PACIFICATION DES CŒURS-D'ALÊNE
EN 1859
SOIXANTE
ET UNIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Avril
1861.
Mon révérend et
cher Père.
Si vous croyez que
la suite de mon voyage puisse intéresser vos lecteurs, vous pouvez reproduire
le récit que j'en ai fait dans une lettre écrite au très révérend Père Général,
en date de l'Université de Saint-Louis, 1er novembre 1859, et qui a
été publiée dans les Annales de la Propagation de la foi (n.191, juillet
1860, p. 279). Cette lettre rend compte de mes occupations et du temps que j'ai
passé à l'armée des États-Unis en qualité d'aumônier, depuis la mi-mai 1858
jusqu'au 23 septembre 1859. Le commencement de cette missive n'est qu'un
sommaire de la relation détaillée que je vous ai envoyée de ce long voyage
jusqu'à mon arrivée à la Mission du Sacré-Cœur ¹, où j'eus le bonheur
d'embrasser nos Pères et nos Frères, le 21 novembre 1858. Partons de là et
remettons-nous en route. Les détails sur la suite et la fin de cette course
commencent à la page 283 des Annales, dont je vous transmets un
exemplaire. Vous aurez publié ainsi le récit de tout mon voyage, depuis mon
départ du pays des Cœurs-d'Alêne jusqu'à mon retour à Saint-Louis.
¹ Voir les Précis Historiques,
1861, pp. 33, 67, 307, 402 et 558 ; 1862, pp. 53, 373 et 485.
Je partis de la
Mission, le 18 février, avec le R. P. Joset, qui m'accompagna jusqu'à notre
rencontre avec le P. Hoeken, qui s'était proposé de venir au-devant de nous sur
la rivière Clarke ou Pends-d'Oreilles. Les glaces, les neiges, les pluies et
les vents retardèrent beaucoup notre course dans nos frêles canots d'écorce,
sur les rivières et les grands lacs; souvent nous étions en danger pour franchir
les rapides et les chutes : la rivière Clarke en est parsemée; j'en comptai
trente-quatre dans l'espace de soixante-dix milles. Partout nous rencontrions
de petits camps d'Indiens dans leurs quartiers d'hiver. A l'approche de cette
saison, ils sont obligés de s'éparpiller dans les forêts et le long des
rivières et des lacs, où ils vivent de chasse et de pêche. Partout ils nous
reçurent avec la plus grande bienveillance, et, malgré leur extrême pauvreté,
ils partagèrent volontiers avec nous leurs petites rations de vivres et leurs
minces provisions. Ils profitèrent avec empressement de notre présence pour
assister aux instructions et à la messe, et suivre les autres exercices de
piété, tels que les prières du soir et du matin, selon que les circonstances nous
le permirent. Le 11 mars, j'arrivais à la Mission de Saint-Ignace, parmi les
Pends-d'Oreilles des Montagnes.
Les Koetenais,
voisins des Pends-d'Oreilles, ayant appris mon arrivée, avaient fait plusieurs
jours de marche à travers les neiges pour venir me serrer la main et me
témoigner leur reconnaissance filiale. En 1845, j'avais séjourné quelque temps
parmi eux, j'étais le premier prêtre qui leur eût annoncé la parole de Dieu, et
j'avais donné le baptême à tous leurs petits enfants et à un bon nombre d'adultes.
Aujourd'hui, ils venaient, avec une simplicité primitive, m'assurer qu'ils
étaient restés fidèles à la prière, c'est-à-dire, à la religion et à tous les
bons avis qu'ils avaient alors reçus. Tous les Pères me parlaient de ces bons
sauvages avec les plus grands éloges : parmi eux continuent à régner, dans
toute leur vigueur, l'union fraternelle, la simplicité évangélique, l'innocence
et la paix. Leur honnêteté est telle et si bien connue, que le traitant quitte
son magasin et le laisse ouvert, quelquefois pendant plusieurs semaines : les
Indiens y entrent et s'y servent eux-mêmes, selon leurs besoins présents; et,
au retour, le traitant est fidèlement payé pour tous les objets ôtés. Il m'a
déclaré lui-même que, dans cette sorte de commerce, il ne lui avait jamais
manqué la valeur d'une épingle.
