NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR LE
R. P. ÉDOUARD TERWECOREN
de la
Compagnie de Jésus,
Quinze jours à
peine après la mort du regretté Père Terwecoren, le
Père Broeckaert, appelé à prendre après lui la
direction des Précis Historiques, écrivait dans cette revue :
« Depuis la perte
que nous avons faite dans la personne du fondateur des Précis Historiques,
nous avons reçu bien des témoignages du respect et de l'affection qu'on lui
portait. Ce n'est pas seulement le publiciste qu'on regrette, c'est un sage
conseiller, c'est un saint religieux; pour beaucoup, c'est un ami. Tel est
aussi le sentiment qui nous domine. Nos regrets, loin de diminuer, sont plus
vifs qu'au lendemain de la mort du Père. Alors nous l'avions vu si accablé de
douleurs corporelles, que la mort nous apparaissait comme une heureuse
délivrance; aujourd'hui nous nous rappelons les vertus par lesquelles il nous a
édifiés pendant trente-six ans de vie religieuse: sa piété, sa régularité, sa
modestie et d'une manière spéciale son énergie à poursuivre l'œuvre qu'il avait
fondée. Ces vertus, nous l'espérons, ont reçu leur récompense. De quoi nous
plaindrions-nous ? Le cher défunt
aspirait lui-même au bonheur de rejoindre Celui pour qui il avait travaillé. Au
reste, toute sa carrière est pour nous une grande instruction. Car dès son
jeune âge, il laissa entrevoir les vertus qui distinguèrent son âge mûr, et
Dieu, de son côté, semblait lui avoir préparé les voies à la perfection.
Né à Vilvorde en 1815 d'une famille où la vertu était
héréditaire, Édouard Terwecoren n'eut sous les yeux
que de bons exemples; ayant perdu de bonne heure ses parents, il fut élevé par
son oncle maternel, M. le notaire Beckers, fervent
chrétien, qui fut toujours pour lui un véritable père. Celui-ci lui fit faire
ses premières études d'abord chez M. C. Portaels, à Vilvorde, puis chez M. André Peeters,
curé de Steynockerzeel, et enfin chez un professeur
de l'Université de Louvain. Ces études étaient forcément privées, parce que le
gouvernement hollandais avait fermé les colléges
catholiques. Dès que l'émancipation de 1830 eut permis de les rouvrir, le jeune
Édouard fût admis au collége d'Alost, où il acheva
son cours d'humanités. C'est là que, de 1833 à 1835, j'eus l'avantage de le
connaître et de l'apprécier. Élève distingué, sérieux et appliqué, il montrait
des lors une grande fermeté de caractère et un éloignement prononcé du vice :
jamais on n'entendit un mot inconvenant sortir de sa bouche. En mainte
circonstance, il fit preuve d'un courage héroïque pour se tirer de dangers
auxquels l'exposaient sa fortune, son isolement et son inexpérience. Il était
d'ailleurs pieux, mais sans inclination pour la vie religieuse. Ses goûts le
portaient vers le barreau : ils ne varièrent jamais jusqu'au moment où la
divine Providence lui fit connaître ses desseins. Le fait mérite d'être
rapporté.
C'était pendant
les vacances de 1835. Le jeune Édouard profitait de ses loisirs et des
avantages qu'il puisait dans un large patrimoine pour se livrer à des plaisirs
honnêtes : parfois même il allait au spectacle. Hâtons-nous de dire qu'à cette
époque le premier théâtre de la capitale n'étalait pas les lubricités qui le
souillent aujourd'hui. On pouvait assister à ces représentations sans trop
rougir; et ceux qui avaient reçu des principes de vie chrétienne pouvaient y
rencontrer une réflexion salutaire. Un jour donc Édouard assistait à une
représentation extraordinaire. Il en suivait les péripéties avec beaucoup
d'intérêt, lorsque soudain, à la vue de cette foule immense qui encombrait
l'enceinte, une pensée le frappe vivement : « Dans quelques années tous ces
spectateurs auront quitté la scène de ce monde et auront paru au jugement de
Dieu !... Quel sera leur sort pour l'éternité ?... Quel sera le mien
?... » – Cette pensée ou plutôt
cette inspiration fut pour Édouard un coup extraordinaire de la grâce. Au même
instant sa résolution fut prise. « C'en est fait, se dit-il; je veux
m'arrêter au parti le plus sûr; j'entre dans la Compagnie de Jésus si l'on veut
m'y recevoir. »
Dès ce moment il
n'eut plus d'autre objet en vue. Au grand étonnement de ses amis et de ses
proches, il s'opéra en lui un changement complet. Il s'appliqua dès lors plus
sérieusement aux exercices de piété, à la fréquentation des sacrements et aux
pratiques de mortification. Enfin, le 1er octobre de l'année
suivante 1836, il partit pour le noviciat de Nivelles avec trois de ses
condisciples.
