pag. 189 home

news

-1 ^ +1
1862 - lettre 60 - Causes de la guerre entre les Coeurs-d'alêne et les États-Unis, et le rôle pacificateur des Missionnaires.

CAUSES DE LA GUERRE

 

ENTRE LES CŒURS-D’ALÊNE ET LES ÉTATS-UNIS,

ET ROLE PACIFICATEUR DES MISSIONNAIIRES

 

SOIXANTIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Mars 1861.

 

                   Mon révérend Père.

 

Dans ma 57e lettre, je vous ai parlé des prisonniers de guerre faits aux Cœurs-d'Alêne par les troupes des États-Unis. Voici quelles avaient été les causes de cette guerre.

 

                                      I       

 

Depuis bien des années, les Indiens manifestaient des inquiétudes relativement à l’invasion future de leurs terres par les Blancs : les traités du gouverneur Stevens et les guerres qui en ont été la suite avaient provoqué ces craintes. Ils demandaient instamment au gouverneur que les troupes respectassent la portion du pays contenue entre la Colombie, la rivière des Serpents et les Montagnes-Rocheuses, et se proposaient de rester neutres, voulant que le terrain fût respecté par les deux partis. Ils semblaient disposés à résister à toute invasion; mais cela n'allait pas à Camayaken, à Telgawêê et consorts, qui, au temps de la guerre yakoma-cayuse, avaient employé toute sorte de moyens pour attirer les Cœurs-d'Alêne à leur parti. Tous les missionnaires catholiques du pays employèrent toute leur influence à les arrêter, et quoiqu'ils fussent parfois accusés de prendre les intérêts des Américains contre les Sauvages, ils réussirent à contenir leurs gens. Les Yakomas, conseillés par le P. Pandosy, ayant fait leur paix malgré Camayaken, et le poste militaire de Simkwé ayant été établi, Camayaken se réfugia chez ses propres hommes, les Palouses. Là se trouvaient aussi Tinêwê, Telgawêê, et bien d'autres réfugiés cayuses, yakamas, walla-wallas, etc.

 

Camayaken ne pouvait guère rester tranquille. Par quelques présents, il avait gagné le plus riche des Cœurs-d'Alêne. Il vint passer avec lui l’hiver de 1857 à 1858, et ne cessa de chercher à communiquer ses sentiments de défiance à l’égard de tous les Blancs, même des prêtres.

 

« Ils sont Blancs comme les Américains, disait son adepte; ils n'ont tous qu'un même cœur. » Parce que les Cœurs-d'Alêne refusaient de se prononcer, on les traitait de « femmes, » de « petits loups qui ne savent qu'aboyer lorsque le danger est proche. »  On faisait courir tous les jours de nouveaux bruits; mais ce fut surtout après que des meurtres eurent été commis par des Palouses, que les esprits s'agitèrent de plus en plus. Plusieurs Sauvages, les chefs en particulier, dirent au P. Joset « qu'ils étaient fatigués des menées de Camayaken. »  Un Blanc avait dit : « Pauvres Sauvages! c'en est maintenant fait de vous. Les troupes vont venir cette saison-ci s'emparer de vos terres. »  Un autre : « Je les ai déjà vues, au nombre de 500, camper sur la rivière des Serpents. »  Un troisième Blanc leur avait assuré que « 500 soldats viendraient d'abord se placer à Colville; qu'ils seraient bientôt suivis de 500 autres, jusqu'à ce que, se voyant en force, ils lèveraient le masque et se déclareraient les maîtres du pays. »  D'autres fois « les troupes avaient formé trois colonnes et passé la rivière des Serpents en trois endroits, pour s'emparer de tout le pays en même temps. »

Le P. Joset n'a pu s'assurer si ces propos avaient été tenus par les Blancs; mais il ne doute guère que de faux bruits n'aient souvent été répandus parmi les Sauvages pour les exciter à la guerre, qui était envisagée par un grand nombre de citoyens comme un bienfait pour le pays, et comme un moyen d'y amener l'abondance pécuniaire.

