CONSEILS DES SAUVAGES
RÉVOLTÉS
QUATRE-VINGTIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, a Bruxelles.
Fort
Benford, à l'embouchure de la Roche-jaune,
2,240
milles au-dessus de Saint-Louis, 8 juillet 1867.
Mon révérend et
cher Père,
Quand je trouve
de temps en temps quelques petits loisirs, je m'en sers avec empressement pour
vous donner une idée de mes occupations et de ma marche dans les grandes plaines
et sur l'impétueux Missouri, qui est, en cette saison de l'année, à pleins
bords. J'ose espérer que ces détails ne seront pas sans intérêt pour vous. Je
les écrirai comme ils se présenteront jour par jour; de cette manière, vous
voyagerez en esprit avec moi.
J'espère que mes
lettres du 30 avril et du 15 mai vous sont parvenues. Dans ma première, je vous
ai donné mon itinéraire de Saint-Louis à Sioux City, et de là à l'agence
jantonne, près du fort Sendall. A l'agence, j'ai eu la consolation de régénérer
dans les saintes eaux du baptême au delà de 200 petits enfants et quelques
adultes. Plusieurs jouissent déjà des joies éternelles. Heureux innocents
! Ils semblaient attendre mon arrivée
pour aller prendre le repos dans l'habitation céleste, parmi les anges et les
saints du Seigneur.
L'interprète
janton, M. Alexis Gion, m'a donné, pendant mon séjour dans la tribu, un petit
appartement au grenier, dans sa maisonnette en charpente. J'ai passé, en cet
asile hospitalier, bien des moments doux et heureux dans l'accomplissement de
mes devoirs religieux, surtout que j'ai eu la consolation d'y offrir chaque
jour le saint sacrifice de la messe. Les deux dimanches que j'ai passés parmi
les Jantons, une chapelle a été improvisée, où catholiques et protestants, blancs,
métis et sauvages s'empressaient de se rendre pour le service divin. Tous m'ont
comblé d'attentions et d'égards
17 mai. -- Le vapeur Grosse-Corne, après
trente-trois jours de navigation depuis Saint-Louis, arrive à l'agence
jantonne, et débarque, en bon ordre, mon waggon, mon petit nécessaire de
voyage, mes deux mules et mon cheval de selle. Ces trois animaux, en mettant
pied à terre après un si long emprisonnement, se livrent à des cabrioles. Le
parfum attrayant de l'herbe fraîche et croissante leur cause un délire de joie;
ils s'y jettent les quatre pieds en l'air, se roulant à droite et à gauche sur
le tendre gazon, se cabrant, bondissant, jouant si bien qu'ils étaient bien
près d'abattre le chapeau de plusieurs spectateurs, réunis pour admirer ces
bonds et ces exploits. Toutefois, ces animaux plaisants n'oubliaient pas de se
restaurer : en peu de temps, tous les trois avaient le corps arrondi,
semblables à des sacs remplis d'avoine.
Le capitaine du
bateau a mérité des remercîments pour les soins qu'il avait fait prendre de ces
animaux. Malgré sa vigilance, une seule fois le cheval, détaché de sa corde,
parvint à quitter le bateau à la dérobée, tandis que celui-ci était en marche;
mon coursier alla tranquillement se baigner. Ce ne fut qu'une heure après que
l'on s'aperçut de son escapade. Le bateau descendit aussitôt à la recherche, et
on le retrouva, sain et sauf, près d'une côte à pic infranchissable, sans quoi
il aurait gagné la forêt et aurait échappé à l'œil des matelots.
On employa trois
jours pour rendre les mules et le cheval traitables. L'une des mules agissait
en véritable têtue, et se révoltait furieusement chaque fois qu'on lui passait
la bride au-dessus de ses longues oreilles. Après plusieurs essais et toujours
avec le même résultat, le conducteur, pour punir l'animal revêche et pour son
propre repos, lui laisse la bride et ôte le mors seulement; la mule paraît
satisfaite et le conducteur n'a plus besoin de fouet.