Son séjour en
cette ville ne fut pas long; peu de mois en effet après son entrée, le noviciat
fût transféré de Nivelles dans l'ancienne et célèbre abbaye des Prémontrés,
sise sur les bords de la Lys, à Tronchiennes-lez-Gand.
Édouard y suivit ses compagnons et continua pendant plus d'un an encore à se
préparer, par une vie fervente, aux premiers vœux de la religion. A peine les
eut-il émis en octobre 1838, qu'il partit pour Namur où il fut pendant trois
ans professeur de poésie. Un nombre assez considérable de compositions de
classe que nous avons retrouvées parmi ses écrits attestent le soin avec lequel
il s'employa à l'instruction de ses nombreux élèves, dont plusieurs occupent
aujourd'hui une haute position dans le monde. Il en fut de même à Alost, où il
se vit envoyer au mois de septembre 1841 pour enseigner la rhétorique.
Plusieurs drames qu'il fit composer par ses élèves, d'autres qu'il composa
lui-même et qu'il fit représenter en diverses solennités littéraires datent
probablement de cette époque.
Après ces quatre
années d'enseignement, les supérieurs jugèrent à propos de lui faire
entreprendre ses propres études. Il suivit pendant deux ans les cours de
philosophie à Namur et pendant quatre ans ceux de théologie à Louvain. Ici se
place, dans l'ordre des dates, un événement sur lequel les amis du Père Terwecoren – pour qui surtout nous écrivons – nous sauront
d'autant meilleur gré d'insister que le Père lui-même va s'en faire le
narrateur.
« Dès l'âge de
deux ans, dit-il dans ses notes, par suite d'une maladie assez pénible j'eus le
malheur d'avoir le pied estropié. Je fus affligé d'un varus ou pied-bot
poplité interne. Chaque année, mon infirmité allait présentant des caractères
de plus en plus alarmants : la tendance des muscles rétrécis à se rétrécir
davantage, et la marche sur le bord externe, et plus tard sur une partie de la
face dorsale du pied, contribuèrent beaucoup à augmenter la torsion et la
difformité. Les douleurs devinrent plus aiguës, la cicatrisation des plaies
produites par le frottement plus lente, le mouvement plus pénible; enfin tout
annonçait l'approche du moment où j'allais être condamné à renoncer à l'usage
du membre et à me servir de béquilles.
« Toutes les
ressources de l'art étaient épuisées; les médecins et les chirurgiens m'avaient
toujours traité comme si toute la cause de mon mal eût été une simple
paralysie; ils renonçaient à l'espoir de me procurer quelque soulagement. Mon
malheur semblait devoir m'accompagner jusque dans la tombe, mais la Providence
bénit une main habile pour me guérir. »
Cette « main
habile » fut celle de M. F. N. Lutens, membre
titulaire de l'Académie royale de médecine de Belgique. Il ne s'agissait de
rien moins que de soumettre le Père à l'épreuve de la ténotomie récemment
remise en honneur par deux savants allemands, MM. Stromeyer
et Dieffenbach.
« Le succès de l'opération, continue le Père, semblait devoir être
douteux : mon âge – j'avais près de trente et un ans – avait aggravé le mal et
rendu la guérison d'autant plus difficile. Aussi M. Lutens
fut-il très réservé dans ses promesses : il alla même jusqu'à me dire qu'il ne
prenait d'autre engagement que d'enrayer les progrès du mal et de ne pas me
laisser dans une position pire qu'auparavant; que d'ailleurs j'avais beaucoup
de chances d'une meilleure réussite et que l'opération lui paraissait sans
danger. Voilà donc où j'en étais réduit : me résoudre à l'opération avec
l'espérance de la voir réussir ou me résigner à l'usage des béquilles pour le
reste de mes jours ! En face d'une
pareille alternative que pouvais-je faire ?