 

Malgré tous les efforts de Camayaken, il n'y avait nulle apparence que les Cœurs-d'Alêne se laissassent entraîner; bien loin de là : trois semaines avant la bataille contre le colonel Steptoe, le chef Vincent disait au P. Joset : « Il pourrait bien se faire que nous en vinssions à nous battre contre les Palouses, qui nous en veulent, parce que nous ne voulons pas nous déclarer contre les Américains. »

 

L'approche subite et la marche inexplicable du colonel Steptoe vinrent démentir toutes les prévisions des hommes les plus sensés et les mieux intentionnés à l'égard des Blancs. « J'avais toujours répété à nos Sauvages, dit le P. Joset : Ne craignez rien. Si les troupes passent la rivière, ce ne peut être que contre les Palouses, ou contre les vendeurs de whiskey, à Colville. »

 

                                      II

 

Mais les troupes ne prennent ni la route de Colville, ni celle du pays des Palouses. Une partie des Cœurs-d'Alêne arrachent les racines dans le pays des Nez-percés. Apprenant que les troupes se dirigent vers eux, ils se retirent aussitôt et vont rejoindre leurs gens dans le pays des Spokanes. Aussitôt les troupes changent de direction et se rendent tout droit au nouveau camp des Sauvages. Le colonel faisait dire qu'il allait à Colville. Supposez un instant que, au lieu d'avoir affaire à de pauvres et ignorants sauvages, ce soit avec des Blancs, ajouteront-ils foi à la parole du colonel ?  ne diront-ils pas : Comment croire que vous allez à Colville, quand vous n'en prenez aucunement la direction ?  Si vous alliez à Colville, vous ne vous dirigeriez pas ainsi vers les lieux où nous sommes campés, très loin du chemin de Colville. Voilà certainement ce qu'eussent dit les Blancs.

 

A mesure que les troupes approchaient, on ne cessait de rapporter aux Cœurs-d'Alêne les paroles de Tim-o-tsen (Timothée), le guide des troupes. Voici ces paroles :

« Cœurs-d'Alêne, bientôt nous nous partagerons vos dépouilles. »  Et même, le 16 mai, lorsque le P. Joset fut arrivé au camp des Sauvages, on vint dire « qu'un esclave des soldats (un Sauvage qui les accompagnait) était arrivé au camp de Camayaken, où il avait rapporté ces paroles du chef des soldats : -- « Cœurs-d'Alêne, vous avez beau faire, vos femmes, vos terres sont à nous. »  -- Qu'on demande à tout homme qui réfléchit : si au lieu des Cœurs-d'Alêne c'eût été une population de Blancs, les magistrats, sans autres ressources que leur parole, eussent-ils été capables de contenir l'émeute ?  Aussi, encore maintenant, entend-on les Cœurs-d'Alêne s'excuser en disant : « Est-ce nous qui sommes allés chercher les troupes ?  ne sont-ce pas elles qui sont venues sur nous, quoique nous ne leur en eussions donné aucun motif ? »

 

Quand le P. Joset fut à Walla-Walla, au commencement de novembre 1858, il lui a été dit que le colonel marchait contre Telgawêê, qui avait enlevé des animaux du gouvernement et assassiné ou fait assassiner des Blancs qui se rendaient à Colville. Les chefs spokanes et cœurs-d'alêne avaient témoigné leur indignation aux Palouses pour ce dernier fait. « Je ne sais si c'est vrai, dit le P. Joset, le colonel Steptoe ne m'en a jamais rien dit; mais s'il en était ainsi, ce serait le mot de l'énigme. »  Telgawêê était campé au pays des Nez-percés, dans le voisinage des Cœurs-d'Alêne. Quand ces derniers s'éloignèrent, à l'approche des troupes, lui aussi alla rejoindre les autres Palouses qui se trouvaient également au pays des Spokanes, dans le voisinage des camps des Spokanes et des Cœurs-d'Alêne. Déjà le P. Joset avait entendu ces derniers accuser le même Telgawêê de les avoir trompés, en rapportant faussement les paroles de Tim-o-tsen. Celui-ci aurait dit : « Telgawêê, bientôt nous allons nous partager tes dépouilles; »  et Telgawêê aurait traduit : « Cœurs-d'Alêne, bientôt nous allons nous partager vos dépouilles. »  Ce serait Camayaken qui, plus tard, aurait accusé Telgawêê de cette perfidie. Quoi qu'il en soit, la vue des troupes dans le voisinage de leur camp avait irrité les jeunes Cœurs-d'Alêne. Ce n'est qu'avec peine que le chef Vincent était parvenu à les retenir. Malgré les protestations du colonel, qu'il ne leur en voulait pas, qu'il allait à Colville, sa venue près de leur camp était une énigme, et sa seule présence entretenait l'irritation. Sa retraite précipitée, sans avoir même demandé les chefs pour prendre congé d'eux, avait l'air d'une fuite et était de nature à encourager ses ennemis, plutôt qu'à les apaiser. Un incident apaisa les colères de la veille, quand les chefs n'étaient plus là pour comprimer l'émeute. Le voici.

