorateur
d'un autre genre. Ce n'est point la beauté ou la richesse du sol ou les
enseignements de la géologie qu'il y recherche; il est en quête de la beauté
immatérielle des âmes. Et il la rencontre dans ces montagnes et au milieu de
ces plaines sur lesquelles Dieu s'est plu à répandre toutes les splendeurs,
tous les trésors et tous les mystères de sa création. Un des premiers sauvages
auxquels le missionnaire s'adresse lui fait cette confession admirable :
« Lorsque j'étais jeune et même jusque dans un âge avancé j'ai été plongé
dans une profonde ignorance du bien et du mal, et sans doute j'ai dû souvent
déplaire au Grand Esprit. Mais toutes les fois que j'ai reconnu qu'une chose
était mauvaise, je l'ai bannie aussitôt de mon cœur. » Est-il dans notre
vieille Europe beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil
témoignage ?
On a reproché à
Fenimore Cooper d'idéaliser trop ses sauvages américains; il répugnait à notre
fierté de nous voir dépassés par ces héros du nouveau monde. Cependant en ce
point Fenimore Cooper n'exagère pas. L'aveu en est assez humiliant pour nous,
enfants d'une civilisation fort avancée en âge. Oui, en fait de probité,
d'énergie fière et indépendante, de fidélité à la parole donnée, de constance
dans les amitiés, les Peaux-Rouges, les Têtes-Plates et les Pends d'Oreilles
peuvent nous apprendre beaucoup.
C'est donc une
heureuse pensée, et nous en félicitons le R. P. Deynoodt, d'avoir repris
l'édition des Voyages du R. P. De Smet aux Montagnes Rocheuses et dans les
tribus indiennes de l’Orégon.
Le P. De Smet est
suffisamment connu dans notre pays, mais ce qui ne l'est pas assez, c'est le
détail de ses travaux et de ses succès apostoliques. -- Le 27 mars 1840, sur
les bords du Green River, le P. De Smet rencontrait pour la première fois ses
« chers sauvages » les Tètes-plates et les Pondéras accourus
au-devant de lui. « Robe noire » lui dit le plus âgé des chefs de ces
tribus, « Robe noire, sois le bienvenu dans ma nation. C'est aujourd'hui
que le Grand Esprit accomplit mes vœux !
Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Robe noire, nous
suivrons les paroles de ta bouche. »
Dès ce moment le P. De Smet fut tout entier à eux. Il se fit chasseur
avec eux, les suivant dans leurs courses, se nourrissant comme eux et se
conformant à leurs habitudes pour les amener plus sûrement à les changer. Il ne
les quitta plus depuis, si ce n'est pour venir chercher en Europe des
collaborateurs. Nous l'avons vu l'an dernier, malgré les défaillances de l'âge
et d'une santé profondément altérée, relevant à peine d'une maladie mortelle,
hâter ses adieux et son départ et reprendre pour la quatorzième fois la
traversée de l'Atlantique. « Je ne veux pas être surpris ici, nous
disait-il, je veux mourir au milieu de mes sauvages. »
Les Voyages
aux Montagnes Rocheuses
racontent dans ses moindres détails cette vie quelque peu aventureuse, souvent
pleine de dangers, toujours généreuse et dévouée. On y voit à l'œuvre le
missionnaire de Jésus-Christ et de la civilisation. Son premier souci est sans
doute de faire connaître et aimer le Grand Esprit, mais il n'est pas le seul.
Le plan favori du P. De Smet a toujours été d'introduire parmi les Indiens le
goût de l'agriculture, de les arracher à la vie errante et aux habitudes
d'oisiveté qu'elle engendre. « Cruce et aratro » fut vraiment sa devise.
De là le caractère éminemment social qu'il attache à son œuvre; de là aussi
cette double influence religieuse et politique qu'il exerce si puissament sur
ces nations. On n'a pas oublié qu'en 1858 et plusieurs fois depuis lors, quand
les États-Unis ne trouvaient d'autre ressource contre les tribus exaspérées que
leur administration avait poussées à la révolte, que cet épouvantable projet
d'extermination générale qui fit frémir l'Europe, le P. De Smet s'interposa et
par ses conseils pacifia les tribus que l'armée américaine aurait anéanties,
mais n'aurait point domptées.