Élever mon cœur vers Dieu, interroger sa volonté sainte et sa plus
grande gloire; prendre enfin, sous l'inspiration d'en haut, le parti qui me
laisserait plus tard la moindre somme de regrets. J'ai obéi à la secrète
inspiration de la Providence qui s'est fait sentir d'une manière si manifeste,
alors surtout qu'approchait déjà le jour heureux de ma prêtrise. – Le Père
était au milieu dé sa seconde année de théologie. – M. Lutens
avait gagné ma confiance. Sa réputation, ses talents, la franchise de ses
procédés et la fermeté de ses convictions me donnèrent de grandes garanties.
Sans plus consulter ni l'inquiète sollicitude de ma famille, ni les opinions
théoriques de docteurs peu familiarisés avec l'opération nouvelle de la
ténotomie, je me décidai à subir le traitement. » Le pauvre patient n'eut pas à
s'en repentir.
Le 28 avril 1846,
il était arrivé à Anvers, où M. Lutens tenait
garnison, et dès le surlendemain eut lieu la première opération, qui consista à
enfoncer le bistouri jusqu'au manche dans la plante du pied et à couper, « à la
force du poignet, le tendon du muscle jambier postérieur, tous les muscles du
pied, les vaisseaux sanguins et les ligaments de la plante du pied ainsi que le
tendon d'Achille. »
Dans son journal,
le Père relate jour par jour avec sa précision habituelle et le traitement
qu'il dut suivre, et les opérations éminemment douloureuses qu'il lui fallut
subir, et les impressions que tour à tour faisait naître dans son cœur ou
l'espérance de la guérison ou la crainte de se voir à jamais condamné à
l'inaction. S'il nous est impossible de reproduire ici tous ces détails qui
formeraient un petit volume, rien ne nous empêche de cueillir comme en passant
quelques-unes des belles pensées qui émaillent ces pages :
« La maladie ou
l'infirmité est un excellent apprentissage de la conduite qu'il convient de
tenir envers les malades et les infirmes. Il faut avoir passé par leur état
pour savoir ce qu'il faut leur dire et surtout ce qu'il faut leur
taire. » Et ailleurs. « Le monde
qui juge si mal exalte mon courage. Je ne puis que, sourire de sa méprise quand
je considère combien peu les considérations humaines m'eussent donné de force,
si je n'avais porté mes vues en haut et répété sans cesse : Da robur ! ... Donnez-moi des forces
!... » Sous la date du 3 mai : «On
m'apporte le pain des forts. Qu'il est consolant pour le pauvre malade de voir
approcher de sa couche le céleste médecin des corps comme des âmes ! Quel tressaillement lui fait éprouver le
tintement de la clochette qui annonce l'arrivée du grand Roi ! Il approche; je le vois, il s'unit à mon
pauvre cœur. Laissez-moi avec Lui. Inveni
quem diligit anima mea. Je l'ai trouvé Celui que
mon âme chérit !... »
C'est dans ces
communications intimes avec son Dieu que le pauvre malade, trouvait ses plus
douces consolations. Aussi ne faut-il point s'étonner de lui entendre dire : «
J'ai éprouvé de cruelles souffrances; je n'ai point connu l'ennui. J'ai été
content dans ma position et si j'avais demandé d'avance une certaine mesure de
bonheur, j'aurais été trompé dans mon attente. La bonté de Dieu s'est étendue
bien au delà. S'il me fallait recommencer ces deux mois, subir de nouveau
cette... douloureuse opération, je ne demanderais au Ciel ni plus de
résignation, ni plus de calme, ni plus de consolations; mais je lui demanderais
d'être plus reconnaissant de ses grâces et moins indigne de les
recevoir. »
La première
opération, nous l’avons dit, s'était faite le 30 avril; le 15 juillet,
l'heureux convalescent reprenait la route de Louvain où l'attendait « une
réception des plus charitables, des plus amicales, des plus, touchantes. » Il y trouva son frère Henri, dont c'était la
fête et qui put assister au régal et à la petite séance de congratulation
qu'on avait préparée à l'occasion de cette cure heureusement réussie. Ce
n'était pas que la guérison fût complète. Le Père resta condamné pour le reste
de sa vie à armer sa jambe et son pied d'un appareil fort incommode et à se
servir d'une canne pour toute course un peu longue. Mais comparaison faite avec
ce qu'il était autrefois et surtout avec ce qu'il pouvait légitimement
redouter, c'était un progrès immense qui dépassait l'attente de tous. Aussi n'y
eut-il plus aucune hésitation pour l'admettre, au suprême bonheur du sacerdoce,
qu'il reçut à Liége, le 18 septembre de l'année suivante, des mains de Mgr de Mercy-Argenteau, archevêque de Tyr in partibus infidelium,
Ses études de
théologie achevées, le Père Terwecoren retourna à
Tronchiennes pour se disposer, selon les usages de son institut, pendant une
nouvelle année de noviciat, à l’émission des derniers vœux. Il fit sa
profession solennelle des quatre vœux le 2 février 1854.
