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1873 - Une mission chez les Nez-Percés.

UNE MISSION CHEZ LES NEZ-PERCÉS.

 

 

La dispersion des Jésuites en Europe a été favorable au nouveau monde : les missions lointaines ont reçu des renforts qu'ils sollicitaient depuis longtemps. C'est ainsi que les Pères allemands ¹ ont pu secourir efficacement les missions de Bombay et de l'Équateur, et les Pères italiens de la province de Turin se sont répandus en plus grand nombre en Californie et dans 1'Orégon. Cette dernière mission a coûté bien des labeurs avant de donner des fruits satisfaisants. Nous avons connu dans tous ses détails la vie pénible que menaient là, dans la pauvre résidence de Saint-Ignace, au milieu des Pends-d'oreille, le Père Ignace Joset, Suisse de naissance et le Père Alois Vercruysse qui, exténué de fatigues, est venu mourir en 1867 au sein de sa famille à Courtrai. Que de privations !  que de tentatives pour amener à Dieu ces pauvres sauvages !  Ce rude travail a été partagé et poursuivi par d'autres missionnaires ², parmi lesquels nous distinguons le R. P. Cataldo, qui s'est attaché spécialement à la tribu des Nez-percés. Après bien des fatigues stériles, cet ardent missionnaire vient enfin de nous donner des nouvelles plus favorables.

 

¹ Au commencement de cette année 1873, la province allemande de la compagnie de Jésus comptait environ 200 membres dans les missions étrangères. Ses stations les plus importantes sont celles de Bombay, de Buffalo, du Brésil et de Quito.

 

² L'année dernière, le R. P. Guidi s'est rendu de Tronchiennes à la mission de Saint-Ignace. Nous apprenons par ses lettres qu'il a trouvé là deux autres Pères et quatre Frères. Leur établissement est situé dans une vallée riante, au bord d'une rivière qui descend des montagnes Rocheuses. Ils occupent une maison aussi misérable que celles des quatre autres missions comprises dans la même circonscription; mais ils possèdent une église plus grande et, avantage précieux !  un couvent de Sœurs de la Charité venues du Canada. Il y a autour de la Résidence un millier de fidèles, de vrais fidèles.

 

 

Jusqu'à présent, l'une ou l'autre chapelle avait été construite chez les Nez-percés et quelques enfants avaient reçu une première instruction religieuse, mais le résultat paraissait se borner à un très-petit nombre de baptêmes. Le Père Cataldo fut même retiré par ses supérieurs de la mission de Saint-Ignace et envoyé à celle du Sacré-Cœur dans la tribu des Cœurs d'alêne; mais en 1871 il fit une nouvelle visite à ses chers sauvages et il eut la consolation de convertir une jeune malade qui lui promit en mourant de présenter à Dieu les vœux des missionnaires en faveur de cette pauvre tribu. Or, voici ce qui arriva un mois après la mort de la jeune fille.

 

Plusieurs chefs des Nez-percés, réunis en conseil, décidèrent d'inviter le P. Cataldo à se rendre parmi eux, et ils lui envoyèrent immédiatement une députation. Le Père en écrivit au R. P. Giorda, son supérieur, et obtint une réponse favorable; mais il fut obligé d'attendre jusqu'au printemps. Ce retard était fâcheux et d'autant plus dangereux qu'un ministre presbytérien se trouvait à portée d'entraver l'œuvre apostolique. Cependant on fit prier, on s'adressa spécialement au cœur adorable de Notre-Seigneur, et, comme on le verra, ce ne fut pas en vain.

 

Au mois d'avril 1872, le Père Cataldo se mit en route, et il arriva heureusement à Lewiston. -- Quel changement admirable !  La nouvelle, que le Père est venu, se propage rapidement; les sauvages accourent de tous côtés, et ceux-là mêmes qui quelque temps auparavant s'étaient montrés froids et indifférents viennent de plusieurs lieues pour voir et entendre le missionnaire, le féliciter de son arrivée, se plaindre même d'une absence aussi prolongée. Le jour suivant, un grand nombre de sauvages se pressent autour de l'église de Lewiston : ils viennent, contre toute attente, pour entendre la sainte messe. Mais l'église est trop petite pour les contenir tous. Le Père dit alors au chef des sauvages de rassembler tout son monde, de les prier d'attendre : dans quelques instants, eux aussi, après les blancs, entreront dans l'église, ils y feront la prière, et ils y entendront l’instruction. En attendant, le Père célèbre la sainte messe pour les blancs; puis il fait entrer les sauvages, et dans leur langue, il commence à réciter la prière. Quel fut son étonnement quand il entendit tous ces sauvages répondre ensemble et à haute voix à la prière qu'il avait commencée !  Qui donc était venu la leur apprendre ?  Chose admirable !  c'était l'œuvre de ces quelques enfants qui seuls dans le temps avaient été instruits par le Père, et qui pendant son absence avaient enseigné aux autres la prière catholique !  Après la prière, le bon Père leur fit une instruction sur la nécessité du baptême et il termina en leur promettant que les dimanches suivants, avant la messe des blancs, il y aurait une messe exclusivement pour eux, afin que tous pussent assister au saint sacrifice.

