LES
SKALZI ou KOETENAIS
SOIXANTE-DEUXIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 3 avril 1862.
Mon révérend et
cher Père,
Dans la petite
narration que je vous ai donnée de ma visite aux tribus indiennes en 1858-1859 ¹,
je vous ai parlé de la tribu des Skalzi ou Koetenais. Ces bons sauvages
méritent une notice particulière et un peu étendue; je leur consacre volontiers
quelques pages.
¹ Voir les Précis Historiques,
1861, p. 307, 402 et 553; 1862, p. 53, 373 et 485; 1803, p. 119.
J'avais visité
les Skalzi pour la première fois en 1845. J'eus alors la consolation de
régénérer, dans les saiutes eaux du baptême, tous leurs enfants et des
personnes avancées en âge. En 1859, j'ai revu ces chers habitants du désert.
J'ajouterai, avec une joie indicible, qu'ils sont restés fidèles à la foi,
fervents et zélés chrétiens, la consolation de leurs missionnaires; ils
brillent par leurs vertus au milieu des tribus des Montagnes-Rocheuses : ils
sont d'une simplicité admirable et vraiment évangélique, d'une fidélité rare à
tous les devoirs de la religion, d'une charité à toute épreuve, d'une droiture
remarquable dans toutes leurs relations avec le prochain, et d'une innocence de
mœurs digne des premiers temps.
Les tribus des
Skalzi Koetenais et Arcs-à-plat comptent au delà de mille âmes. Elles sont
divisées en trois camps principaux. Un de ces camps, formé d'environ trois
cents individus, est tantôt dans le voisinage du grand lac Tête-Plate, tantôt
dans la grande Plaine-au-tabac, arrosée par les eaux de la rivière Koetenaise
ou Mc
Gilvray. La distance est de 70 milles. La Plaine-au-tabac est un endroit assez
remarquable; elle est située entre le 49e et le 50e degré
de latitude nord, et peut avoir de 50 à 60 milles de longueur sur 15 à 20 de
largeur. Elle ressemble à un large bassin, entouré de hautes montagnes qui
forment un beau et vaste amphithéâtre autour d'elle, et offre un aspect
pittoresque et varié. La Plaine porte toutes les marques du lit desséché d'un
vaste lac. La partie méridionale de la Plaine est onduleuse, graveleuse et
couverte de petits monticules. Elle ne présente que çà et là quelques portions
cultivables. La partie septentrionale, au contraire, est unie, plus susceptible
d'agriculture, et contient une grande étendue d'excellentes terres. La
température de cette région, quoique très élevée et très avancée vers le nord,
est assez tempérée : le froid y est rarement rigoureux, la neige ordinairement
peu épaisse. Il en tombe souvent pendant les mois d'hiver; mais elle disparaît
presque aussitôt, absorbée soit par la raréfaction de l'atmosphère à ce point
élevé, soit par les vents du sud qui passent souvent dans cette vallée et
balayent la neige au fur et à mesure qu'elle tombe. Les chevaux, les bêtes à
cornes et d'autres animaux y trouvent une abondante nourriture pendant toute
l'année. La rivière traverse toute la Plaine. Elle a sa source au nord-ouest de
cette région, et descend, à une grande distance, vers le sud-est. Un grand
nombre de torrents, de ruisseaux qui, pour la plupart, prennent leur source
dans de beaux petits lacs ou des bassins nombreux de ces belles montagnes, sur chaque
bord, viennent augmenter les eaux de la grande rivière. Plusieurs, avant leur
entrée dans la Plaine, présentent un coup-d'œil charmant. De loin, on entend le
bruit et le doux murmure des ondes; on les voit descendre des hauteurs, tomber
de cascade en cascade, et arriver dans la Plaine écumantes et comme au bout de
leurs forces. Tous ces torrents et ces ruisseaux offriront un jour, – et ce moment est
proche, – de
beaux sites pour des moulins de tout genre. On trouve du charbon dans plusieurs
endroits. Le plomb y est très abondant, et j'ose dire, que d'autres minéraux
plus précieux, qui sommeillent encore dans le sein des montagnes, en sortiront
un jour. Dans une de mes lettres, datée du 3 septembre 1845 et publiée en 1847,
je parlais de ces sauvages et disais : « Pauvres et malheureux Indiens, ils
foulent aux pieds, sans les connaître, tant de trésors cachés ! ils regardent avec surprise l'avidité avec
laquelle l'homme à peau blanche, la pâle figure, vient examiner ces
pierres luisantes de leur territoire. Ah !