Le 18 mars, je me
rendis à la vallée Sainte-Marie, à travers les neiges (distance, soixante-dix
milles), pour y revoir mes premiers et anciens enfants spirituels des
Montagnes, les pauvres et abandonnés Têtes-Plates. Ils ont été grandement
consolés en apprenant que Votre Paternité avait l’intention de faire reprendre
la Mission. Le grand chef m'assurait que, depuis le départ des Pères, ils
avaient continué tous les jours, matin et soir, à se rassembler pour réciter
ensemble leurs prières, à sonner l'Angelus aux heures usitées, et à
s'arrêter le dimanche pour glorifier le saint jour du Seigneur. Je n'ose pas
entrer dans d'autres détails sur les dispositions présentes de cette petite
tribu, de peur d’être trop long. Sans doute, en l'absence des missionnaires, le
démon y a causé des ravages; mais, avec la grâce du Seigneur, le mal n'est pas
irréparable. Leurs pratiques quotidiennes de piété, et les entretiens que j'ai
eus avec eux pendant plusieurs jours, m'ont donné la consolante conviction que
la foi s'est maintenue parmi les Têtes-Plates, et qu'elle y porte encore des
fruits de salut.
Partout, dans mes
rapides visites aux stations des Montagnes-Rocheuses, j'ai été reçu, de la part
des Indiens, avec toutes les démonstrations d'une joie sincère et filiale. Je
pense pouvoir dire à Votre Paternité que ma présence au milieu d'eux leur aura
été de quelque utilité sous le rapport religieux, aussi bien qu'au point de vue
temporel. J'ai fait de mon mieux pour les encourager à la persévérance dans la
piété, et à maintenir les conditions de la paix conclue avec le gouvernement.
Dans cette journée, j'ai eu le bonheur de donner le baptême à plus de cent
enfants et à un bon nombre d'adultes.
Le 16 avril,
selon les ordres que j'avais reçus du général en chef de l'armée, je me rendais
au fort Van Couver et quittais la mission Saint-Ignace. A ma demande, tous les
chefs des différentes tribus des Montagnes m'accompagnaient pour renouveler la
paix avec le général et avec le surintendant des affaires indiennes. Voici
leurs noms et le nom de la nation à laquelle ils appartiennent : Alexandre
Temglagketzin, ou l'Homme sans cheveux, grand chef des Pends-d'Oreilles;
Victor Alamiken, ou l'Homme heureux (qui porte admirablement bien son
nom, car c'est un saint), grand chef des Kalispels; Adolphe Kwilkweschapo, ou
la Plume rouge, chef tête-plate; François Saxa, ou l'Iroquois,
autre chef tête-plate; Denis Zenemtietze, ou la Robe du tonnerre, chef
des Schoyelpi ou Chaudières; André et Bonaventure, chefs et braves parmi les
Cœurs-d'Alêne ou Skizoumish; Kamiakin, grand chef des
Yakomans; et Gerry, grand chef des Spokanes. Ces deux derniers sont encore païens; toutefois
leurs enfants ont reçu le baptême. Nous eûmes de grandes misères et beaucoup de
dangers dans le voyage, à cause des hautes eaux des rivières et de la grande
abondance des neiges. Pendant dix jours, nous dûmes nous frayer une route à
travers des forêts épaisses, où des milliers d'arbres, abattus par les vents et
les tempêtes, se croisaient et étaient recouverts de quatre, six et huit pieds
de neige : plusieurs chevaux y perdirent la vie; chaque jour, ma monture et moi
culbutâmes souvent; mais, à part quelques bonnes contusions et égratignures, un
chapeau troué et mis hors de service, un pantalon déchiré et une soutane en
lambeaux, je sortis sain et sauf de la mauvaise forêt. J'y ai mesuré des cèdres
blancs de cinq, six et sept brasses de circonférence au tronc, et d'une hauteur
proportionnée.