A cette époque il
se trouvait au collége Saint-Michel à Bruxelles, où
il avait été envoyé à la fin de 1849 et qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa
mort. Il avait déjà entrepris alors, depuis deux ans, la publication de ses Précis
Historiques et il exerçait en même temps le saint ministère tant dans
l'église du collége que dans plusieurs communautés
religieuses et notamment au pensionnat des Dames chanoinesses de Berlaimont,
dont il instruisait et dirigeait assidûment les élèves. A ce titre, avant de
raconter ses derniers moments, il devient nécessaire de nous arrêter un instant
pour considérer successivement, dans le Père Terwecoren,
l'homme, le religieux, le directeur et le publiciste. Nous avons, pour nous
guider dans ce travail, les notes d'un confrère qui vécut avec lui au collége d'Alost avant son entrée en religion, puis au
noviciat de Nivelles, à Tronchiennes, à Namur, à Louvain et enfin pendant
vingt-deux ans à Bruxelles; les notes aussi d'une personne vouée à Dieu qui,
pendant de longues années, a pu apprécier les qualités du directeur dans sa
propre conduite d'abord, ensuite dans celle des jeunes filles confiées a sa
prudente et maternelle direction; les témoignages enfin d'un grand nombre de
personnes dont il s'était fait autant d'amis et qui pleurent aujourd'hui encore
sa perte prématurée comme si elle ne datait que d'hier. Avec de tels guides,
nous ne saurions nous égarer : d'autant moins que nous citerons le plus souvent
textuellement leurs propres paroles.
« Le P. Terwecoren, lisons-nous dans les notes de son confrère,
avait un sentiment très développé de sa dignité personnelle et des convenances
sociales. Dans la conversation, il savait allier une certaine gaieté à
l'abandon et à la confiance qui forment comme le parfum de l'amitié. Dévoué de
cœur à tous ses confrères indistinctement, il ne laissait pas de professer pour
quelques uns d'entre eux des sentiments d'une affection toute spéciale,
sentiments si peu contraires à la perfection religieuse, que Dieu lui-même s'en
est fait le panégyriste dans les Saintes Écritures. Mais cette amitié était ce
qu'elle devait être, sainte et pure, fondée le plus généralement sur la
reconnaissance et ne se proposant d'autre but que des avantages exclusivement
spirituels. Au dehors aussi, dans le monde le plus distingué de Bruxelles il
comptait de chauds amis qu'il servait à son tour avec un dévouement que
j'appellerais sans limites si dans tous ses sentiments, dans toutes ses paroles,
dans toutes ses actions il n'eût été constamment retenu par les liens d'une
conscience timorée, guidée elle-même par le bon plaisir de ses supérieurs, en
qui il vénérait comme instinctivement l'autorité venant de Dieu. Plutôt que de
méconnaître le prestige de cette autorité il eût rompu, avec ses amis les plus
intimes, quand cette rupture eût ouvert dans son cœur la blessure la plus large
et la plus douloureuse. C'est assez dire qu'il fut loin de se jeter dans les
excentricités de quelques esprits extrêmes qui s'imaginent être agréables au
Ciel en négligeant les devoirs imposés par les relations de famille dont Dieu
lui-même est l'auteur. A l'égard des membres de sa parenté, il eut toujours une
affection qui, pour être purifiée par la religion, n'en fut que plus sincère et
plus durable. Sans rester indifférent à leur bien temporel, il songeait sans
cesse aux avantages de leur âme et s'appliquait à les porter à la vertu par ses
paroles et sa conduite, en vue, disait-il, de leur rendre l'édification qu'il
s'estimait heureux de trouver en leur compagnie.
« Une chose
d'ailleurs qui contribuait à rendre la société du P. Terwecoren
plus agréable et à lui gagner de précieuses sympathies, ce fut sa loyale
franchise ou, si l'on veut, son entière sincérité, qualités plus rares qu'on ne
le croit généralement. Sans doute il lui arrivait de se tromper – c'est
hélas ! notre triste apanage à tous
ici-bas; – mais en tout et partout il cherchait la vérité et la disait telle
qu'il la connaissait, sans respect humain et sans faiblesse. Sur ce point comme
sur les autres, il ne transigeait jamais avec sa conscience, qu'il avait rendue
d'une extrême délicatesse sans tomber dans les fausses subtilités du scrupule.