ils trembleraient, les pauvres innocents, s'ils connaissaient l'histoire
de cette longue suite de peuplades qui ont disparu de la terre, et dont les
noms survivent à peine; s'ils savaient que toutes les provinces (l'Amérique du
Sud et le Mexique), qui recélaient autrefois ces richesses dans leur sein, ont
été envahies par la cupidité et désolées par une civilisation cruelle, qui n'a
apporté aux Indiens que des vices, et en a fait partout les tristes victimes de
l'égoïsme et des passions mauvaises. »
On ne saurait lire sans frémir le récit des horribles massacres qui ont
eu lieu en Californie et dans l'Orégon, dix années après que ma lettre a été
écrite, savoir en 1855, 1856 et 1857. Les feuilles de la Californie retentirent
alors des excès cruels et lâches, commis impunément par des Blancs, bien plus
barbares que les sauvages. Les mines des Monts-Rocheux, sur la rivière aux
Saumons, que j'ai connues depuis vingt années, viennent d'être découvertes de
nouveau, et des milliers de mineurs s'y rendent, en ce moment, pour en prendre
possession. Je crains que les pauvres Indiens ne tombent bientôt victimes de la
rapacité des Blancs. Nos missions qui se trouvent dans ce voisinage vont en
souffrir beaucoup; et, comme nos anciennes missions de l'Amérique du Sud, du
Canada et de la Californie, elles seront à leur tour écrasées par la cupidité
et les vices de la civilisation moderne. L'arrivée en masse des Blancs au
milieu des Indiens a toujours été funeste à ces derniers. Lorsque l'État de la
Californie fut admis dans l'Union Américaine, la population indienne dépassait
les 100,000 âmes; il n'en reste plus 30,000 aujourd'hui. Les Blancs ont pris
possession des terres des Indiens sans les compenser; ils ont enlevé les femmes
et les enfants, et les ont tués lâchement et de la manière la plus barbare.
Lorsque toutes ces cruautés devinrent impraticables, ils ont chassé les Indiens
et les ont relégués bien loin pour aller périr de misère, après avoir mené la
vie la plus malheureuse, sur des plages désertes, loin de leurs anciens foyers
et des tombeaux de leurs ancêtres. Un jour, le Ciel règlera les comptes d'un
pays qui permet tant d'atrocités; mais cette époque ne paraît pas être arrivée
encore. La guerre désole, en ce moment, ce vaste et beau pays, où toutes les
mauvaises passions se disputent si souvent l'empire, et rendent la vie si
incertaine et si misérable.
Pardonnez-moi
cette petite digression. Je me hâte de revenir aux Skalzi. Ces bons Indiens
s'adonnent à l'agriculture depuis quelques années. Ils cultivent, dans de
petits champs, du maïs, du froment, de l'orge, des pommes de terre et d'autres
légumes. Le tout y vient à maturité. La gêlée nuit rarement aux fruits. Leurs
champs ne peuvent pas s'étendre, faute d'instruments d'agriculture : ils sont
obligés de remuer la terre avec les instruments d'Adam, d'ancienne date,
c'est-à-dire, avec des bâtons, des os pointus et des omoplates, dont ils se
sont servis de temps immémorial pour arracher la camash, ou racine
amère, le wappatoe, ou sagitta folia, le caious, ou racine
à biscuit, et autres racines nourrissantes.