 

Le P. Joset avait rejoint le colonel, afin de lui donner toutes les informations qu'il avait pu obtenir, et, de son consentement, il lui avait amené le chef Vincent. Le colonel lui dit « qu'il n'avait pas eu la moindre intention de molester les Cœurs-d'Alêne et les Spokanes; qu'il les avait toujours considérés comme très bien disposés; qu'ayant appris qu'il y avait à Colville des difficultés entre les Blancs et les Sauvages, il s'était mis en route pour aller leur parler et tâcher de rétablir le bon accord; qu'il avait pensé trouver en passant une bonne occasion de voir les chefs, avec lesquels il avait aimé de conférer; qu'il avait été très étonné, la veille, de voir venir à sa rencontre les Cœurs-d'Alêne et les Spokanes avec des démonstrations hostiles; qu'il avait bien cru qu'on en viendrait aux mains, et qu'il était heureux de s'en retourner sans effusion de sang. »

 

Il reconnut Vincent et lui rendit témoignage des efforts faits par lui, la veille, pour empêcher le conflit. En effet, ce fut Vincent qui, avec Galgalt, chef des Spokanes, malgré tous les efforts de Telgawêê, réussit à dissiper l'émeute. Vincent reçut un coup de fouet d'un des Nez-percés qui accompagnaient l'expédition et qui lui dit : « Fanfaron !  pourquoi ne te bats-tu pas ? »  Vincent se tourna et lui dit en souriant : « Plus tard tu auras honte d'avoir frappé ton parent. »  Ce même Nez-percé semble avoir dit ensuite aux officiers ci qu'il n'avait frappé que le cheval du chef. »  Vincent persista dans son dire et ajouta : « Ce serait assez drôle que mon cheval, qui est très vif, n’eût fait aucun mouvement s'il avait été frappé. »  L'affaire n'eut aucune suite, parce que Vincent et tous les autres chefs, tant Cœurs-d'Alêne que Spokanes, ne voulaient que la paix.

 

                                      III

 

Pendant que Vincent répondait au colonel, son oncle vint le chercher, disant que les Palouses allaient commencer le feu. Le P. Joset en avertit aussitôt le colonel et partit avec Vincent pour aller rapporter aux Cœurs-d'Alêne ce qu'ils avaient entendu de la bouche même du colonel, par rapport à ses dispositions amicales à leur égard.

 

Grand nombre de Cœurs-d'Alêne se réunirent autour de nous. Dès qu'on leur eut annoncé les intentions pacifiques du colonel, on vit les physionomies s'épanouir. Le chef, Jean Pierre, dit alors : « Nous n'avons plus rien à faire ici; nous allons nous en retourner chacun sur sa terre. »  Victor, un des braves de la nation, un quasi-chef, parla dans le même sens que Jean Pierre. Alors Melkapsi soufflette le chef, frappe Victor. Ils allaient se battre, quand le P. Joset se jeta entre les deux et tira Melkapsi de côté. En un instant ils se calmèrent, et, croyant que tout était arrangé, il s'en alla vers le camp avec plusieurs chefs, et annonça que tout était tranquille. Mais à peine était-il une demi-heure dans sa tente, qu'on vint annoncer qu'on se battait. Le P. Joset fit tout son possible pour se procurer un cheval; mais il ne restait au camp que des vieillards, des femmes et des enfants. Vers trois ou quatre heures, on lui amena un cheval de charrue. Pour arriver au champ de bataille, il y avait plus de vingt milles à parcourir, Le Père se mit en route, quoique avec la perspective de n'arriver qu'à la nuit.

 

Il rencontra un néophyte qui lui dit : « Père, vous vous fatiguez inutilement. Les Sauvages sont enragés, ils n'écouteront personne. »  C'est alors seulement que le P. Joset connut comment l'affaire s'était engagée. Quelques parents et amis de Victor et de Melkapsi, irrités de l'insolence de ce dernier, s'en vengèrent, à la façon sauvage, en faisant un mauvais coup : ils coururent tirer sur les troupes. Ce n'était qu'une poignée d'étourdis. Les troupes ne ripostèrent que quand un des leurs eut été blessé. Le malheur voulut que Jacques, le meilleur des Sauvages, chéri de tous, et Zacharie, le beau-frère du grand-chef; furent tués; et Victor, blessé mortellement. C'est alors seulement que l’engagement devint sérieux; et, si le colonel n'était parti secrètement, laissant, en habile capitaine, une amorce à la cupidité du Sauvage, il est plus que probable que très peu eussent échappé. Les forces étaient trop en disproportion avec la circonstance.