Non content de se surveiller sans cesse, il se scrutait impitoyablement et ne
se pardonnait pas même les fautes involontaires qu'il est impossible d'éviter
toutes, mais dont une vigilance plus active parvient à diminuer
considérablement le nombre. Il eût voulu être aussi pur qu'un ange pour offrir
au Seigneur le saint sacrifice de la messe. Aussi ne passa-t-il jamais plus de
deux jours sans s'approcher du tribunal de la pénitence. Il était au reste
d'une grande fidélité à tous ses exercices spirituels, non qu'il y trouvât des
consolations particulières, mais uniquement parce qu'il savait que cette
fidélité était agréable à Dieu et utile à son âme. Il s'y astreignait comme à
tous les détails de la régularité la plus parfaite avec cette énergie de
volonté qui faisait incontestablement le côté le plus saillant de son caractère. » C'est cette énergie qui l'amena à la vie
religieuse, malgré ses penchants pour le monde; c'est elle qui le soutint dans
la lutte, bien âpre parfois, contre les difficultés de toute nature, d'autant plus
redoutables qu'elles sont moins aperçues; elle qui le poussa généreusement à la
pratique des vertus même les plus pénibles; enfin elle qui le rendit un guide
si vaillant et si sûr dans les voies toujours un peu mystérieuses du salut.
« Le R. P. Terwecoren, nous écrivait une personne qui eut avec lui des
rapports fort intimes, le R. P. Terwecoren est si
bien, caractérisé dans les Précis du 1er juillet (1872) que
même, après l'avoir connu pendant quelque vingt ans, on ne peut que dire : « Cette énergie chrétienne,
cette douceur affectueuse, cette politesse exquise, cette élévation de
sentiment, cette noble indépendance de caractère, c'est bien lui ! »
N'est-ce pas, en effet, la réunion de ces belles qualités qui faisait du
Père Terwecoren un ami aussi dévoué que sûr, un guide
aussi prudent que discret et éclairé !
Pour lui, obliger était un besoin du cœur; rendre service, une douce
satisfaction. Comme il savait entrer dans les intérêts de ceux qui se
confiaient en lui ! Il sentait leurs
peines, comme les siennes propres. Aussi, pour dissiper une inquiétude, pour
consoler une douleur, n'épargnait-il aucune démarche autorisée par la prudence;
et ces démarches il les faisait avec cette douce sollicitude qui décelait le
cœur d'un ami, avec cette délicate discrétion qui, non-seulement cherchait à s'effacer,
mais qui eût volontiers décliné jusqu'au droit à la reconnaissance.
« Ce n'est pas
trop dire qu'il ne s'épargnait en rien. Tous ceux qui ont jamais eu recours à
lui savent assez, qu'il ne comptait pas ses moments dès qu'il pouvait être
utile. En vain était-il pressé par des affaires importantes, on eût dit qu'il
n'avait à songer qu'à celle dont on l'entretenait. Cette pieuse prodigalité se
montrait jusque dans sa correspondance : jamais une réponse nécessaire ou utile
ne se faisait attendre. Je dis nécessaire ou utile, car jamais il n'eut de
condescendance pour les inutilités : c'eût été perdre du temps, il en
était saintement ménager, car le P. Terwecoren était
avant tout l'homme du devoir, exact et ponctuel, je dirais jusqu'au scrupule,
s'il n'avait eu le scrupule en horreur pour le moins autant que la fausse
dévotion. »
Il n'est certes
pas trop dur d'appeler de ce nom le travers de tant de personnes, réputées
pieuses, qui attachent une importance exagérée à certaines pratiques de
dévotion, sans se mettre en peine de satisfaire aux exigences de leur position
sociale. Un des soins particuliers du P. Terwecoren
fut de prévenir ce renversement du monde spirituel. D'abord il avait une
préférence marquée pour les dévotions anciennes, entrées en quelque sorte dans
les mœurs de notre pays, et approuvées par l'expérience des siècles. Pour les
autres, il se montrait d'une grande réserve et même quand il lui arrivait d'en
retracer l'historique dans ses Précis, c'était moins en vue d'en
recommander la pratique que de faire ressortir la variété presque infinie de
formés que peut revêtir le zèle à glorifier Dieu et ses saints. Il combattait
sans relâche ce qu'il appelait la piété de sentiment; non pas sans doute
qu’il proscrivît les tressaillements de l'âme qui font un des bonheurs de notre
vie – nous ne trouverions pas à le louer s'il en était autrement – mais en ce
sens qu'il voulait que l'effusion du cœur, s'épanchant en paroles d'amour, fût
accompagnée de l’accomplissement généreux du devoir en esprit d'amour. Il
aimait mieux qu'une jeune personne fût soumise à ses parents, douce, humble,
prévenante et charitable envers tous par vertu et le plus souvent en dépit de
son caractère que de la voir surchargée de pratiques extérieures de dévotion
tout en se conduisant à sa tête, ou selon ses caprices. Sans doute il ne
s'opposait point à ce que ses pénitentes s'engageassent dans des associations
pour les bonnes œuvres; mais il voulait que cela se fit non-seulement du
consentement, mais du plein gré de leurs parents ou de leurs maris. Encore ne
l'accordait-il pas indistinctement à tout le monde. Il avait bien soin
d'examiner avant tout si la personne qui le consultait à ce sujet avait assez
de force d'âme pour se mettre au-dessus des froissements presque inévitables dans
ces sortes de sociétés, surtout lorsqu'il arrive que la noblesse, souvent un
peu fière, s'y trouvé mêlée à la bourgeoisie, toujours fort susceptible.