21 mai. -- Je quitte l'agence jantonne, ainsi
que le bon chef Pananniapapi et sa bande. Ma petite caravane est composée d'un
interprète sioux, d'un guide, d'un garde de chevaux et d'un chasseur. Pendant
sept milles, la route traverse une terre élevée, à travers de belles et riantes
prairies légèrement ondulées. Au ruisseau, on passe dans les basses terres, ou
le bas vallon du Missouri. Là, le chef janton, appelé Corne de fer, et
sa petite bande cultivent les champs. Je donne le baptême à tous les petits
enfants. Six milles plus loin, au Sentier de bois à proue, j'en baptise
encore plusieurs autres. Nous eûmes beaucoup de difficulté à traverser le
ruisseau bourbeux vis-à-vis du fort Rendall : tout le bagage devait être
épaulé et porté sur l'autre bord, et il fallut employer tous les bras pour
aider les deux mules et le cheval à retirer le waggon vide de la vase tenace.
Trois milles plus loin, sur le bord de la rivière Missouri et sur la terre du
chef Mâgaska, ou Cygne, nous campâmes pour la nuit, à une distance de
dix-sept milles du point de notre départ.
22 mai. -- Je régénère dans les saintes eaux du
baptême une famille métisse, père, mère et sept enfants, qui s'étaient préparés
depuis plusieurs années pour obtenir cette faveur. Les parents reçoivent
ensuite le sacrement de mariage, selon le rituel romain. Soixante-quatorze
enfants de la bande de Mâgaska reçoivent aussi le baptême. Toute la matinée est
employée à ces saintes cérémonies. Nous quittons le camp vers midi et regagnons
la haute plaine. Plusieurs ondées de pluie rendent la route glissante, vaseuse.
Après huit milles de chemin, nous dressons notre tente sur le bord du ruisseau Louison,
d'une eau coulante et claire comme le cristal. Pour le voyageur qui quitte
l'eau bourbeuse et épaisse du Missouri, cette vue et ce contraste sont très
agréables.
Dans cet endroit,
une hôtellerie solitaire, consistant en deux cabanes de bois, avait été érigée
et était habitée par un Canadien, sa femme métisse et plusieurs de leurs
enfants. Tous paraissent heureux de me voir. Plusieurs autres Canadiens, qui
occupent des sentiers dans les bois le long de la rivière Missouri, pour
alimenter les bateaux à vapeur, ayant été avertis de ma présence dans le pays,
avaient amené leurs enfants sur mon passage. Toutes mes heures disponibles,
jusque tard dans la soirée, se passent en instructions, dont ces hommes
semblaient avides et auxquelles ils prêtent la plus grande attention. Dix
petits enfants me sont présentés pour le baptême; une femme métisse reçoit,
avec les saintes eaux du baptême, la bénédiction nuptiale.
23 mai. -- Vers les dix heures du matin, je
quitte les bords du Louison, reprenant notre marche par les belles routes
vertes et ondulées. Une ondée printanière vient rafraîchir agréablement
l'atmosphère. Après une course de dix-neuf milles, nous dressons la tente sur
le bord du ruisseau Pratt et à côté de l'hôtellerie Hamilton.
L'hôte est de mes anciennes connaissances; aussi me comble-t-il de bontés. Il
met à ma disposition tous les produits de sa ferme : son poulailler nous
fournit tous les œufs nécessaires pour nous procurer un bon dîner le lendemain,
vendredi. Chez Hamilton, comme chez son voisin du creek Louison, on s'était
rassemblé et on m'attendait pour conférer le baptême à deux adultes et à treize
petits enfants. C'était pour moi une belle offrande à faire, la veille de la
fête de Notre-Dame Auxiliatrice, et le jour de la fête du martyr de la
Compagnie de Jésus, le bienheureux André Bobola.
24 mai. -- J'offre le saint sacrifice de la
messe de grand matin. Après avoir fait honneur aux œufs de notre hôte, nous reprenons
la marche pour faire vingt-deux milles. La route traverse d'immenses et beaux
plateaux, qui présentent d'innombrables parterres où, pendant cette agréable
saison de l'année, la belle petite marguerite abonde et est vraiment la reine
des prés. Elle s'y présente dans toute sa splendeur et sous tes couleurs les
plus vives et les plus variées; elle passe du blanc le plus pur au pourpre, au
rouge, au bleu, au jaune le plus foncé.
