CAUSES DE LA GUERRE
ENTRE LES CŒURS-D’ALÊNE ET LES ÉTATS-UNIS,
ET ROLE PACIFICATEUR DES MISSIONNAIIRES
SOIXANTIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Mars
1861.
Mon révérend Père.
Dans ma 57e
lettre, je vous ai parlé des prisonniers de guerre faits aux Cœurs-d'Alêne par
les troupes des États-Unis. Voici quelles avaient été les causes de cette
guerre.
I
Depuis bien des
années, les Indiens manifestaient des inquiétudes relativement à l’invasion
future de leurs terres par les Blancs : les traités du gouverneur Stevens et
les guerres qui en ont été la suite avaient provoqué ces craintes. Ils
demandaient instamment au gouverneur que les troupes respectassent la portion
du pays contenue entre la Colombie, la rivière des Serpents et les
Montagnes-Rocheuses, et se proposaient de rester neutres, voulant que le
terrain fût respecté par les deux partis. Ils semblaient disposés à résister à
toute invasion; mais cela n'allait pas à Camayaken, à Telgawêê et consorts,
qui, au temps de la guerre yakoma-cayuse, avaient employé toute sorte de moyens
pour attirer les Cœurs-d'Alêne à leur parti. Tous les missionnaires catholiques
du pays employèrent toute leur influence à les arrêter, et quoiqu'ils fussent
parfois accusés de prendre les intérêts des Américains contre les Sauvages, ils
réussirent à contenir leurs gens. Les Yakomas, conseillés par le P. Pandosy,
ayant fait leur paix malgré Camayaken, et le poste militaire de Simkwé ayant
été établi, Camayaken se réfugia chez ses propres hommes, les Palouses. Là se
trouvaient aussi Tinêwê, Telgawêê, et bien d'autres réfugiés cayuses, yakamas,
walla-wallas, etc.
Camayaken ne
pouvait guère rester tranquille. Par quelques présents, il avait gagné le plus
riche des Cœurs-d'Alêne. Il vint passer avec lui l’hiver de 1857 à 1858, et ne
cessa de chercher à communiquer ses sentiments de défiance à l’égard de tous
les Blancs, même des prêtres.
« Ils sont
Blancs comme les Américains, disait son adepte; ils n'ont tous qu'un même
cœur. » Parce que les Cœurs-d'Alêne refusaient de se prononcer, on les
traitait de « femmes, » de « petits loups qui ne savent qu'aboyer lorsque
le danger est proche. » On faisait
courir tous les jours de nouveaux bruits; mais ce fut surtout après que des
meurtres eurent été commis par des Palouses, que les esprits s'agitèrent de
plus en plus. Plusieurs Sauvages, les chefs en particulier, dirent au P. Joset
« qu'ils étaient fatigués des menées de Camayaken. » Un Blanc avait dit : « Pauvres Sauvages! c'en
est maintenant fait de vous. Les troupes vont venir cette saison-ci s'emparer
de vos terres. » Un autre :
« Je les ai déjà vues, au nombre de 500, camper sur la rivière des
Serpents. » Un troisième Blanc leur
avait assuré que « 500 soldats viendraient d'abord se placer à Colville;
qu'ils seraient bientôt suivis de 500 autres, jusqu'à ce que, se voyant en
force, ils lèveraient le masque et se déclareraient les maîtres du pays. » D'autres fois « les troupes avaient formé
trois colonnes et passé la rivière des Serpents en trois endroits, pour
s'emparer de tout le pays en même temps. »
Le P. Joset n'a
pu s'assurer si ces propos avaient été tenus par les Blancs; mais il ne doute
guère que de faux bruits n'aient souvent été répandus parmi les Sauvages pour
les exciter à la guerre, qui était envisagée par un grand nombre de citoyens
comme un bienfait pour le pays, et comme un moyen d'y amener l'abondance
pécuniaire.
Malgré tous les
efforts de Camayaken, il n'y avait nulle apparence que les Cœurs-d'Alêne se
laissassent entraîner; bien loin de là : trois semaines avant la bataille
contre le colonel Steptoe, le chef Vincent disait au P. Joset : « Il pourrait
bien se faire que nous en vinssions à nous battre contre les Palouses, qui nous
en veulent, parce que nous ne voulons pas nous déclarer contre les
Américains. »
L'approche subite
et la marche inexplicable du colonel Steptoe vinrent démentir toutes les
prévisions des hommes les plus sensés et les mieux intentionnés à l'égard des
Blancs. « J'avais toujours répété à nos Sauvages, dit le P. Joset : Ne craignez
rien. Si les troupes passent la rivière, ce ne peut être que contre les Palouses,
ou contre les vendeurs de whiskey, à Colville. »
II
Mais les troupes
ne prennent ni la route de Colville, ni celle du pays des Palouses. Une partie
des Cœurs-d'Alêne arrachent les racines dans le pays des Nez-percés. Apprenant
que les troupes se dirigent vers eux, ils se retirent aussitôt et vont
rejoindre leurs gens dans le pays des Spokanes. Aussitôt les troupes changent
de direction et se rendent tout droit au nouveau camp des Sauvages. Le colonel
faisait dire qu'il allait à Colville. Supposez un instant que, au lieu d'avoir
affaire à de pauvres et ignorants sauvages, ce soit avec des Blancs,
ajouteront-ils foi à la parole du colonel ?