Naturellement cette conduite discrète n'eut pas l'heur de plaire à tout le
monde; elle donna lieu parfois à de mesquines jalousies, à d'amères censures, à
des tracasseries clandestines que le Père eut le bon esprit de mépriser,
résolu, avec raison, à ne rendre compte de ses actes qu'à ses supérieurs et à
Dieu.
Depuis 1849, sauf
un intervalle très-court où sa présence fut vivement regrettée, le Père Terwecoren faisait chaque semaine le catéchisme aux élèves
des Dames de Berlaimont. Pour s'acquitter de ce ministère, il ne se contentait
point d'une préparation ordinaire; il écrivait à peu près tout ce qu'il se
proposait de dire, non pas qu'il lût ces notes aux enfants, mais parce qu'il
pouvait ainsi être à la fois plus précis, plus exact et plus pratique. Il
puisait dans cette préparation un double avantage; le premier de repasser
régulièrement sa théologie dogmatique et morale; le second de mettre plus de
vie et d'animation dans l'explication de la doctrine chrétienne, et de donner
un intérêt de plus à cet important élément d'éducation. On peut regarder comme
une preuve du succès qu'il eut dans ce ministère humble et caché,
l'empressement avec lequel ses jeunes auditrices lui confiaient les secrets de
leur âme et se laissaient former par son expérience. Ce nouveau rôle n'était
certes pas sans grandeur. Le père comprenait à merveille qu'il avait en mains
non-seulement le salut d'un grand nombre de jeunes personnes, appartenant pour
la plupart aux hautes classes de la société; mais encore le bonheur de leurs
familles et l'influence heureuse ou funeste qu'un jour elles exerceraient
autour d'elles. Il se proposait avant tout de les rendre solidement instruites
dans la religion, sincèrement pieuses, cherchant leur bonheur ici-bas dans
l'accomplissement de leurs devoirs, aussi éloignées des scrupules que de la
négligence spirituelle. « Il voulait une conscience droite et sûre, nous
écrit-on de cette excellente maison d'éducation, et il ne négligeait rien pour
l'éclairer, de peur que le scrupule ne s'y introduisit ou ne s'y fixât. De là
cette attention constante à rassurer les âmes trop craintives. Grâce à son tact
parfait et à l'autorité de sa parole, il réussissait à calmer toutes les
inquiétudes : ordinairement il ne disait qu'un mot; mais ce mot coupait court à
toutes les difficultés et ôtait jusqu'à la pensée d'y revenir. »
Il ne croyait pas
qu'en règle générale une jeune personne dût se fixer sur son état de vie, au
temps de sa pension. Il ne faisait au reste en ce point que conformer son
opinion à la conviction bien connue d'un de ses confrères les plus estimés, le
R. P. Boone, qui de longue date avait inculqué ce principe aux Dames de
Berlaimont. « Aussi, ajoute le père à
qui nous empruntons ce détail, c'est peut-être à leur sage réserve sur ce point
de la vocation que ces Dames doivent la faveur constante dont leur maison a toujours
joui et le nombre considérable d'excellentes mères de famille qu'elles ont eu
le bonheur de former. » Une fois
cependant que le P. Terwecoren avait cru découvrir
une vocation religieuse, d'une main ferme et sans hésiter devant aucune
considération humaine, il encourageait, il aidait à suivre l'appel du
Seigneur. « Son cœur, nous écrit-on,
souffrait dans ces circonstances avec les cœurs que déchirait une douloureuse
séparation, et il se faisait le consolateur, le frère, l'ami de ceux qui
pleuraient, en même temps que, comme une seconde Providence, il accompagnait
dans leur carrière ceux qu'il avait su y introduire. »
Il n'était
effectivement pas rare pour cet excellent Père de rencontrer de ses enfants