Nous arrivons à
Bijou, vers les trois heures de l'après-midi, et campons près d'une fontaine
d'eau claire et fraîche. Ces hautes côtes servent de promontoires dans ces
parages; on les voit tout à l'entour à une distance de trente milles. Partout
sur ces plaines élevées, on rencontre un grand nombre de bassins naturels ou
réservoirs, petits et grands, qui méritent souvent le nom de lacs, puisqu'ils
ont une étendue de trois à six milles. Ils sont remplis et renouvelés à chaque
printemps, lors de la fonte des neiges et pendant les saisons pluvieuses. Les
canards, les outardes, les bécassines et autres oiseaux aquatiques y abondent;
ils y font leurs nids dans les roseaux et dans les hautes herbes.
Nous passons
plusieurs grandes résidences de chiens de prairies, espèce de marmotte.
Elles sont d'une étendue de plusieurs milles. Leurs habitants demeurent sous le
sol et paraissent vivre en bonne harmonie avec le chat-huant, le faucon des
prairies et le serpent à sonnettes. A l'approche du chasseur, on les voit
souvent entrer dans un même trou. Autrefois, ces belles plaines nourrissaient
d'innombrables troupeaux de buffles, de cerfs, de chevreuils; aujourd'hui que
la route militaire les traverse, les grands animaux ont disparu. Nous vîmes
dans le lointain quelques cabris, et le long du chemin un grand nombre de
bécassines, des poules de prairies, des pigeons sauvages et une variété de
petits oiseaux de neige.
Le chef sioux de
la tribu des Brûlés, Katanka-Wakan, ou l'Esprit-bœuf, nous rejoint en
route, et nous campons ensemble au pied des côtes, à Bijou. Un pionnier
canadien y a bâti sa cabane. J'y baptise ses cinq petits enfants.
25 mai. -- La nuit fut froide; l'eau se glaça
dans ma tente. Nous quittons les côtes à Bijou, dès six heures du matin,
reprenant la route. Nous traversons une même série de plateaux, des parterres
de fleurs variées et des prairies légèrement ondulées, où les bassins d'eau
sont nombreux. Ces eaux s'évaporent ordinairement pendant les mois arides de
l'été. Vers midi, nous nous arrêtons sur les bords du lac Rouge. Nous avons
pour dîner des bécassines et des pigeons sauvages. Nous rencontrons une famille
solitaire de la tribu des Brûlés. Je confère le baptême à cinq de leurs petits
enfants. Pendant toute la route, nous remarquons un grand nombre d'oiseaux de
différentes espèces. Notre tente est dressée sur le bord du ruisseau
American-creek.
26 mai. -- Je célèbre le saint sacrifice de la
messe de grand matin, ayant trente milles à parcourir. On part de bonne heure,
la surface du pays est la même que les deux jours précédents. Chemin faisant et
sans s'éloigner de la route, le chasseur tue quinze pigeons et plusieurs
bécassines. Nous traversons quatre petits ruisseaux : Crow, Prickly-Ash, Elm et
Boxelder; et arrivons au fort Thompson, vers les sept heures de l'après-midi.
Nous y élevons notre tente, à une petite distance du Missouri. Je fais ma
visite aux officiers du fort, et passe au milieu d'eux une soirée très
agréable. Les officiers de l'armée américaine sont, en général, des gentlemen
dans toute la force du terme. Ils me témoignent la plus grande cordialité et
pourvoient à tous mes besoins.
27 mai. -- Je trouve au delà de cent vingt loges
d'Indiens dans le voisinage du fort Thompson, appartenant principalement aux
tribus des Brûlés, des Deux-Chaudières et des Jantonnais. L'objet de ma mission
de la part du gouvernement leur avait déjà été annoncé, et ils me reçoivent
avec affabilité et confiance. Je convoque les principaux chefs et braves en
conseil. Comme les noms qu'ils portent pourront peut-être vous intéresser, à
cause de leur singularité, je vous en donnerai quelques-uns; d'ailleurs, ce
sont mes enfants spirituels et mes amis, et je prends plaisir à vous les
nommer. Les voici : Mazoéâté, ou la Nation de fer; Istamanza, les
Yeux de fer; Tawâgoekeza-numpa, les Deux lances; Tchétauska,
l'Épervier blanc; Mantowa-Koua, l'Ours en chasse; Gougounapia, le
Collier d'osselets; Mantâtska, l'Ours blanc. Trente-six chefs et braves
assistent au conseil. J'ouvre la séance par une prière solennelle au
Grand-Esprit, pour implorer l'assistance du ciel sur tous les membres présents
et sur chacune des tribus qu'ils représentent. Tous lèvent les deux mains au
ciel pendant toute l'invocation. Je leur expose ensuite, au long et au large,
l'objet de ma mission, les désirs et les vues du gouvernement à leur égard.