 

Le mouvement était imprimé, la grâce se faisait sentir. Depuis ce moment, les sauvages se montrèrent confiants, communicatifs, pleins de zèle. Le 4 mai, plusieurs chefs se réunirent en présence du missionnaire, et résolurent de recevoir l'instruction et le baptême. Le lendemain, un dimanche, ils vinrent en nombre à l'église de Lewiston : ils assistèrent tous, avec une dévotion admirable, à la sainte messe et à l'instruction. Le 10 du même mois, de l'autre côté de la rivière, le Père trouva presque tous les sauvages campés avec leurs familles; et il commença à les instruire, du matin au soir presque sans interruption. Là aussi le bon Père fut surpris de voir que tout le monde avait appris les prières par le zèle et l'apostolat de ces quelques petits enfants qu'il avait instruits autrefois. Dans cette seule excursion le P. Cataldo donna 78 baptêmes, bénit 14 mariages, et il eut le bonheur de compter, parmi les Nez-percés, jusqu'à 97 catholiques.

 

Ce succès ne s'arrêtera pas là. Déjà la nouvelle des changements opérés se répand parmi les tribus voisines : elle produit une sensation de bon augure chez les Tamburinai, ou adorateurs du soleil; tout nous promet, cette fois, une abondante moisson. Nous ne voulons pas terminer cet exposé sommaire, sans rapporter une conversion remarquable, telle que la raconte le P. Cataldo dans une lettre à son Provincial.

 