Ces Indiens
montrent une grande aptitude au travail : on les voit toujours occupés à
quelque chose d'utile, soit à se préparer à la chasse ou à la pêche, soit à
faire leur récolte de racines ou de fruits sauvages, pour subvenir aux besoins
de leur famille. Ils étendent chaque année leurs chasses jusque dans les
grandes plaines des Pieds-Noirs et des Corbeaux, à l'est des
Montagnes-Rocheuses, sur les eaux supérieures du Missouri et du Saskatchewan;
mais, étant ainsi sans instruments d'agriculture et n'ayant que peu d'armes à
feu, ils sont toujours dans le besoin; on peut dire que pour eux le carême
commence à la Circoncision et se prolonge jusqu'à la Saint-Sylvestre. La
mission leur fournit quelques charrues et pioches. Au mois de mai dernier, je
leur avais expédié un bon nombre d'outils, nécessaires à l'agriculture, par le
vapeur de la Compagnie de pelleteries de Saint-Louis; mais, au-dessus de
l'embouchure de la rivière Roche-Jaune, le bateau a été brûlé, et rien n'a pu
en être sauvé. Il est à regretter que, faute de moyens, on ne puisse pas faire
davantage pour ces bons Indiens, qui, de toutes les peuplades des Montagnes,
sont le plus dans le besoin et montrent en même temps les meilleures
dispositions.
On trouve chez
eux le beau idéal du caractère indien, qui n'a pas encore souffert du contact
des Blancs. Ce qui frappe le plus l'étranger qui les visite, c'est d'y voir la
simplicité unie à la douceur, et l'innocence marcher de pair avec la retenue et
le maintien le plus modeste. On ne remarque point chez eux ces vices grossiers
qui déshonorent la race rouge sur les frontières de la civilisation. Le vol
leur est inconnu. Depuis plus de quarante ans que la Compagnie de la baie d'Hudson
fait avec eux le commerce des pelleteries, on n'a jamais remarqué que le
moindre objet eût été volé. Chaque printemps, l'agent de la Compagnie descend à
Colville avec les pelleteries négociées, et il ne remonte que vers l'automne.
Pendant toute son absence, le magasin est confié à la garde d'un sauvage, qui
débite les marchandises au nom de la Compagnie, et rend, au retour de l'agent,
le compte le plus exact de tout ce qui lui a été confié. Je répète ici ce que
j'ai dit dans une lettre précédente : le magasin reste souvent seul, avec
une porte sans serrure et sans verrou, et les marchandises sont respectées par
les Indiens. Ils y entrent, s'acommodent au besoin et y laissent
scrupuleusement la valeur des objets ôtés, plutôt plus que moins. Dans quel pays
civilisé pourrait-on user d'une pareille confiance ?
Les petites
anecdotes suivantes serviront à donner une idée de la délicatesse de conscience
de ces bons sauvages. Un vieux chef, pauvre et aveugle, était venu d'une grande
distance, guidé par son fils, pour conférer avec le missionnaire, et dans le
seul désir de recevoir le baptême, s'il en était jugé digne. Il avoua au prêtre
qu'il avait eu honte, depuis de longues années, de se présenter à lui, à cause
d'une dette de la valeur de deux castors, environ dix dollars, qu'il avait
contractée il y avait environ vingt ans. – « La misère dans laquelle je me trouvais,
ajouta-t-il, ne m'a pas permis de satisfaire à l'obligation d'être régénéré
dans les saintes eaux, et m'a constamment empêché de me rendre aux vœux de mon
cœur. Une pensée m'est venue : j'ai prié mes proches parents de me faire la
charité, et je suis possesseur aujourd'hui d'une belle robe de buffle. Je
désire me rendre digne du baptême. »
– Le
missionnaire, accompagné du vieillard, s'adresse au commis du magasin, pour
s'informer de la dette. Examen fait du registre des comptes indiens, le commis
répond que le chef n'avait aucune dette à payer. Celui-ci insiste pour faire le
payement; l'autre refuse de l'accepter. La petite lutte dura quelques instants.
Enfin le digne vieillard s'écrie: « Oh !
prends-moi en pitié ! Depuis
longtemps cette dette m'a rendu malheureux; elle m'a toujours pesé sur la
conscience. Je veux appartenir à la prière (la religion) sans blâme et
sans reproche. Je désire me rendre digne du baptême et du nom d'enfant de
Dieu. Cette robe de buffle couvre ma dette. » Ce qui signifie : est de la valeur de ma
dette. Et il la mit à terre aux pieds du commis. Il reçut le baptême et
retourna content et heureux dans son pays.