Après un mois de
voyage, nous arrivâmes au fort Van Couver.
Le 18 mai,
l'entrevue eut lieu entre le général, le surintendant et les chefs indiens :
elle a produit les résultats les plus heureux de part et d'autre. Environ trois
semaines furent accordées aux chefs pour visiter, aux frais du gouvernement,
les principales villes de l'État de l'Orégon et du territoire de Washington,
avec tout ce qu'elles possèdent de remarquable en établissements d'industrie,
machines à vapeur, forges, chantiers et imprimeries; objets, pour la plupart, auxquels
les pauvres Indiens ne comprennent rien, ou bien peu de chose. La visite qui
parut le plus intéresser nos chefs fut celle qu'ils firent à la prison de
Portland et aux malheureux qui s'y trouvaient chargés de chaînes, surtout quand
on leur expliqua les causes, les motifs et la durée de leur emprisonnement. Le
chef Alexandre en retint le souvenir : à peine de retour à son camp, il
rassembla son peuple, lui raconta toutes les merveilles des Blancs, et surtout
l'histoire de la prison.
« Nous
n'avons, disait-il, ni chaînes ni prisons, et c'est pourquoi un grand nombre
d'entre nous sont méchants et ont l'oreille dure. En ma qualité de chef, je
suis déterminé à remplir mon devoir. Je me servirai du fouet pour punir les
coupables : que tous ceux qui ont des reproches à se faire se tiennent polir
avertis. »
Avant de quitter
le pays civilisé, tous les chefs reçurent des présents du général et du
surintendant, et retournèrent dans leur pays, joyeux et contents. Pour
moi-même, j'avais accompli auprès des Indiens la tâche que le gouvernement
m'avait imposée. J'exposai au général mes motifs et mon désir de retourner à
Saint-Louis par l’intérieur du pays; il accéda à ma demande avec une grande
affabilité, et, dans la longue réponse qu'il m'adressa à ce sujet, il rendit à
mes services le témoignage le plus honorable.
Vers le 15 juin,
je quittai de nouveau, avec les chefs, le fort Van Couver, pour retourner aux
Montagnes. Je passai le 7, le 8 et le 9 juillet à la Mission du Sacré-Cœur,
parmi les Cœurs-d'Alêne. De là je continuai ma route pour Saint-Ignace avec le
P. Congiato, et en huit jours le trajet était fait, non pas toutefois sans bien
des misères qui méritent ici une légère mention.
Imaginez-vous
d'épaisses forêts vierges, où se trouvent des milliers d'arbres abattus dans tous les sens, où le
sentier est à peine visible et se trouve obstrué par des barricades que les
chevaux ont constamment à franchir et qui mettent chaque fois en danger la vie
du cavalier. Deux belles rivières, ou plutôt deux gros torrents, le
Cœur-d'Alêne et le Saint-François de Borgia, traversent ces forêts en
serpentant; leurs lits sont formés d'énormes blocs détachés des rochers et de
grosses pierres glissantes et arrondies par les eaux. Le sentier traverse le
premier de ces torrents trente-neuf et l'autre trente-deux fois : l'eau arrive
souvent jusqu'au milieu du ventre du cheval, quelquefois au-dessus de la selle.
On s'estime heureux, à chaque traversée, d'en sortir n'ayant que les jambes de
mouillées. Une haute montagne, d'environ cinq mille pieds d'élévation au-dessus
de la vallée, ou plutôt une chaîne de montagnes appelée la Chaîne de la
racine amère, sépare les deux rivières. Les flancs de ces rochers, garnis
d'épaisses forêts de cèdres et d'une grande variété de pins et de sapins, présentent
d'immenses difficultés au voyageur, à cause du nombre considérable d'arbres qui
jonchent le sol dans des endroits à pic et au bord de précipices. Ajoutez à ces
obstacles les vastes champs de neige qu'on a souvent à franchir, quelques-uns
de huit à douze pieds de profondeur.