C'est assez dire
l'intérêt que doit inspirer ce livre. Par la nature même du sujet qu’il traite,
il a le charme d'un roman et l'utilité supérieure d'un livre sérieux et
profond.
Qu'on nous
permette encore une réflexion. En lisant les Voyages du P. De Smet aux
Montagnes Rocheuses, le souvenir nous est venu des voyages non moins fameux du
Docteur I.ivingstone dans l'Afrique Australe. Dieu nous garde de vouloir
diminuer en rien le mérite supérieur, la gloire très-légitimement conquise et
la sincérité religieuse du ministre protestant. Mais que l'on veuille comparer
les deux ouvrages et il se manifestera au lecteur une différence saisissante.
Une pensée, une véritable vocation domine le Docteur Livingstone : c'est
l'étude scientifique du pays qu'il explore, la découverte du lac Ngami ou celle
du Zambèse, la détermination de la longitude méridionale et orientale des
points marquants de son voyage, etc. Quant à la conversion, au perfectionnement
moral des tribus qu'il traverse, à peine trouve-t-on quelque trace de cette
préoccupation secondaire au milieu des 750 pages dont se compose l'intéressant
récit de ses explorations. Et cependant, je le répète, le Docteur Livingstone
est sincèrement religieux et il est l'envoyé de la Société des Missions de
Londres. C'est le savant qui voyage et le missionnaire accompagne avec beaucoup
de nonchaloir. -- Voyez au contraire les Récits du P. De Smet. Oh ! que ce sont
bien les âmes qui forment la pensée dominante et le premier amour du
Jésuite! Mais la science n'est pas
dédaignée. Elle a déjà sa place dans la première lettre du missionnaire : la
flore du Missouri y est indiquée avec détail. C'est le missionnaire qui voyage
et le savant qui accompagne. -- N'y a-t-il pas là un des mille aspects sous
lesquels se présente la désastreuse stérilité des missions protestantes ? Le feu sacré n'y est pas. La soif des âmes
jusqu'au sacrifice du sang et de la vie est une des vertus réservées à l'Église
catholique et l'un des signes dont son Fondateur divin l'a marquée.
Nous nous
reprocherions de ne pas parler des soins typographiques donnés à cette nouvelle
édition. Peu de livres ont été imprimés avec cette délicatesse et ce luxe. Il
fait grand honneur aux presses de M. Devaux. L'ouvrage est accompagné du
portrait du P. De Smet gravé par M. J. Franck d'après le tableau de M. De
Keyser, d'une vue de Saint-Louis et d'une carte très-détaillée des contrées
visitées par le missionnaire.
Nous ne saurions
trop recommander ce livre excellent sous tous les rapports.
*
* *
Le P. Deynoodt en
terminant la préface de cette nouvelle édition disait : « Fasse le
Ciel que le P. De Smet puisse réaliser longtemps encore ses généreux desseins
! » Ce souhait ne devait pas être
exaucé. Après la mise en page de cet article, un télégramme nous annonça la
mort du vaillant missionnaire. Il a donc plu à Dieu d'appeler an repos du ciel
ce travailleur infatigable, dont l'âge et la maladie n'avaient refroidi ni le
courage ni l'ardeur. Oh ! combien sont
heureux ceux qui peuvent, comme lui, se présenter devant le Juge avec un
cortége d'âmes conquises à Jésus-Christ et à la vérité !
Les détails nous
manquent sur la mort du vénéré Père De Smedt, mais sa vie sera écrite, cette
vie si pleine d'exemples et d'enseignements. Il importe que l'oubli ne passe
point sur cette gloire. Il importe surtout que nous puissions apprendre à son
école comment les apôtres aiment et servent les âmes rachetées par le sang de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
M.
D. K.