Tout tendait à les raffermir dans leurs bonnes dispositions, à les tenir
séparés des bandes hostiles, pour leur propre sécurité et celle de leurs
familles, et pour les mener à une paix durable et permanente. Dans leurs
discours et leurs réponses, les chefs font des promesses solennelles d'écouter
l'avis de leur grand père (le président), et de conserver la paix avec
les Blancs. Ils m'exposent naïvement leur situation délicate et critique. D'un
côté, ils font valoir leur voisinage et leurs rapports avec les gens de guerre,
qui sont leur propre sang, leur parenté; et les invitations de ceux-ci à leur
faire lever le casse-tête contre les Blancs pour la défense du pays commun qui
les a vus naître; invitations toujours accompagnées d'insultes et de menaces.
D'un autre côté, -- je continue de vous citer leurs propres paroles : --
« Des commissaires du gouvernement et des agents leur arrivent chaque
année; ils sont affables et profus en paroles et en promesses, de la part du
Grand-père. A quoi doit-on attribuer que les belles paroles et les grandes
promesses n'aboutissent à rien, rien, rien ?. » Ils entrent ensuite dans une série de détails
sur les injustices et les méfaits des Blancs, et terminent en disant :
« Nous continuons d'espérer que nos paroles arriveront à l'oreille de
notre Grand-père, qu'elles entreront dans son cœur et qu'il nous prendra en
pitié. La présence de la Robe-Noire augmente aujourd'hui notre espoir et notre
confiance. »
Le conseil dura
plusieurs heures, avec tous les pronostics d'un bon et heureux résultat. Mon
instruction religieuse, qui suivit le grand conseil, fut écoutée avec la plus
grande attention. Comme j'avais parlé de l'importance du sacrement de la
régénération, les divers chefs haranguèrent aussitôt leurs camps, et les mères
s'empressèrent de me présenter leurs petits enfants, au nombre de plus de cent
soixante, « pour les dédier au Grand-Esprit » par le baptême, comme ils s'expriment.
La vie des
Indiens est bien dure; le climat est très rigoureux. Un grand nombre des
enfants succombent avant l'âge de raison, sans pouvoir résister aux fatigues,
aux misères et aux maladies inconnues pour nous et sans remède parmi eux. C'est
pour moi un vrai jour de fête que de baptiser ces pauvres petits innocents : le
baptême aura ouvert le ciel à un très grand nombre que j'ai eu le bonheur de
baptiser dans mes longues excursions. J'ai l'intime conviction qu'ils
intercèdent pour moi auprès de Dieu.
Le conseil et les
cérémonies du baptême se sont prolongés bien avant dans la soirée. La journée
était belle. Je rends grâce au ciel et à la bienheureuse vierge Marie pour
toutes les faveurs reçues.
28 mai. -- Je dis la messe et fais une
instruction au fort Thompson, tard dans la matinée. La garnison y est
principalement composée d'Irlandais, d'Allemands, de Français, tous
catholiques. C'était la première visite qu'ils recevaient d'un prêtre. Aussi,
un bon nombre s'empressent de profiter de ma présence pour s'approcher des
sacrements. Je passe une partie de la journée avec eux et j'emploie le reste en
conférences avec les Sauvages; ce qui était le principal objet de ma visite.
29 mai. -- J'aperçois de grand matin qu'une mule
et mon cheval se sont échappés pendant la nuit. Je ne suis pas sans inquiétude
: peut-être les Indiens hostiles, qui parcourent souvent ces parages, surtout
pendant la nuit, les ont-ils enlevés. J'ai recours au bon saint Antoine, et, à
ma grande joie, les deux fugitifs me sont ramenés peu de temps après ma prière.