 

Ces Sauvages, qui n'avaient jamais reconnu le gouvernement et ne se faisaient aucune idée de sa puissance, n'en avaient jamais reçu ni bienfait ni injure; mais ils voyaient les tribus du Bas-Orégon opprimées, les Cayuses, les Yakomas et d'autres amenés, par la menace, à des traités qui avaient été suivis de la guerre. Sans être hostiles au gouvernement, ils se tenaient sur le qui-vive. Ils se vantaient de n'avoir jamais maltraité les Blancs. Jaloux de l'indépendance de leur tribu, ils ne leur demandaient rien; mais, par leur attitude, ils semblaient dire : « Laissez-nous tranquilles. »  La marche du colonel Steptoe leur parut hostile. Dans leur situation, elle devait le paraître. Voilà comment s'explique l'émeute du 17 mai. Autre chose est la rencontre avec le colonel Wright.

 

                                      IV

 

Vincent, ainsi que tous les Sauvages que le P. Joset avait eu occasion de voir, témoignaient beaucoup de regret de ce qui s'était passé, et voulaient restituer au gouvernement les animaux qu'ils détenaient. Comment donc ont-ils repris les armes ?  « Ceci tient à un usage, dit le P. Joset, qui m'était inconnu, et auquel Vincent n'avait pas réfléchi quand il fit cette promesse. Après une bataille, où il y a eu du sang répandu, les chefs ne peuvent pas faire la paix sans le consentement des familles qui ont perdu quelqu'un de leurs membres. Aussi, dès qu'on sut ce que Vincent avait promis, il s'éleva une grande opposition; mais quand on leur eut fait connaître les termes des propositions que leur faisait le général Clarke, et dont un article stipulait que les auteurs de la bataille contre le colonel Steptoe seraient livrés, sans même qu'on leur promît la vie, comme l'a fait depuis le colonel Wright, les parents de ceux qui avaient été tués se prononcèrent obstinément contre la paix. 

 

» Alors Vincent, bravant la haine et la vengeance de sa nation, les abandonna et se tint auprès des missionnaires, qui avaient déclaré que la continuation des hostilités les forcerait à se retirer. Quarante-cinq hommes se rallièrent à Vincent. Quant aux autres, il est bien avéré que la grande majorité désirait la paix; mais ils n'osaient aller contre un ancien usage, et rompre avec leurs frères et leurs amis. Jusqu'au dernier moment, ils s'efforcèrent d'amener à des dispositions pacifiques deux ou trois parents des victimes de la bataille du 17 mai; ce fut en vain. Ils s'obstinèrent jusqu'au bout, et entraînèrent les autres malgré leur répugnance. Ils ne prirent aucune part au premier engagement avec le colonel Wright; ils, suivirent les Kalispels à la seconde bataille, si bataille il y eut; car, personne n'y a perdu la vie. Dès le début, le colonel avait su les mettre hors de combat, et ce fut bien moins un combat qu'une déroute complète.

 

» Auparavant, les Indiens souriaient de pitié quand on leur disait qu'ils ne pouvaient pas lutter contre les Blancs; mais le brave colonel Wright les a si bien persuadés, que, suivant leur propre dire, ils ne peuvent plus même songer à la guerre. Ils ressemblent en cela à des gens garrottés et dans l'impossibilité de se mouvoir.

 

» L'effet produit par l'expédition du colonel Wright est tel, qu'il faut être sur les lieux pour s'en faire une idée. On était à la veille d'une guerre universelle. Les expéditions des volontaires avaient aigri les Sauvages sans les effrayer; mais, par la manière habile dont le colonel a su tirer parti de ses ressources, il a complétement fait passer à tous ces Sauvages l'envie de se mesurer avec les troupes. De plus, il a effrayé les vauriens par sa sévérité, comme il a gagné les cœurs de tous les bons Sauvages par sa clémence. Bref, il a bien mérité du pays, au delà de tout ce qu'on pourrait en dire. Enfin, la belle discipline qu'il avait fait observer partout sur son passage a été une éloquente réponse aux calomnies par lesquelles on avait cherché à rendre les militaires odieux à ces pauvres gens, tellement que le chef Vincent a pu dire aux officiers, et c'est l'expression des sentiments de toute la nation : « Auparavant nous ne vous connaissions que par ouï-dire, et nous vous haïssions; maintenant, que nous vous avons vus, nous vous aimons. »

 

» Tout ce que je viens de dire est une preuve qu'il ne serait pas bien difficile de faire tomber cette vieille antipathie des Sauvages contre les Américains, et d'éviter des difficultés sans cesse renaissantes, si seulement on faisait un bon choix des hommes qu'on leur envoie pour la transaction des affaires. »

 

Voilà, mon révérend et cher Père, le court exposé de la guerre entre les Cœurs-d'Alêne et les États-Unis. La continuation du récit de mon voyage se trouve dans une lettre que j'ai écrite au T. R. P. Général, et qui a été publiée dans les Annales de la Propagation de la Foi, n° 191, juillet 1860, p. 279.

 

Agréez, mon révérend Père, l'assurance de mon respect.

 

                                                  P. J. DE SMET.