Le 12 du mois de mai, je fus appelé, vers le soir, pour aller baptiser un petit enfant, qui n'attendait que cela pour quitter la terre. Je pars en toute hâte, accompagné d'un chef nommé Abraham Uyaskarit. C'était un de ceux qui jusqu'alors s'étaient montrés très-froids, je dirais presque hostiles, vis-à-vis de notre sainte Religion. Il venait rarement à la prière, et pour le plaisir d'entendre chanter une de ses filles plutôt que par esprit de dévotion. Je croyais qu'il ne se serait jamais converti. Chemin faisant, il me dit : « Robe Noire, que ferons-nous ? -- De quoi ?  lui dis-je. -- De moi-même, reprit-il; j'ai deux femmes qui m'aiment beaucoup et que j'aime également: je ne sais laquelle des deux renvoyer; je ferai pourtant, coûte que coûte, tout ce que tu voudras. Seulement je te prie de considérer que ce sont deux sœurs appartenant à une famille des adorateurs du soleil. Celle qui me quittera retournera chez ses parents avec ses enfants : elle ne sera jamais catholique, et elle se perdra avec eux. D'un autre côté je ne veux, je ne puis pas la garder auprès de moi; je crains trop les langues des autres et avant tout je crains mon pauvre cœur. Robe Noire, sauve donc mon âme, mais ne perds pas celles de ma femme et de mes enfants ! »  Je ne pouvais pas croire à mes oreilles; mais je m'aperçus que, cette fois-ci, mon cher Abraham s'était entièrement rendu à la grâce qui le poursuivait depuis si longtemps. J'en remerciai Dieu, et je le priai de m'éclairer sur la décision à prendre. Puis, me tournant vers Abraham, je lui dis : « Abraham, mon cher ami, ton nom ne sera pas inutile, tu seras un second Abraham. Je remercie Dieu de ta conversion, et j'espère que tout s'arrangera de manière que tu puisses sauver ton âme sans perdre celles de ta femme et de tes enfanta. Ce soir nous réunirons les Chefs, et nous déciderons ce que l'on pourra faire. »  A ce moment, nous étions arrivés à la loge où se trouvait l'enfant mourant. Je fus assez heureux pour le baptiser, et je retournai à la maison bien consolé du double fruit de cette excursion. On réunit donc le soir même les Chefs, on discute, et on décide qu'Abraham retiendra la première des deux femmes ; qu'il renverra l'autre, pour laquelle on bâtira, à une certaine distance, une petite loge où elle pourra demeurer avec son enfant; et qu'Abraham pourvoira à leur subsistance. Abraham, après avoir entendu la réponse, parut fort mécontent : mais alors je lui raccontai la vocation et le sacrifice d'Abraham, auquel j'avais fait allusion quand je lui parlais de son nom. Je lui expliquai comment il pourrait imiter la générosité et l'obéissance de ce saint Patriarche. Abraham écoutait, mais il sentait toute la force de l'épreuve et il luttait terriblement avec lui-même. Minuit approchant, on fut obligé de différer la chose au lendemain 13 mai. Après la prière, l'instruction et le déjeuner, on réunit de nouveau le conseil des Chefs. L'un d'entre eux eut la bonne idée d'envoyer chercher la femme qui devait être renvoyée; mais celle-ci fit répondre que, la sentence ayant été déjà portée la nuit, il était inutile de l'entendre une seconde fois. Un autre Chef sort et réussit à la faire venir. Un très grand nombre de sauvages la suivirent pour voir la fin de tout cela. Lorsque j'appris qu'elle était là, je me tournai vers Abraham, et résumant le discours que je lui avais fait la veille, je l'exhortai à faire à Dieu le sacrifice. Le bon vieux était déjà prêt à tout : il se lève donc et il veut parler; mais la douleur lui coupe la voix, et il retombe assis, cachant dans ses mains un visage plein de larmes. Tout le monde était ému, la femme surtout; lorsque après un moment de silence, Abraham, encouragé par moi, se lève de nouveau, et commence à raconter l'histoire du Patriarche Abraham, en se l'appliquant à lui-même : il exposa toute l'étendue de son sacrifice, il fit voir ce qu'il en coûtait à son cœur; mais il ajouta qu'il était décidé à suivre l'exemple du Grand Patriarche dont il portait le nom; et ici se tournant vers sa femme, il l'exhorta à accepter, elle aussi, sa part dans le sacrifice pour l'amour de Dieu et le salut de son âme. En somme, il parla avec tant de force et tant d'éloquence, que je n'ai jamais entendu un discours pareil. Les Chefs et les sauvages pleuraient. Quand Abraham eut fini de parler, la femme lui dit : « Oui, je partirai; mais où aller ?  Chez mes parents peut-être, pour me perdre moi et mon enfant, qui aimons tant la prière, et qui espérions recevoir bientôt le baptême ? »  Alors je me levai moi-même, et je lui dis, que « non, elle n'irait pas se perdre avec son enfant; elle resterait non loin de là, et recevrait d'Abraham lui-même le nécessaire pour vivre. »  Elle me dit alors : « Non, il n'est pas possible que je reste ici répudiée. J'irai chez moi, et quand tu viendras chez nous pour bâtir une église, je viendrai avec mon enfant demeurer tout à côté. »  Je lui fis remarquer que j'ignorais quand il me serait possible de bâtir une église catholique parmi les adorateurs du soleil; qu'en attendant, ses parents l'auraient corrompue en peu de temps. Ensuite je la priai de ne pas augmenter la peine du pauvre Abraham; de se rendre aux conseils du Missionnaire et des Chefs, pour l'amour de son âme, pour l'amour de saint Joseph et des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. Elle me répondit : « Eh bien, soit !  me voilà prête à tout ce que Dieu veut de moi. J'ai été fort mauvaise jusqu'à ce moment, mais à présent je promets de vivre en vraie chrétienne. Demain je t'amènerai mon enfant; je te prierai de nous baptiser tous les deux quand nous en serons dignes, et je ferai tout ce que tu me diras. »  C'est ce qui arriva en effet sous l'impulsion admirable de la grâce de Dieu.

 

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Nous avons reçu par le P. De Smet des nouvelles récentes (10 février) sur ces intéressantes missions. Les conversions sont nombreuses parmi les tribus de l'Idaho, surtout parmi les Spokanes et les Nez-percés. D'après une lettre du P. Cataldo, son registre d'église dans la mission chez les Nez-percés, depuis mai jusqu'à novembre (1872), donne le résultat suivant : conversions et baptêmes 128, la plupart adultes; mariages 18; premières communions 23.

 

Sous le rapport du zèle et de la ferveur, écrit le P. De Smet, les Cœurs d'alêne l'emportent sur toutes les autres tribus; leur piété fait l'admiration des étrangers, visiteurs ou émigrants. Un officier supérieur de l'armée américaine visitait la mission : il était catholique : après avoir assisté à la sainte Messe et reçu la sainte Communion, il dit au P. Joset, avec émotion : « Jamais je n'oublierai ces prières et ces cantiques. O Père !  si vous pouviez tenir vos sauvages isolés... Mais cela vous sera impossible et le contact des blancs les gâtera. »  Voilà en effet le grand danger, auquel il a été fait allusion dans le Bref pontifical.

 

                                                                           Jos. BROECKAERT. S. J.