Le déjeuner était prêt. A sept heures du matin, nous étions en marche. Le pays
que nous traversons offre le même aspect : les différentes espèces de
fleurs continuent d'abonder, tandis que le chant et le gazouillement de
nombreux oiseaux égayent ces vertes et solitaires plaines. Nous dînons sur le
bord du petit ruisseau Chaîne-de-roche : les pigeons, les bécassines, les
canards qui viennent se présenter au chasseur sur notre route forment notre
repas ordinaire. Une curiosité assez remarquable pour être citée se trouve à la
Chaîne-de-roche, près du ruisseau : on y voit, sur la surface du roc vif, cinq
traces profondes et parfaites de pied d'homme. C'est un endroit renommé dans
les légendes indiennes, dont plus tard je tâcherai de vous donner toute
l'histoire. Vers le coucher du soleil, nous campons au Chapelle-creek, près de
trois loges indiennes. J'y trouve d'anciennes et bonnes connaissances; ils me
comblent d'amitié et s'empressent de me présenter neuf de leurs petits enfants
pour le baptême.
30 mai. -- En ce jour glorieux de l'Ascension,
j'offre la sainte messe pour la conversion des tribus indiennes. Au départ, à
sept heures du matin, le waggon s'embourbe dans la vase profonde du
Chapelle-creek. Comme au ruisseau bourbeux du fort Rendall, il faut décharger
et épauler tous les effets. On parvient avec peine et à force de bras à dégager
le waggon de sa situation embarrassante, et de nouveau nous nous mettons en
marche pour une distance de vingt-cinq milles. Nous traversons une région
montagneuse, remplie de moellons, pour la plupart arrondis par les eaux.
Pendant que nous dînons au Medicine-creek, plusieurs familles siouses, qui
étaient en voyage, traversent le ruisseau et profitent de ma présence pour
obtenir, en faveur de huit de leurs enfants, les bienfaits du baptême. La route
passe en vue du Missouri et entre dans le bas vallon de la rivière. Nous
campons au vieux fort Sully, aujourd'hui abandonné, vers les cinq heures de
l'après-midi, au milieu de deux cent vingt loges d'Indiens, qui me reçoivent
avec toutes les démonstrations de la plus vive cordialité.
31 mai.-- Comme au fort Thompson, je convoque
les chefs et leurs braves au grand conseil. J'ajouterai ici une seconde liste
de nos nestors des plaines. Leurs noms, comme aux temps anciens, sont ou
caractéristiques ou significatifs, rappelant quelques traits ou actions
remarquables de leur vie. Pour la plupart, ce sont des noms renommés parmi les
tribus du Grand-désert, et de mes anciennes connaissances. Je me fais un
plaisir de vous les faire connaître. Les voici : Nâgi-Wakan,
ou l'Esprit par excellence; Tchêtangi, l'Épervier jaune; Zizikadanakian, l'homme qui plane au-dessus de
l'oiseau; Tokayâketê, celui qui tua le
premier; Matowayouwi, l'homme qui dispersa les
ours; Tokaoyouthpa, l'homme qui prit l'ennemi;
Wawantaneanska, le grand mandan;
Wagha-Tshawkaeyapi, l'homme qui sert de
bouclier; Tchatêpêta, le cœur de fer; Ezzanimaza, la corne de fer; Wâmedoupiloupa,
l'aigle à queue rouge, et un grand nombre d'autres.
Au premier appel
ils accourent au conseil. Je présente aux principaux chefs une médaille
miraculeuse de la sainte Vierge, qu'ils reçoivent avec le plus grand
empressement et la plus vive reconnaissance. Ils reconnaissent les faveurs
reçues du ciel lors du choléra, et accordées au chef Pananniapapi et à sa bande
par l'intercession de Marie.
Dès qu'ils connaissent
l'objet de ma visite, ils prêtent la plus grande attention à mes paroles et à
mes avis. Ils se plaignent amèrement de la mauvaise foi des Blancs, des
commissaires et des agents du gouvernement, toujours si prodigues de paroles et
de promesses, et toujours si lents à les exécuter, quand toutefois ils en
viennent là. La patience leur pèse; ils se proposent toutefois de continuer à
patienter. Dans tous leurs discours et dans toutes leurs paroles, ils se
déclarent favorables à la paix avec les Blancs, prêts à demander à leurs jeunes
guerriers d'enterrer le casse-tête et de s'éloigner des bandes de guerre. Ils
expriment, en même temps, un vif désir de se placer sur des réserves et de
cultiver le sol. Mais jusqu'à ce que les champs leur procurent l'abondance, ils
se proposent de continuer à mener la vie nomade de chasseurs, et à parcourir
paisiblement les plaines à la recherche des animaux, de racines et de fruits.