Après huit heures
d'une marche pénible, nous arrivions dans une belle plaine émaillée de fleurs,
qui forme le sommet de la montagne du Calvaire, où à mon premier passage, il y
a seize ans, une croix avait été élevée. Dans ce beau site, et après une course
si rude et si longue, j'aurais désiré de camper. Le P. Congiato, persuadé que
deux heures de plus nous mèneraient au pied de la montagne, nous décida à
continuer la marche. Les deux lieues de distance présumées sont parcourues, quatre
autres lieues les suivent, et l'obscurité nous surprend au milieu des
obstacles. Sur le versant oriental de la montagne, nous rencontrions d'autres
monticules de neige à passer, d'autres barricades d'arbres renversés à franchir
: ici, sur le bord des rochers coupés à pic; là, sur une pente presque
perpendiculaire. Le moindre faux pas peut nous précipiter on ne sait où ! Sans guide, sans chemin frayé, au milieu de
l'obscurité, séparés les uns des autres, chacun appelle à son secours sans
pouvoir obtenir la moindre assistance; on fait chute sur chute; on marche à
tâtons ou à quatre pattes, le mieux que l'on peut, toujours en descendant et
enroulant. Enfin, une lueur d'espoir nous est accordée : nous entendons de
loin le mugissement sourd des eaux, le bruit des chutes et des cascades du gros
torrent que nous cherchions; chacun de se diriger aussitôt de ce côté : tous
ont le bonheur d'y arriver, mais les uns après les autres, entre les onze et
douze heures du soir, après une marche de seize heures, fatigués et comme hors
de combat, les habits en lambeaux, avec des écorchures et des contusions
nombreuses, mais toutefois sans gravité. On fait à la hâte le dîner-souper;
chacun raconte l'histoire de ses culbutes et en divertit ses compagnons. Le bon
P. Congiato reconnaît qu'il s'était trompé dans ses calculs, et il est le
premier à en rire de bien bon cœur. Les pauvres chevaux ne trouvèrent rien à
manger dans cet endroit pendant toute la nuit.
Je ne puis
m'empêcher de témoigner ici ma reconnaissance à tous les Pères et Frères des
Missions du Sacré-Cœur et de Saint-Ignace, pour leur charité vraiment
fraternelle à mon égard, et le concours efficace qu'ils m'ont prêté pour
remplir la mission spéciale qui m'avait été confiée.
Le P. Congiato
tient Votre Paternité au courant de l'état actuel des missions des Montagnes;
c'est pourquoi je m'abstiens d'entrer dans des détails.
Permettez-moi
seulement de vous recommander ces pauvres enfants du désert.
La sainte
Providence, je l'espère, ne les abandonnera pas; ils ont déjà au ciel un très
grand nombre d'intercesseurs dans ces milliers d'enfants morts après avoir reçu
la grâce du baptême, dans un très grand nombre d'adultes qui, après avoir vécu
en bons chrétiens, ont quitté cette vie dans les sentiments les plus pieux; ils
peuvent surtout compter sur la protection de Louise, de la tribu des Cœurs-d'Alêne, et de Loyola, chef
des Kalispels, dont la vie a été une suite non
interrompue d'actes héroïques de vertu, et qui sont morts presque en odeur de
sainteté. Je me propose d'envoyer à Votre Paternité les notes que j'ai pu
recueillir sur leur vie et leur mort édifiantes.
Le 22 juillet, je
quittai la Mission de Saint-Ignace, accompagné du P. Congiato et de quelques
guides et chasseurs sauvages. La distance jusqu'au fort Benton
est d'environ 200 milles. Le pays qu'on traverse pendant quatre jours est
pittoresque et ne présente aucun obstacle à franchir : c'est une suite de
forêts, de belles prairies, d'impétueux torrents, de jolies petites rivières;
çà et là des lacs, de trois à six milles de circonférence, d'une eau claire
comme le cristal, offrent aux voyageurs les coups d'œil les plus charmants.
Nous avons donné le nom de Sainte-Marie au plus grand de ces lacs.