spirituelles d'autrefois parmi les âmes religieuses dont il dirigeait la
retraite à diverses époques de l'année. On le retrouvait dans ses exercices tel
qu'il était toujours en toutes choses : clair, net et méthodique, parfois
jusqu'à l'excès. Tout ce qu'il disait dans ces retraites était écrit d'avance
en notes substantielles, recueillies dans les meilleurs ouvrages ou inspirées
par ses propres méditations. Il ne redoutait rien tant que de ne produire qu'un
effet de parade, au risque de ne laisser qu'un futile souvenir. Il voulait,
lui, que les religieuses indistinctement connussent mieux leurs devoirs et les
motifs qu'elles ont pour les accomplir. Il s'adressait donc spécialement à
l'intelligence, surtout dans les communautés vouées à l'instruction de la
jeunesse, persuadé qu'il était que, si la voie affective est le plus court
chemin pour aller à Dieu, il est souvent rendu impraticable par les soucis
inséparables de la vie active, à moins que l'intelligence ne montre sans cesse
et l'obligation et la possibilité de surmonter tous les obstacles qui se
rencontrent en cette voie.
Quand la vie du
P. Terwecoren se serait écoulée exclusivement dans
les emplois du saint ministère tels que nous venons de les rappeler, personne,
même dans son ordre, n'aurait eu le droit de lui faire un reproche d'inaction
ou de manque de zèle; et cependant ce n'était là que la moindre partie de ses
travaux; j'allais dire que c'en étaient les délassements. Son occupation
principale fut la rédaction et la direction des Précis historiques.
Pendant plus de vingt années, il soigna seul dans tous ses détails la publication
d'une revue bi-mensuelle ; il surmonta par l'énergie de sa volonté tous les
obstacles qu'il rencontra dans cette carrière. Publiciste pieux, modéré,
modeste, le P. Terwecoren n'eut d'autre désir, comme
il le disait lui-même en annonçant son œuvre,
« que de faire connaître et aimer la religion par ses fastes. » « L'histoire de l'Église, ajoutait-il, c'est
le dogme, la morale et le culte en action. Populariser cette histoire, la
mettre à la portée de toutes les intelligences, de toutes les conditions, de
toutes les fortunes, voilà le but où tendront nos efforts. » Pour atteindre ce but, le père commença par
éditer deux fois le mois une petite brochure in-18° qui tantôt était une œuvre
originale comme les Opinions sur l'origine des béguinages, tantôt ne faisait
que traduire ou même simplement reproduire un travail, le plus souvent perdu
dans de gros volumes ou dans de vastes collections. A cette catégorie
appartiennent les extraits de Bergier, de Scheffmacher, du cardinal Wiseman, etc. Ces commencements
donnent mieux que la suite la raison du titre : Collection de Précis
historiques. Cette première série embrasse les deux années 1852 et 1853.
Avec l'année 1854 commença une nouvelle série que le directeur annonça en ces
termes à ses lecteurs : « Le désir d'être utile aux jeunes gens de nos colléges a donné la première idée de cette publication.
Mais l'âge et la position sociale de la plupart de nos lecteurs, les paroles
encourageantes que nous ont adressées de vive voix ou par écrit plusieurs
prélats de l'Église et autres personnages de distinction : les
souscriptions de LL. AA. RR. le duc de Brabant et le
comte, de Flandre... tout cela nous avertit de nous élever un peu plus haut.
Nous ferons des efforts pour répondre à cet appel tacite, sans toutefois nous abandonner
à une téméraire confiance. » A
partir de cette époque le format fut agrandi et prit définitivement les
proportions de l'in-8°.