Un jeune
Koetenai, baptisé dans son enfance lors de ma première visite en 1845, avait
émigré, avec ses parents, chez les Soushwaps, dans la région montagneuse
appelée aux Cariboux, d'où la rivière Fraser tire une grande partie de
ses eaux. En 1859, ses parents désiraient qu'il se mariât; mais la fille qui
lui était destinée n'avait pas encore reçu le baptême. Une jeune sœur se
trouvait dans le même cas. Il fut donc résolu que le jeune homme et les deux
filles entreprendraient le long voyage, qui devait durer plusieurs semaines,
pour aller se présenter au missionnaire à la mission de Saint-Ignace. Leur foi
ardente et leur louable empressement faisaient l'admiration de tout le village.
Le P. Ménétry, leur fervent missionnaire, instruisit les zélés néophytes et les
prépara au baptême. Le jeune homme, qui n'avait point vu de prêtre depuis 1845,
s'était préparé à s'approcher du tribunal de la pénitence, pour faire dignement
sa première communion et pour obtenir ensuite, en état de grâce, la bénédiction
nuptiale. Au jour indiqué pour l'administration de ces trois grandes et
importantes cérémonies religieuses, le jeune Koetenai, avec un maintien humble
et modeste, se présenta au tribunal de la pénitence. Il tenait en mains une
poignée de petites coupures de cèdres, de la grosseur des allumettes
phosphoriques, et divisées en petits paquets inégaux. S'étant agenouillé aux
pieds du confesseur, et ayant pieusement récité les prières usuelles, il
déploya devant lui tous ses petits paquets et lui dit : – « Voici le résultat de mon examen de
conscience et tous mes péchés. Mon Père, ce premier paquet représente tel
péché... ; compte les petits morceaux de bois, et tu en connaîtras à peu près
le nombre. Ce second paquet est tel péché... ; compte les petits morceaux
de bois, et tu en connaîtras le nombre. »
Il continua ainsi pour chaque péché en particulier. Le bon jeune homme
donnait des signes de douleur si sincères, que le confesseur en fut touché
jusqu'aux larmes. En voyant ce désir de faire de son mieux, cette simplicité
ingénue et cette exactitude à se bien confesser, on peut admirer l’intéressante
méthode de notre jeune sauvage; mais on doit admirer bien plus encore la grâce
de l'Esprit-Saint répandant ses dons divins sur les pauvres enfants du désert
et se conformant, si j'ose ainsi parler; à leurs capacités.
Dans leur zèle et
leur ferveur, les Koetenais ont bâti une petite église en bois ronds, ou troncs
d'arbres entiers, dans la grande Prairie-au-tabac. Ils avaient porté à bras les
grosses pièces de 20 à 25 pieds de longueur, à la distance d'un quart de mille;
et, à force d'efforts, ils avaient élevé ces murs de la nouvelle église.
Le toit a été couvert en paille et en terre. Dans cette humble maison du
Seigneur, ils se réunissent soir et matin, pour offrir au Grand-Esprit les
prémices de la journée, leurs actions de grâce, leurs ferventes prières. Quel
contraste ! Lorsqu'on compare cette
humble petite église du désert avec nos belles églises des pays civilisés,
surtout d'Europe, on est frappé de la splendeur, de la magnificence de ces
beaux temples, avec leurs superbes tableaux, leurs belles sculptures, leurs
riches décors et tout le grandiose de l'édifice; on s'écrie avec admiration :
C'est vraiment ici la maison du Seigneur, un peu digne de la majesté de celui
qui l'habite ! Mais, quand on entre dans
l'humble cabane, consacrée au Grand-Esprit dans le désert, élevée par de
pauvres Indiens; quand on contemple leur recueillement profond, leur piété
sincère, et qu'on entend avec quel élan pieux ils récitent leurs prières et
chantent leurs cantiques à la louange de Dieu et à la gloire de leur
bienheureuse Mère la sainte Vierge Marie, on est ému jusqu'aux larmes et l'on
se dit : Cette église pauvre, petite et humble, pareille à l'étable de
Bethléem, est vraiment la demeure du Seigneur et la maison de prières; toute sa
beauté se trouve renfermée dans la piété, dans le zèle et la ferveur de ceux
qui y viennent... C'est dans cette cabane, dédiée au Grand-Esprit, que se font
aujourd'hui toutes les cérémonies religieuses du baptême et du mariage. On les
remet jusqu'à l'époque convenue de l'arrivée du missionnaire. De toutes les
parties du pays, les Indiens s'y rendent.