ne diront-ils pas : Comment croire que vous allez à Colville, quand vous
n'en prenez aucunement la direction ? Si
vous alliez à Colville, vous ne vous dirigeriez pas ainsi vers les lieux où
nous sommes campés, très loin du chemin de Colville. Voilà certainement ce
qu'eussent dit les Blancs.
A mesure que les
troupes approchaient, on ne cessait de rapporter aux Cœurs-d'Alêne les paroles
de Tim-o-tsen (Timothée), le guide des troupes. Voici ces paroles :
« Cœurs-d'Alêne,
bientôt nous nous partagerons vos dépouilles. » Et même, le 16 mai, lorsque le P. Joset fut
arrivé au camp des Sauvages, on vint dire « qu'un esclave des soldats (un
Sauvage qui les accompagnait) était arrivé au camp de Camayaken, où il avait
rapporté ces paroles du chef des soldats : -- « Cœurs-d'Alêne, vous avez beau
faire, vos femmes, vos terres sont à nous. »
-- Qu'on demande à tout homme qui réfléchit : si au lieu des
Cœurs-d'Alêne c'eût été une population de Blancs, les magistrats, sans autres
ressources que leur parole, eussent-ils été capables de contenir l'émeute
? Aussi, encore maintenant, entend-on
les Cœurs-d'Alêne s'excuser en disant : « Est-ce nous qui sommes allés chercher
les troupes ? ne sont-ce pas elles qui
sont venues sur nous, quoique nous ne leur en eussions donné aucun motif
? »
Quand le P. Joset
fut à Walla-Walla, au commencement de novembre 1858, il lui a été dit que le
colonel marchait contre Telgawêê, qui avait enlevé des animaux du gouvernement
et assassiné ou fait assassiner des Blancs qui se rendaient à Colville. Les
chefs spokanes et cœurs-d'alêne avaient témoigné leur indignation aux Palouses
pour ce dernier fait. « Je ne sais si c'est vrai, dit le P. Joset, le colonel
Steptoe ne m'en a jamais rien dit; mais s'il en était ainsi, ce serait le mot
de l'énigme. » Telgawêê était campé au
pays des Nez-percés, dans le voisinage des Cœurs-d'Alêne. Quand ces derniers
s'éloignèrent, à l'approche des troupes, lui aussi alla rejoindre les autres
Palouses qui se trouvaient également au pays des Spokanes, dans le voisinage
des camps des Spokanes et des Cœurs-d'Alêne. Déjà le
P. Joset avait entendu ces derniers accuser le même Telgawêê de les avoir
trompés, en rapportant faussement les paroles de Tim-o-tsen. Celui-ci aurait
dit : « Telgawêê, bientôt nous allons nous partager tes dépouilles; » et Telgawêê aurait traduit :
« Cœurs-d'Alêne, bientôt nous allons nous partager vos
dépouilles. » Ce serait Camayaken
qui, plus tard, aurait accusé Telgawêê de cette perfidie. Quoi qu'il en soit,
la vue des troupes dans le voisinage de leur camp avait irrité les jeunes
Cœurs-d'Alêne. Ce n'est qu'avec peine que le chef Vincent était parvenu à les
retenir. Malgré les protestations du colonel, qu'il ne leur en voulait pas,
qu'il allait à Colville, sa venue près de leur camp était une énigme, et sa
seule présence entretenait l'irritation. Sa retraite précipitée, sans avoir même
demandé les chefs pour prendre congé d'eux, avait l'air d'une fuite et était de
nature à encourager ses ennemis, plutôt qu'à les apaiser. Un incident apaisa
les colères de la veille, quand les chefs n'étaient plus là pour comprimer
l'émeute. Le voici.