Le 26 juillet,
nous traversâmes la montagne qui sépare les sources de la Colombie de celles du
Missouri, au 48e degré de latitude nord et au 3e de
longitude. -- Le trajet ne dura qu'une vingtaine de minutes; il est très
facile, même pour des charrettes et des waggons. --
Nous suivions la vallée de la Rivière au soleil presque à son
embouchure. En passant, nous avons visité les grandes cascades du Missouri,
dont la principale a quatre-vingt-treize pieds de chute. Le P. Hoeken et le F.
Magri étaient venus au-devant de nous. Le 29, nous arrivions au fort Benton,
poste de la Compagnie des pelleteries de Saint-Louis; tous les employés
nous témoignèrent la plus amicale bienveillance. Les Pieds-Noirs occupent aux
environs un immense territoire; ils comptent de 10,000 à 12,000 âmes dans les
six tribus qui composent la nation. Depuis plusieurs années, ils ont demandé
des Robes-Noires, et ce désir paraît être universel. Dans ma visite, en 1846,
ils me suppliaient de leur accorder un Père pour les instruire.
Le P. Hoeken se trouve
aujourd'hui sur les lieux, et je viens de lire, avec le plus grand plaisir,
dans les Annales de la Propagation de la foi, que c'est avec l’entière
approbation de Votre Paternité que l'œuvre de la conversion des Pieds-Noirs va
commencer.
A notre arrivée
dans ces parages, un grand nombre d'Indiens étaient campés à l'entour et dans
le voisinage du fort. C'était le temps de la distribution annuelle des
présents. Ils manifestaient leur joie de la présence du missionnaire dans leur
pays, et ils espéraient que tous lui ouvriraient l'oreille et le cœur.
Le chef d'un gros camp, dans une de nos visites, nous raconta un fait assez
remarquable et que je crois digne de mention.
Lorsque le P.
Point se trouvait parmi les Pieds-Noirs, il avait présenté quelques croix à
plusieurs chefs comme marques distinctives; il leur en avait expliqué la
signification, les exhortant, dans les dangers surtout, à invoquer le Fils de
Dieu, dont ils porteraient l’image, et à mettre toute leur confiance en lui. Le
chef qui raconte ces détails faisait partie d'une bande de trente Indiens, qui
étaient allés en guerre contre les Corbeaux. Ceux-ci ayant reconnu les pistes
de leurs ennemis, se réunirent à la hâte, et en grand nombre, pour les
combattre et pour les détruire. Ils les découvrirent bientôt, barricadés dans
la forêt et protégés par un tas d'arbres et de branches, et ils les entourèrent
en jetant le cri de guerre. Les Pieds-Noirs, à la vue du nombre supérieur de
leurs adversaires qui venaient fondre sur eux à l'improviste, étaient dans la
ferme persuasion qu'ils allaient tous périr par leurs mains. Un d'entre eux
portait sur sa poitrine le signe du salut, la croix. Il se rappelle alors les
paroles du P. Point; il les communique à ses compagnons, et tous répètent : C'est
notre unique chance de salut! Ils invoquent ensuite le Fils de Dieu et
quittent la barricade. Le porteur de la croix est à leur tête, il s'élance en
avant, et tous le suivent. Les Corbeaux dirigent contre eux une quantité
prodigieuse de balles et de flèches : aucun n'est sérieusement atteint, et ils
échappent tous heureusement. En finissant sa narration, le chef ajouta, d'un
ton plein d'énergie et de sentiment : « Oui, la prière (religion) du
Fils de Dieu est seule bonne et puissante; nous désirons tous de nous en rendre
dignes et de l'embrasser. »
J'avais
l'intention, lorsque je quittai le général Hearny, et avec son consentement, de
faire tout le voyage à cheval jusqu'à Saint-Louis, dans l'espoir de rencontrer
un plus grand nombre de nations indiennes, et surtout la tribu nombreuse et
guerrière des Comanches. J'ai été forcé de renoncer à ce projet, car mes six
chevaux étaient tout à fait épuisés de force et hors d'état de parcourir le
grand espace qui me restait encore à franchir : ils étaient tous plus ou moins blessés
sur le dos; et, n'ayant pas été ferrés, leur sabot s'était usé en traversant si
souvent des rivières rocailleuses et les chemins raboteux des montagnes.