Qu'ils sont
beaux les pieds de ceux qui annoncent l'évangile de paix, de ceux qui annoncent
les vrais biens ! dirons-nous avec saint Paul. Mon joug est
doux et mon fardeau est léger, dit le Seigneur. Le prêtre trouve, dans cet
endroit, une besogne assez forte et assez rude; mais en même temps elle est
bien agréable et bien consolante. Comme des enfants chéris qui revoient un père
tendrement aimé après une longue absence et avec un tendre empressement, tous
viennent, à son arrivée; lui serrer la main avec une grande cordialité, et les
petites mains des plus petits enfants sont mises dans la sienne par leurs mères.
Un long entretien suit immédiatement cette première réception. Le missionnaire
donne et reçoit toutes les nouvelles importantes arrivées depuis la dernière
réunion, et règle avec les chefs les exercices qui doivent avoir lieu dans la
visite qu'il vient leur faire. Il fait ordinairement deux ou trois instructions
par jour aux adultes, et un catéchisme aux enfants. Il les aide tous il bien
faire leur examen de conscience avant de se présenter pour la confession, et
les prépare ensuite à s'approcher dignement de la sainte Table. Il instruit les
catéchumènes, les admet au baptême, avec les petits enfants nés pendant son
absence. Il bénit tous les nouveaux mariages. Il règle, en père et en juge,
tous les différends qui ont pu surgir depuis sa dernière visite. Il encourage
et fortifie les faibles dans la foi, calme leurs inquiétudes et éclaircit leurs
doutes. Tous ces fervents néophytes entourent le missionnaire, pour bien
apprendre à connaître le Seigneur, à le servir fidèlement et à l'aimer de tout
leur cœur. Si les journées du missionnaire sont remplies de bien des fatigues
corporelles, elles ne servent qu'à augmenter ses mérites devant Dieu, et à le
remplir de consolations spirituelles. Certes, il compte ces jours parmi les
plus heureux de sa vie. Le P. Ménétry, dans sa visite à ses chers Koetenais, en
1858, a baptisé une cinquantaine d'enfants et une trentaine d'adultes. Il a
béni quarante mariages et entendu au delà de cinq cents confessions.
Le grand chef des
Koetenais s'appelle Michel. Il retrace, an sein de sa tribu, la vie et
les vertus des anciens patriarches. Il est comme un bon et tendre père, heureux
et respecté au milieu d'une famille nombreuse d'enfants dociles. Le personnel
de son camp est d'environ quatre cents âmes. Ils sont tous baptisés, et ils
marchent sur tes traces de leur digne chef. Quel spectacle ravissant que de
trouver, au milieu de ces montagnes isolées du grand fleuve Colombia, une tribu
de pauvres sauvages vivant dans une grande pureté de mœurs et une simplicité
vraiment évangélique ! Ils reçoivent la
visite du prêtre une ou deux fois dans le courant de l'année. Vers Pâques et à
d'autres grandes fêtes de l'Église, les familles se rendent à la mission de
Saint-Ignace, pour s’approcher de la sainte Table et y passer quelques jours
dans des pratiques pieuses.
Le sommeil d'un
missionnaire parmi les sauvages est toujours profond. Car, comme il passe toute
sa journée, et souvent une bonne partie de la nuit, à les instruire et à
arranger les affaires de leur conscience, sa besogne finie, il s'endort
paisiblement et profondément sans grands efforts. Il n'est pas étonnant qu'il
soit alors insensible à tout ce qui se passe à l'entour de lui, même aux chiens
indiens et à leurs déprédations nocturnes. Experto credo Roberto :
croyez-en mon expérience et acceptez les détails que m'a donnés le bon P.