Le P. Joset avait
rejoint le colonel, afin de lui donner toutes les informations qu'il avait pu
obtenir, et, de son consentement, il lui avait amené le chef Vincent. Le
colonel lui dit « qu'il n'avait pas eu la moindre intention de molester les
Cœurs-d'Alêne et les Spokanes; qu'il les avait toujours considérés comme très
bien disposés; qu'ayant appris qu'il y avait à Colville des difficultés entre
les Blancs et les Sauvages, il s'était mis en route pour aller leur parler et
tâcher de rétablir le bon accord; qu'il avait pensé trouver en passant une
bonne occasion de voir les chefs, avec lesquels il avait aimé de conférer;
qu'il avait été très étonné, la veille, de voir venir à sa rencontre les
Cœurs-d'Alêne et les Spokanes avec des démonstrations hostiles; qu'il avait
bien cru qu'on en viendrait aux mains, et qu'il était heureux de s'en retourner
sans effusion de sang. »
Il reconnut
Vincent et lui rendit témoignage des efforts faits par lui, la veille, pour
empêcher le conflit. En effet, ce fut Vincent qui, avec Galgalt, chef des
Spokanes, malgré tous les efforts de Telgawêê, réussit à dissiper l'émeute.
Vincent reçut un coup de fouet d'un des Nez-percés qui accompagnaient
l'expédition et qui lui dit : « Fanfaron !
pourquoi ne te bats-tu pas ? »
Vincent se tourna et lui dit en souriant : « Plus tard tu auras honte
d'avoir frappé ton parent. » Ce même
Nez-percé semble avoir dit ensuite aux officiers ci qu'il n'avait frappé que le
cheval du chef. » Vincent persista dans
son dire et ajouta : « Ce serait assez drôle que mon cheval, qui est très
vif, n’eût fait aucun mouvement s'il avait été frappé. » L'affaire n'eut aucune suite, parce que
Vincent et tous les autres chefs, tant Cœurs-d'Alêne que Spokanes, ne voulaient
que la paix.
III
Pendant que Vincent
répondait au colonel, son oncle vint le chercher, disant que les Palouses
allaient commencer le feu. Le P. Joset en avertit aussitôt le colonel et partit
avec Vincent pour aller rapporter aux Cœurs-d'Alêne ce qu'ils avaient entendu
de la bouche même du colonel, par rapport à ses dispositions amicales à leur
égard.
Grand nombre de
Cœurs-d'Alêne se réunirent autour de nous. Dès qu'on leur eut annoncé les
intentions pacifiques du colonel, on vit les physionomies s'épanouir. Le chef,
Jean Pierre, dit alors : « Nous n'avons plus rien à faire ici; nous allons
nous en retourner chacun sur sa terre. »
Victor, un des braves de la nation, un quasi-chef, parla dans le même
sens que Jean Pierre. Alors Melkapsi soufflette le chef, frappe Victor. Ils
allaient se battre, quand le P. Joset se jeta entre les deux et tira Melkapsi
de côté. En un instant ils se calmèrent, et, croyant que tout était arrangé, il
s'en alla vers le camp avec plusieurs chefs, et annonça que tout était
tranquille. Mais à peine était-il une demi-heure dans sa tente, qu'on vint
annoncer qu'on se battait. Le P. Joset fit tout son possible pour se procurer
un cheval; mais il ne restait au camp que des vieillards, des femmes et des
enfants. Vers trois ou quatre heures, on lui amena un cheval de charrue. Pour
arriver au champ de bataille, il y avait plus de vingt milles à parcourir, Le
Père se mit en route, quoique avec la perspective de n'arriver qu'à la nuit.
Il rencontra un
néophyte qui lui dit : « Père, vous vous fatiguez inutilement. Les
Sauvages sont enragés, ils n'écouteront personne. » C'est alors seulement que le P. Joset connut
comment l'affaire s'était engagée. Quelques parents et amis de Victor et de
Melkapsi, irrités de l'insolence de ce dernier, s'en vengèrent, à la façon
sauvage, en faisant un mauvais coup : ils coururent tirer sur les troupes. Ce
n'était qu'une poignée d'étourdis. Les troupes ne ripostèrent que quand un des
leurs eut été blessé. Le malheur voulut que Jacques, le meilleur des Sauvages,
chéri de tous, et Zacharie, le beau-frère du grand-chef; furent tués; et
Victor, blessé mortellement. C'est alors seulement que l’engagement devint
sérieux; et, si le colonel n'était parti secrètement, laissant, en habile
capitaine, une amorce à la cupidité du Sauvage, il est plus que probable que
très peu eussent échappé. Les forces étaient trop en disproportion avec la
circonstance.
Ces Sauvages, qui
n'avaient jamais reconnu le gouvernement et ne se faisaient aucune idée de sa
puissance, n'en avaient jamais reçu ni bienfait ni injure; mais ils voyaient
les tribus du Bas-Orégon opprimées, les Cayuses, les Yakomas et d'autres
amenés, par la menace, à des traités qui avaient été suivis de la guerre. Sans
être hostiles au gouvernement, ils se tenaient sur le qui-vive. Ils se vantaient
de n'avoir jamais maltraité les Blancs. Jaloux de l'indépendance de leur tribu,
ils ne leur demandaient rien; mais, par leur attitude, ils semblaient dire :
« Laissez-nous tranquilles. »
La marche du colonel Steptoe leur parut hostile. Dans leur situation,
elle devait le paraître. Voilà comment s'explique l'émeute du 17 mai. Autre
chose est la rencontre avec le colonel Wright.