Dans l'embarras
où je me trouvais, je fis construire un petit esquif au fort Benton, et le
digne M. Denson, surintendant de la Compagnie des pelleteries, eut l'insigne
bonté de m'accorder trois bons rameurs et un pilote. Le 5 du mois d'août, je
fis mes adieux aux PP. Congiato et Hoeken, et au cher F. Magri, et je
m'embarquai sur le Missouri, célèbre par ses écueils et les dangers de sa
navigation.
Dans notre frêle
nacelle, nous descendîmes environ deux mille quatre cents milles, faisant de
cinquante à soixante, quelquefois même avec un vent favorable et à la voile,
jusqu'à quatre-vingts milles par jour. Dès la rencontre du premier bateau à
vapeur, nous nous y embarquâmes avec nos effets. Il parcourut au delà de sept
cents milles en six jours, et le 23 septembre, veille de la fête de Notre-Dame
de la Merci, il entra dans le port de Saint-Louis.
Dans cette longue
course sur l'eau, nous passions les nuits à la belle étoile et sous une petite
tente, souvent sur des bancs de sable, pour nous mettre à l'abri des
moustiques, ou sur le bord d'une plaine ou dans une forêt vierge. Souvent nous
entendions les loups hurler près de nous, et les grincements, les cris sourds
de l’ours gris, le roi des animaux de ces contrées, troublaient notre sommeil,
sans toutefois nous effrayer. C'est au désert surtout qu'on reconnaît que le
Seigneur a inspiré la crainte de l'homme à tous les animaux. C'est encore
au désert, et loin de toute habitation humaine, qu'il nous était donné, d'une
manière spéciale, de remercier et d'admirer la Providence qui veille avec tant
de sollicitude sur ses enfants. Là se vérifie admirablement ce texte de saint
Matthieu : Considérez les oiseaux du ciel; ils ne sèment point, mais
votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux ? Pendant toute la route, il a été constamment
pourvu à nos besoins : oui, nous vivions au milieu de l'abondance. Les rivières
nous procuraient d'excellents poissons, des poules d'eau, des canards, des
outardes et des cygnes; les forêts et les plaines nous fournissaient des fruits
et des racines. Le gibier ne nous a pas fait défaut un seul jour; partout nous
trouvions sur notre passage, soit d'immenses troupeaux de buffles, soit des
biches ou des chevreuils, des cabris, des grosses cornes, des faisans, des
dindes sauvages et des perdrix.
Chemin faisant,
le long du Missouri, j'ai rencontré des milliers d'Indiens appartenant à
différentes tribus, des Assiniboins, des Corbeaux, des Minataries, des Mandans,
des Riccaries, des Sioux, etc. Partout je me suis arrêté un ou deux jours au
milieu d'eux. Je recevais de leur part les plus grands témoignages de respect et
d'affection, et ils prêtaient la plus vive attention à toutes mes paroles.
Depuis nombre d'années, toutes ces tribus désirent avoir des missionnaires et
être instruites.
Ma grande
consolation, je dirai presque la seule, c'est d'avoir été, entre les mains de
la Providence, l'instrument du salut éternel d'environ neuf cents pauvres
petits enfants moribonds, auxquels j'ai conféré le baptême. Plusieurs
semblaient n'attendre ce bonheur que pour s'envoler vers leur Dieu et le louer
pendant toute l'éternité.
A Dieu seul toute
gloire, et à la bienheureuse Vierge Marie très humble et profonde
reconnaissance pour la protection et les bienfaits reçus pendant ce long et
dernier voyage ! Après avoir parcouru
sur terre et sur les rivières 8,314 milles anglais et 6,950 sur mer sans aucun
accident grave, je suis arrivé sain et sauf à Saint-Louis, au milieu de mes
chers frères en Jésus-Christ.
Je suis avec le
plus profond respect et l'estime la plus sincère, très révérend Père, votre
très humble et obéissant fils en Jésus-Christ.
P. J. DE SMET, S. J.