Ménétry sur la race canine parmi les Koetenais. Tout certainement n'est pas
beau dans ce charmant désert et auprès de ce bon peuple : il s'en faut de
beaucoup. Il convient d'instruire et de prévenir les voyageurs, dans ces plages
lointaines, sur les contre-temps qui leur arriveront nécessairement, à moins,
qu'ils ne prennent leurs mesures d'avance. S'ils n'ont qu'une tente pour loger,
ils doivent en barricader l'entrée avec soin et l'entourer de broussailles; ils
doivent boucher toutes les petites ouvertures et suspendre, au-dessus de la
portée des chiens, toutes les provisions, toutes les cordes en cuir et tout ce
qui a eu chair autrefois. Sans ces précautions, on se met en danger de ne plus
rien retrouver le matin en se réveillant, ni pour manger, ni pour seller ses
bêtes de charge. Plus les Indiens sont bons, plus leurs chiens sont méchants.
Si les premiers ont le vol en horreur, ces derniers en font leur métier et en
retirent leur pain quotidien. Ces animaux domestiques sont toujours six ou sept
dans chaque famille; chaque membre, jusqu'aux plus petits enfants, a son ami
fidèle ou compagnon dans la bande canine. Les chiens n'ont absolument pour
vivre que les os bien rongés et les maigres miettes qui tombent de la table de
leurs pauvres maîtres. Je puis vous assurer qu'il reste bien peu de chose après
le repas d'un sauvage, qui d'ordinaire se fait un devoir de tout manger et ne
tient aucun compte de la délicatesse des mets placés devant lui. Les chiens
sont donc tenus de pourvoir à leur propre subsistance et abandonnés à leur
propre industrie. Elle s'exerce le plus souvent la nuit; aussi sont-ils très
experts et très adroits; la faim aiguillonne toujours leur instinct rapace. Le
P. Ménétry raconte qu'il s'est réveillé souvent le matin aussi pauvre que
Job : tous ses vivres et toutes ses cordes de cuir lui avaient été enlevés
pendant qu'il dormait. Le soir, il avait beau mettre en pratique tous les
moyens que la prévoyance lui suggérait, l'industrie de ces voleurs nocturnes
l'emportait, chaque fois, sur sa prévoyance. Profondément endormi, après les
fatigues de sa journée, il n'entendait jamais le tintamarre que ces filoux de
chiens faisaient, lors même qu'ils guerroyaient bravement entre eux pour se
disputer leur proie. Au grand bruit qui sortait de la tente du Père, les
sauvages, plus vigilants, venaient à son secours. Tantôt c'était une bonne
vieille sauvagesse, armée d'un gros bâton, qui se présentait subitement sur le
champ de bataille, et déchargeait ses coups à droite et à gauche sur les combattants;
tantôt c'était un jeune homme, aux bras vigoureux, qui entrait dans la tente du
Père pour disperser les vilains maraudeurs et rétablir la tranquillité; parfois
le bon Père se réveillait au bruit des aboiements et des hurlements, et aux
cris de ceux qui étaient venus à son secours. On réparait alors, mais un peu
tard, les brèches faites à sa tente, on bouchait les trous, on barricadait de
nouveau l'entrée. Le missionnaire se recouchait ensuite, au risque d'une
nouvelle attaque de ces vilains perturbateurs. Il fut résolu, le lendemain, en
plein conseil des chefs, de mettre un terme à des scènes si incommodes pour
leur missionnaire. Ils élevèrent donc à l'entour de sa tente une clôture en
gros morceaux de bois, impénétrable aux incursions des chiens. Ils firent plus
: ils se mirent à l’œuvre tout de bon pour bâtir un presbytère, attenant à
l'église, avec deux appartements, dont l'un devait servir de chambre à coucher,
et l'autre de salle de réunion pour les conférences particulières avec le
prêtre. Les sauvages, de bien bon cœur, renouvelaient chaque fois les vivres et
les autres objets volés par les chiens. Ils se les arrachaient, peut-on dire,
de leurs propres bouches et des bouches de leurs petits enfants, pour ne pas
laisser souffrir de faim le Père, et de peur que le manque de nourriture ne
l'obligeât d'abréger son séjour au milieu d'eux. La charité chrétienne, fille
aînée de la religion, comme on le voit dans ces petits détails, fleurit aussi
bien dans l'âme du rude sauvage que dans celle de l'homme civilisé. Quoique
plus dépourvue et plus humble, elle est aussi industrieuse et aussi belle; elle
est plus simple et plus naïve, et, par conséquent, elle est plus aimable.
J'ajoute à ma
lettre un vocabulaire de la langue koetenaise. C'est le premier, j'ose le dire,
qui ait été écrit. Il intéressera, j'en suis sûr, quelques-uns de nos confrères
en Belgique ¹.