Jusqu'ici, tout
ce que j'ai observé et pu apprendre parmi les différentes bandes d'Indiens me
fait augurer favorablement de leurs bonnes dispositions à vivre en paix avec
les Blancs, et à faire des efforts pour détourner les jeunes gens de commettre
des déprédations. Ils demandent, et avec droit, qu'on leur fasse justice, que
les annuités accordées par les traités leur parviennent, qu'on cesse tout de
bon de les nourrir de promesses, qu'on les protége contre les Blancs qui
viennent semer l'iniquité et la misère dans tout le pays; enfin, ils supplient
humblement leur Grand-père le président de leur accorder des instruments
d'agriculture, des semences, des charrues et des bœufs pour labourer la terre.
Je le répète de nouveau, si les Sauvages pèchent contre les Blancs, c'est que
les Blancs leur ont beaucoup manqué.
A la fin du grand
conseil, des mères, avec leurs petits enfants au nombre de cent
soixante-quatorze, m'attendaient pour le baptême.
J'ai envoyé
plusieurs exprès dans l'intérieur du pays pour annoncer aux bandes, hostiles
mon intention de les visiter. J'attends la réponse d'ici à deux mois. J'ose
espérer quelque résultat, et j'offre mes pauvres prières au Seigneur pour le
bon succès de ma mission pacifique; il doit régler ma course future. Sur ces
entrefaites, je continuerai mes visites parmi les Sauvages dans les parages des
forts Rice Berthold et Union. Les exprès m'attendront au vieux fort Sully. Pour
aller et venir de Sully à Union et vice versâ, les distances sont de
1,430 milles.
1er
juin. -- Pluie, averse,
pendant toute la nuit, brouillard épais et temps froid. Vers midi, le soleil
perce et il fait une chaleur étouffante. Je passe toute la journée avec les
principaux chefs en entretiens sur la religion et sur la situation actuelle,
critique et dangereuse des tribus indiennes des plaines, vis-à-vis du
gouvernement américain. A l'instar des Blancs, les Indiens ont proclamé une
espèce de loi martiale; les chefs guerriers seuls assument toute autorité.
Aujourd'hui, j'ai
conféré le baptême à trente-trois petits enfants de la bande des Brûlés.
2, 3, 4 et 5
juin. -- Ces quatre journées
sont principalement employées en conférences avec les Indiens. Les chaleurs
sont grandes. Les départs et les arrivées ne discontinuent pas. Le Petit
soldat, second chef des Jantonnais, se joint au gros camp; sa tribu compte
au dela de quatre cents loges ou têpies.
Il écoute avec attention les instructions religieuses que je lui donne et les
paroles que le gouvernement m'a chargé de leur adresser. Le Petit soldat
m'entretient, à son tour, des dispositions amicales de sa tribu envers les Blancs,
qui, en ce moment, nous attendaient dans le voisinage du fort Rice.
Pendant ces
quatre jours, j'ai administré le baptême à trente-neuf petits enfants indiens.
Dans la soirée du
5, un terrible ouragan, accompagné d'une suite d'éclairs qui transforment la
nuit en jour, et d'une roulade de gros coups de tonnerre pareille à une
batterie de mille canons mise en jeu, éclate au-dessus de notre camp. On eût
dit l'approche du dernier jour. A cette occasion, deux beaux vers flamands se
présentent à ma mémoire.
De velden dreunden door een dorren donderslag,
Nooyt zag de wereld een vervaerlyker dag.
L'ouragan dure
plusieurs heures. Un grand nombre de tépies indiennes sont renversées.
Les waggons partent, soudainement entraînés par le vent. La violence des coups
faillit entraîner ma tente : il faut trois hommes forts pour la tenir debout.
La scène se termine par un déluge de pluie et de grêle, qui inonde toute la
région.
6 et 7 juin. -- Baptême de deux enfants. Arrivée des
généraux Sully et Parker, envoyés extraordinaires du gouvernement pour prendre
des informations spéciales au sujet des plaintes des Sauvages contre les
Blancs, et des injustices dont ils ont été continuellement victimes. MM. Sully
et Parker sont des généraux distingués de l'armée américaine, également
reconnus par leur bravoure et leur probité. Nous avons ensemble une longue
conversation sur l'objet de nos missions respectives, et il est résolu que je
les accompagnerai jusqu'au-dessus de la Roche-jaune, pour réunir nos efforts
afin de ramener les tribus à la paix.