IV
Vincent, ainsi
que tous les Sauvages que le P. Joset avait eu occasion de voir, témoignaient
beaucoup de regret de ce qui s'était passé, et voulaient restituer au
gouvernement les animaux qu'ils détenaient. Comment donc ont-ils repris les
armes ? « Ceci tient à un usage, dit le
P. Joset, qui m'était inconnu, et auquel Vincent n'avait pas réfléchi quand il
fit cette promesse. Après une bataille, où il y a eu du sang répandu, les chefs
ne peuvent pas faire la paix sans le consentement des familles qui ont perdu
quelqu'un de leurs membres. Aussi, dès qu'on sut ce que Vincent avait promis,
il s'éleva une grande opposition; mais quand on leur eut fait connaître les
termes des propositions que leur faisait le général Clarke, et dont un article
stipulait que les auteurs de la bataille contre le colonel Steptoe seraient
livrés, sans même qu'on leur promît la vie, comme l'a fait depuis le colonel
Wright, les parents de ceux qui avaient été tués se prononcèrent obstinément
contre la paix.
» Alors Vincent,
bravant la haine et la vengeance de sa nation, les abandonna et se tint auprès
des missionnaires, qui avaient déclaré que la continuation des hostilités les
forcerait à se retirer. Quarante-cinq hommes se rallièrent à Vincent. Quant aux
autres, il est bien avéré que la grande majorité désirait la paix; mais ils
n'osaient aller contre un ancien usage, et rompre avec leurs frères et leurs
amis. Jusqu'au dernier moment, ils s'efforcèrent d'amener à des dispositions
pacifiques deux ou trois parents des victimes de la bataille du 17 mai; ce fut
en vain. Ils s'obstinèrent jusqu'au bout, et entraînèrent les autres malgré
leur répugnance. Ils ne prirent aucune part au premier engagement avec le
colonel Wright; ils, suivirent les Kalispels à la seconde bataille, si bataille
il y eut; car, personne n'y a perdu la vie. Dès le début, le colonel avait su
les mettre hors de combat, et ce fut bien moins un combat qu'une déroute
complète.
» Auparavant, les
Indiens souriaient de pitié quand on leur disait qu'ils ne pouvaient pas lutter
contre les Blancs; mais le brave colonel Wright les a si bien persuadés, que,
suivant leur propre dire, ils ne peuvent plus même songer à la guerre. Ils
ressemblent en cela à des gens garrottés et dans l'impossibilité de se mouvoir.
» L'effet produit
par l'expédition du colonel Wright est tel, qu'il faut être sur les lieux pour
s'en faire une idée. On était à la veille d'une guerre universelle. Les
expéditions des volontaires avaient aigri les Sauvages sans les effrayer; mais,
par la manière habile dont le colonel a su tirer parti de ses ressources, il a
complétement fait passer à tous ces Sauvages l'envie de se mesurer avec les
troupes. De plus, il a effrayé les vauriens par sa sévérité, comme il a gagné
les cœurs de tous les bons Sauvages par sa clémence. Bref, il a bien mérité du
pays, au delà de tout ce qu'on pourrait en dire. Enfin, la belle discipline
qu'il avait fait observer partout sur son passage a été une éloquente réponse
aux calomnies par lesquelles on avait cherché à rendre les militaires odieux à
ces pauvres gens, tellement que le chef Vincent a pu dire aux officiers, et
c'est l'expression des sentiments de toute la nation : « Auparavant nous ne
vous connaissions que par ouï-dire, et nous vous haïssions; maintenant, que
nous vous avons vus, nous vous aimons. »
» Tout ce que je
viens de dire est une preuve qu'il ne serait pas bien difficile de faire tomber
cette vieille antipathie des Sauvages contre les Américains, et d'éviter des
difficultés sans cesse renaissantes, si seulement on faisait un bon choix des
hommes qu'on leur envoie pour la transaction des affaires. »
Voilà, mon
révérend et cher Père, le court exposé de la guerre entre les Cœurs-d'Alêne et
les États-Unis. La continuation du récit de mon voyage se trouve dans une
lettre que j'ai écrite au T. R. P. Général, et qui a été publiée dans les Annales
de la Propagation de la Foi, n° 191, juillet 1860, p. 279.
Agréez, mon
révérend Père, l'assurance de mon respect.
P.
J. DE SMET.