¹ Voici ce petit commencement de
vocabulaire de la langue skalzi ou koetenaise, que j'ai fait lors de mon voyage
de 1859.
Titto : père ; kettitto :
mon père ; tittonis : ton père ; tittowis : son père ; kittêtonelgle
: notre père ; tittoniskelg : votre père. – Galg : fils
; kannagalgli : mon fils ; galglinis : ton fils ; galgliis :
son fils ; kannagenaggle : notre fils ; galgnigkilg : votre
fils. -- Westenenne : fille ; kessuwi : ma fille. – Egkomno
: enfant (petit). Kamma : mère. Kennukglakkanelg : mon mari. Kattelgnammo
: ma femme. Kolgglitskilg : ma sœur. Kukkéloogammelg : mon
frère. Tittekête : homme (vir) ; tittekêtenintik : de
l'homme (viri). – Pelgki : femme ; pelgkinintik : de la femme. – Nitstéhelg
: jeune homme ; nitstéhelgnintik : du jeune homme. – Kakikkeglit :
mon nom. Akkèsèmakkànik : Indiens. Ekkèglem : tête ; kakèglem
: ma tête. Ekkuktègle : cheveux. Akkakkâné : visage. Akkinnèkelg
: front. Akukkowète : oreille.
Akkakeglelg : œil ; kakkakkeglig
: mes yeux. – Ako : nez ; kaèkkoon : mon nez. Akelgmanna :
bouche. Welgglonêk : langue ; kowwelgglonek : ma langue. Kakelglumma
: mes lèvres. Akonannê :
dents. Akokkeglegge : barbe. Akokêk
: cou. Akèglêke : bras. Aki : main. Akitskyhi :
doigt. Akukkêpé : ongles. Akulyglêk
: corps. Akkuksake : jambe ; kaakkesake :
mes jambes. – Akkêglik : pied ; kakegliek : mon
pied. – Akilskakkamak : orteils.
Kajouskennek : mon genou.
Makke : os. Akitglêwi :
cœur. Wennême : sang. Kakélglumma :
mon gosier. Kakèwettèkêk : ma poitrine.
Kakènukkeglêke : mon estomac. Kakèwoom : mon ventre. Kâkèglêk
: mon épine dorsale.
Kikkeglênam : village. Kitteglana :
maison ; kâkittegle : ma maison ; akitglenis : ta maison ; kakitglenègle :
sa maison ; akitgleniskilg : votre
maison. – Koos : pipe ; kakoosh : ma pipe ; koosnish :
ta pipe ; koosish : sa pipe ; kakooshnêgle : notre pipe. – Akitsemmelg : couteau ; kakessemmelg
: mon couteau ; akessemmelgnis :
ton couteau ; akessemmelgis : son
couteau ; kakkessemmelgnegle : notre
couteau. – Akukglupgloit : vallée.
Akòwòghiit : montagne. Akankammilg : île. Nôki :
pierre. Kâmiskàglaggànè : sel. Nelgko : fer. kakammôgòmoolg
: pioche. Akâniggelg : poudre. Akke : balle. Akugglak
: viande. Kittekwakulggwa :
farine. Awomo : médecine. Akenitsgla â : arbre. Akukglekkopilg : feuille. Akitssèkelg : écorce. Sahelg :
gazon.
Gelgsi : chien. Glukkôpo :
buffle. Nappêko : ours noir. Kakki : loup. Suppèky :
chevreuil. Glôwwo : cerf. Sinna : castor. Akannukglam :
serpent. Akkemakke : oeuf. Akkinnêkaha : plumes. Akowite : ailes. Tiykkegle
: canard. Egglêwê : pigeon. Kiyakkeglo : poisson. Swakkâmo :
saumon. Wielg : esturgeon.
Nessoki : chef. Kappilgglitit
: guerrier. Kitsglekilggla : ami. Yèlskîme : chaudière. Tewwo :
arc, fusil. Akkè : flèche. Akuttelg : hache. Yakkèsomelg : canot. Glenu
: souliers. Yakkyt : tabac.