8 juin. -- Baptême de dix petits enfants. Un
grand conseil est convoqué par les deux généraux. Tous les chefs et les braves
y assistent. A la demande des officiers américains, je fais un petit discours
préliminaire aux Sauvages pour attirer leur attention et leur donner confiance.
Je leur dis que leur Grand-père le président désire connaître tous leurs
griefs, afin d'y porter, une bonne fois, un remède efficace. Les deux généraux
parlent ensuite et donnent tous les détails sur leur mission parmi eux, leur
promettant que toutes les paroles prononcées en conseil seront fidèlement
envoyées à Washington, pour être soumises au président. Chaque chef, au nom de
sa bande, manifeste toute sa pensée. Le conseil se termine dans la plus parfaite
harmonie et par un grand festin, auquel tous, petits et grands, vieux et
jeunes, assistent et font honneur avec le plus grand empressement et un
excellent appétit. Je vous donnerai plus tard, si le temps me le permet,
quelques-uns des discours improvisés par les chefs; ils sont admirables par
leur bon sens et leur éloquence.
9 juin. -- Dimanche. Un grand nombre d'Indiens
viennent assister au service divin et à l'instruction. C'était une réunion
composée de Blancs, de métis, d'Indiens de différentes bandes. Deux mariages
sont ensuite célébrés. Le service divin est à peine terminé, lorsque le grand
chef guerrier Mazakampeska, ou la Coquille de fer, avec plusieurs de ses
braves, se présente dans le camp et nous fait sa visite. Un conseil est
aussitôt tenu. La Coquille de fer, après des préambules trop longs pour être
rapportés ici déclare « qu'il désire la tranquillité et la paix pour son
pays; mais, pour l'établir, trois conditions lui paraissent absolument
nécessaires. Otez d'abord, dit-il, tous vos soldats du pays; fermez toutes vos
grandes routes à travers les côtes noires; empêchez les bateaux à vapeur de
monter dans le haut Missouri, afin que les buffles et les autres animaux ne
soient point troublés. » C'est la conditio
sine quâ non de Mazakampeska.
Le général Sully
lui fait entendre « que les soldats ont été attirés dans le pays par les
massacres de Minnesota, des plaines et du Missouri; que, si ces meurtres et ces
massacres continuent, le nombre des soldats sera augmenté et couvrira leur pays
comme les sauterelles couvrent leurs plaines. Qu'on enterre le casse-tête, et
les soldats retourneront dans leur pays. »
Le général dit qu'il est venu pour entendre les plaintes des Indiens et
que leurs paroles seront fidèlement rapportées à leur Grand-père. Le chef
promet de se servir de son influence pour concilier les jeunes gens à la paix.
Vers les trois
heures de l'après-midi, nous partons pour te nouveau fort Sully, par une haute
et belle route. Nous parcourons une distance de 25 milles en trois heures. Le
vapeur Graham s'y trouvait avec cinq compagnies de soldats destinées aux
différents forts supérieurs. Nos arrangements sont aussitôt pris : nous
laissons au fort nos voitures, nos animaux et nos bagages, et nous prenons
place sur le vapeur.
10 juin. -- Le bateau part de grand matin et fait
à peine 20 milles pendant la journée. Tout le temps est employé à couper et à
porter du bois pour alimenter la fournaise. Elle est si gourmande qu'elle
consume chaque jour vingt-cinq cordes de bois, mesure de huit pieds de longueur
sur quatre, pieds de profondeur et de quatre de hauteur. Le Graham a une
longueur de 249 pieds. C'est un palais flottant et le plus grand bateau qui
soit jamais monté dans le haut Missouri.
Ma qualité
d'envoyé extraordinaire du gouvernement m'accorde le titre de major,
singulièrement associé, il faut le dire, à celui de Jésuite. Toutefois, il a
cela de favorable qu'il me donne plus d'accès auprès des soldats, dont un grand
nombre sont catholiques. Je leur accorde, non comme major, mais comme prêtre,
tous mes moments disponibles. Le dimanche, je dis la messe en public, dans le
salon spacieux des dames; et, chaque jour, j'offre le saint sacrifice dans ma
chambre privée, avec la consolation de distribuer la sainte communion à plusieurs.