Ce changement
venait de s'opérer dans la rédaction des Précis historiques lorsque
éclata la guerre de Crimée. Le P. Terwecoren eut
l'heureuse chance de se trouver en relation épistolaire avec le R. P. de Damas,
un des aumôniers de l'armée française. Les lettres intéressantes de cet homme
de zèle donnèrent une vogue extraordinaire à la revue qui en eut la primeur. Il
en fut de même à diverses époques et des lettres du R. P. De Smet, et des lettres si nombreuses qui nous tinrent au
courant des exploits des vertus de nos braves zouaves pontificaux. A ces
documents éminemment utiles à conserver vinrent s'ajouter des dissertations
historiques, des biographies de saints et d'hommes célèbres, de petits traités
de piété, en un mot tout ce qui était de nature à intéresser des chrétiens et à
les attacher plus intimement à leur religion et à leur foi.
Cependant, faute
de Tables générales, à mesure que ce répertoire de faits historiques
allait se développant, il devenait en quelque sorte moins utile puisqu'il
devenait plus difficile de retrouver, en un grand nombre de volumes, des faits
dont on n'avait gardé qu'un vague et hésitant souvenir. Il fallut songer à
obvier à cet inconvénient. Incapable de s'en charger par lui-même, à raison de
ses occupations de jour en jour plus nombreuses, le Père Terwecoren
eut le bonheur de trouver, dans le cercle de ses relations plus intimes, une amitié
aussi délicate que franche et dévouée, qui de ce long et fastidieux travail
prit volontiers à sa charge les difficultés et les ennuis sans en réclamer
d'autres bénéfices qu'un souvenir auprès de Dieu. Par une bonne fortune, dont
nous nous félicitons, depuis la mort du père, ce gracieux et intelligent
concours ne nous a jamais fait défaut. Grâce à lui, nous pouvons par ces Tables
faire mieux apprécier l'œuvre que le P. Terwecoren
dirigeait seul depuis vingt ans, lorsque, au mois de mai 1871, il fut frappé
aux entrailles par un mal qui ne devait plus lui laisser ni repos ni illusion;
qui, de jour en jour plus intense, finit par devenir littéralement
insupportable. Dans cette épreuve, sa vertu ne se démentit pas un instant. Sur
le point de recevoir le saint Viatique, il eut la force d'adresser à la
communauté ras semblée autour de lui quelques paroles que nous avons
recueillies avec respect : dans leur simplicité, elles révèlent l'élévation de
son âme; les voici :
« Avant de
recevoir mon Seigneur et mon Dieu, je vous demande pardon, mes Pères et mes
Frères, de tous les manquements que je puis avoir à me reprocher a votre égard;
pardon aussi de la mauvaise édification que je vous ai donnée, surtout
peut-être par un manque de fidélité à mes exercices de piété. Je remercie Dieu
de tous les bienfaits dont il m'a comblé, spécialement de m'avoir fait naître
dans le sein de l'Église catholique. Je veux vivre et mourir dans cette sainte
Église. Je crois tout ce qu'elle enseigne et je réprouve tout ce qu'elle condamne.
Je remercie Dieu, avant tout, de m'avoir appelé à la vie religieuse; cette
vocation a été pour moi la source des grâces qui me font espérer le salut. Je
vous remercie tous, mes Frères, et vous spécialement, Père Recteur, des bons
soins et de la charité dont j'ai été l'objet dans la Compagnie. Je remercie
aussi la sainte Vierge Marie, qui a été constamment pour moi une bonne mère...
Je crois fermement à la présence réelle de Jésus-Christ dans la sainte
Eucharistie. Je mets en lui toute ma confiance et j'espère qu'il me donnera
dans sa miséricorde le pardon de mes péchés, la grâce de bien mourir et le
bonheur éternel. Je vous aime, mon Dieu, du plus profond de mon cœur, et je
regrette bien sincèrement de vous avoir offensé. J'aime aussi mon prochain par amour
pour vous. Je veux vous aimer toujours, ô mon Dieu, et je désire que mon
dernier soupir soit un soupir d'amour... J'ai la confiance, mes chers Frères,
que je serai admis en paradis par les mérites de notre divin Sauveur. Quand je
serai en présence de Dieu, je le prierai pour vous tous. Vous à votre tour,
veuillez prier pour moi afin que je fasse saintement le grand passage de cette
vie à l'éternité. »
Le moment de ce
grand passage n'était plus loin. Le 1er juin 1872, à 6 heures du
soir, le malade rendit sa belle âme à Dieu, ou, pour mieux dire, l'infatigable
ouvrier qui avait travaillé dès la troisième heure du jour alla recevoir du
céleste Père de famille le denier convenu, c'est-à-dire les jouissances de
l'éternité.
H. P. VANDERSPEETEN, S. J.