Ekkelglômouêt : firmament. Nettênnikkè : soleil. Kitselgmittelgnukkâky :
lune. Akelgnohoos : étoile. Yokeyjitnenne : jour. Kilgmouit : nuit. Nukkokigittènè :
lumière. Nêmmogonê : obscurité. Woulgnêm : matin. Glèmàsit
: printemps. Akkèsóke : été. Suppènèkkoot : automne. Wennouit
: hiver. Akkomi : vent. Numma
: tonnerre. Kelgglettelglig : éclair. Akkeglukkekakkèk : pluie. Akkeglo : neige.
Kappekamakê : grêle. Akinnèkukko : feu. Woo : eau. Akowîte : glace. Ammâk : terre. Akkelggleit : rivière.
Akukkònòk : lac.
Sookène et kisook : bon (bonus, a, urn). Tsênnin et kesâhân : mal, mauvais (malus, a, um). Pekkek : autrefois,
longtemps (olim, diu). Makke
: dans peu (brevi). Kammèmukkêglo
: blanc. Kennehoos : rouge. Kamkokukkolg : noir. Kammakèsin :
jaune. Kakkegloyittèky : vert. Kowilgky : grand. Kitssekunnê
: petit. Kissemakkèkè : fort. Tilgnemmo : vieux. Kitssekunnê
: jeune. Kesahannelgke : vilain. Gettenukken : vivant, vif. Kiep
: mort. Kiskettegleit : froid. Kuttemelggliit : chaud. Kammin
: je. Ninko : tu, toi. Ninks
ish : lui, il. Kammènelggle
: nous. Ninkonishkelg : vous. Ninkoish : ils. Kappi
: tous. Yennakkenne : plusieurs. Kelgle : qui. Juno :
ceci.
Akattèk : proche. Now sinnemomtèke
: aujourd'hui. Walgkôma : hier. Kannewouit : demain. Ilê : oui. Mats : Non.
Woussilg ikkêne : je mange. Woussilg ikougle :
je bois. Wousnenglukkapekanne : je cours. Wounowesgoume : je chante. Woutskomnène
: je dors. Woulsisgenni : je parle. Onuppegonne : je vois. Outsglekelne
: j'aime. Onèpilue : je tue. Onesakkenoune : je m'assois. Onewekene : je me tiens debout. Woutsnagge : je pars.
Oulsinglewino : je
suis fâché. Oultakatine : je suis paresseux. Oulsukkèkokine : je me réjouis.
Nutkwinne : 1. Ash :
2. Kelgsè : 3. Gàtse : 4. Yikko : 5. Nmissê
: 6. Wistelgle : 7. Ogwâtsê : 8. Kykittòwè : 9. Ittowè : 10. Ittowonglenkkwe :
11. Ittowongleash : 12. Yjèwò
: 20. Kattesennnèwe : 30. Gatsennówo : 40. Jikunnèwo :
50. Nmissennewo : 60. Ittowinnówe
: 100. Ittowolgittowinnowe : 1000.
Au commencement
de mai ¹, je quitterai de nouveau Saint-Louis pour me rendre parmi les
nombreuses tribus indiennes a l'État des Montagnes-Rocheuses. Les dangers
seront grands, à cause de la malheureuse guerre qui désole en ce moment les
États-Unis, et à laquelle un grand nombre de sauvages ont commencé à prendre
part. Je me recommande donc plus que jamais à vos prières, et à celles de tous
nos révérends Pères et chers Frères du collége Saint-Michel.
¹ Il s'agit de mai 1862. Le R.
P. De Smet a fait cette excursion projetée; nous en donnerons prochainement le
récit, d'après une lettre qu'il a écrite en février dernier, et dans laquelle
il annonce un nouveau voyage vers l'est des Montagnes-Rocheuses, pour le mois
de mai 1863.
Veuillez me
rappeler aux bons souvenirs de M..., ainsi que des bonnes religieuses chez
lesquelles vous avez eu la bonté de m'introduire, et me recommander à leurs
bonnes prières. Ce sera une grande consolation pour moi, au milieu des dangers
du grand désert américain, que d'avoir l'assurance qu'un grand nombre d'âmes
pieuses se souviennent de moi et de ma mission.
Agréez, mon
révérend et bien cher Père, etc.
P.
J. DE SMET, S. J.