Je me trouve à bord au milieu des exercices d'une petite mission : mes journées
se passent à faire le catéchisme, à instruire et à confesser les soldats, qui
s'empressent de se rendre dans ma chambrette. Chemin faisant, je baptise une
dame et ses petits enfants.
16 juin. -- Nous arrivons au fort Rice, à 260
milles de distance du fort Sully. Les vents et le besoin de bois qu'il faut
couper, sont de grands retards pour le bateau. A Rice, sur les deux bords de la
rivière, environ 530 loges se trouvent campées et attendent notre arrivée.
Toute la tribu des Jantonnais, de 380 loges, s'y trouve réunie. Les autres
camps sont des parties d'autres bandes : Ankepapas, Pieds-noirs, Sioux et
autres.
17 et 18 juin. -- Ces jours se passent en conférences
et en conseils, auxquels tous les chefs et les principaux des braves assistent.
Je vous donnerai plus tard des détails sur nos différentes réunions. J'en fais
l'ouverture, à la demande des généraux Sully et Parker, qui font connaître aux
chefs, dans tous leurs détails, les intentions du gouvernement à leur égard.
Tous les chefs sont admirables dans leurs discours et dans leurs réponses, à la
fois sages et éloquents, ainsi que dans leurs dispositions à maintenir la paix
avec les Blancs. Tous nos rapports avec les Indiens font augurer favorablement
du succès, et nos séances durent jusque tard dans la soirée. Les camps étant
éloignés du fort et sur l'autre bord de la rivière, j'ai seulement l'occasion
et le temps de baptiser quinze de leurs petits enfants. On me mène auprès d'un
pauvre petit qui est à l'agonie, et qui meurt quelques instants après avoir
reçu le baptême.
J'ai l'espoir de
rencontrer les mêmes camps à mon retour du fort Union, et de les entretenir
principalement de la religion, dont ils paraissent très avides.
19 juin. -- Nous quittons le fort Rice, de grand
matin. La distance du fort Berthold est de 175 milles. Nous y arrivons sans le
moindre incident.
23 juin. -- Dans le trajet, quatre cabris sont
tués par les chasseurs. Mon temps, sur le bateau, est surtout employé à
entendre les confessions des soldats catholiques et à les préparer à
s'approcher des sacrements. Un Bruxellois, nommé Charles Smet, est du nombre;
c'était pour lui et pour moi une grande consolation de pouvoir nous entretenir
dans la langue maternelle. Il n'avait rien perdu de son accent. Un couple
irlandais, la servante du général et un sergent profitent de ma présence pour
recevoir la bénédiction nuptiale;
Nous passons
quelques heures, à Berthold, en conseil avec le chef des trois tribus réunies,
les Arrikaras, les Mandans et les Minataris ou Gros-ventres. Ils sont toujours
restés fidèles au gouvernement. Un conseil final aura lieu à notre retour à
Berthold. Je vous en entretiendrai plus tard.
24 juin. -- Le vapeur continue sa course. On voit
la première bande de buffles. Un grand nombre de passagers sautent à terre pour
aller à la poursuite de ces animaux. Un seul buffle est tué. Un des chasseurs,
encore novice en cette sorte de chasse, se perd; et, malgré toutes les recherches
et les coups de canon, il n'est pas retrouvé.
28 juin. -- Nous arrivons à, Buford, près de
l'ancien fort Union, à l'embouchure de la Roche-jaune. Cet endroit est situé à
255 milles du fort Berthold, et à 2,240 milles de Saint-Louis. Le fort Buford
contient cinq compagnies de soldats. J'y partage mon temps à écrire et à me
rendre utile aux soldats et à trente loges d'Assiniboins. Je baptise un soldat
et quarante-sept enfants indiens; et je donne la bénédiction nuptiale à trois
couples.
7 juillet. -- Arrivée des chefs assiniboins et
grand conseil. Tous se déclarent amis des Blancs et promettent de ne jamais se
rendre aux sollicitations des ennemis. Nous attendons l'arrivée des Corbeaux et
des chefs Santies, pour leur annoncer et leur communiquer les désirs du
gouvernement. Ensuite, je descendrai la rivière jusque Rice ou Sully, pour
gagner l'intérieur du pays et visiter les bandes ennemies, si la chose est
praticable. Jusqu'ici le nombre des baptêmes conférés monte à 857.
Priez pour moi,
mon révérend et cher Père; et présentez mes sentiments de respect à tous mes
confrères, etc.
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.