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1867 - lettre 79 - Révolte des sauvages Sioux.

RÉVOLTE  DE  SAUVAGES  SIOUX

 

SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME-LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Nous avons parlé de la mission confiée, par le gouvernement des États-Unis, au Père De Smet, missionnaire des Montagnes-Rocheuses, pour pacifier les Sauvages révoltés. Notre cher compatriote vient de nous adresser, sur cette mission, une série de lettres, écrites des pays qu'il parcourt et au milieu des Sauvages qu'il évangélise. Nous commençons aujourd'hui cette publication.

 

Sioux City, 30 avril 1867.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Je trouve ici un petit moment de loisir; je m'en sers pour m'entretenir avec vous et pour vous donner de mes nouvelles, qui, quoique maigres, ne manqueront pas de vous intéresser et de vous être agréables. Je tâcherai, pendant ma longue et dangereuse mission, de vous tenir au courant de mes petites rencontres, bonnes ou mauvaises, parmi les tribus hostiles des plaines que je me propose de visiter, si l'entrée m'en est permise. Me recevront-ils parmi eux, tandis que tous les casse-têtes sont levés contre les Blancs, que des centaines de chevelures pendillent ¹, en signe de triomphe, au bout de leurs lances, et servent de parure aux guerriers et aux coursiers ardents qu'ils montent ?  Les plumes d'aigle sont aujourd'hui beaucoup demandées parmi les Sauvages, pour couvrir leurs casques, les crinières et les queues de leurs montures. Chaque plume dénote une chevelure enlevée à l'ennemi, c'est-à-dire, un ennemi tué. Plus que jamais, l'épouvantable sassakwi, cri de guerre indien, retentit dans tout le grand désert. Le gouvernement, vous le savez, m'a prié de m'y rendre en qualité de son envoyé extraordinaire ²; mes supérieurs ont approuvé cette nomination, et je suis en route pour me mettre en devoir d'accomplir ma difficile mission. Mais c'est une mission unique de charité en faveur des Blancs et dans l'intérêt des Indiens eux-mêmes, dont l'anéantissement total est à craindre et sera mis à exécution, si on ne parvient à les ramener à la soumission et à la paix.

 

¹ Quand les Sauvages ont tué un ennemi, ils enlèvent au cadavre une partie chevelue de la tête, et souvent la pendent, en guise de trophée, à leur propre coiffure.

 

² Voir page 194.

 

 

En temps de guerre, les cruautés que les Sauvages exercent sont terribles et atroces. Toutes leurs passions sont alors déchaînées, et ils s'abandonnent à leur esprit de vengeance contre la peau blanche, pour tous les torts, toutes les injustices et tous les méfaits exercés par les Blancs contre leur race. Il est toujours vrai de dire que, si les Sauvages pèchent contre les Blancs, c'est parce que ceux-ci ont beaucoup péché contre eux.

 

Je fais ces réflexions pour vous, donner une faible idée de ma position, et surtout pour obtenir une place dans vos pieux souvenirs et dans ceux de mes dignes et chers confrères. La conviction pleine et entière que beaucoup de ferventes prières m'accompagnent, est pour moi une douce consolation et un grand encouragement. Convaincu de mon propre néant, je me remets avec confiance entre les mains de la sainte providence du Seigneur, et sous la protection de notre bonne Mère la Vierge immaculée. Priez, afin que je me rende digne de ce puissant secours, et je n'aurai rien à craindre. Si Deus pro nobis, quis contra nos ?

 

Je commencerai par vous tracer la route que j'ai suivie pour me rendre de Saint-Louis à Sioux City. Il vous sera facile de me suivre au moyen de votre carte américaine.

 

Le 12 de ce mois d'avril, à trois heures, je quittai Saint-Louis par mer pour me rendre à Chicago, 280 milles. C'est la ville principale de l'État de l'Illinois. Elle contient près de 200,000 habitants. Nos pères y ont établi une belle et grande église gothique, et une école qui contient au delà de 1,600 élèves. Entre Saint-Louis et Chicago, il y a cinquante-trois stations, villes et villages, dont Alton et Springfield sont les principales. Le chemin de fer passe à travers une suite d'immenses, belles et riches plaines et prairies, variées de temps en temps par de vastes forêts et des milliers de fermes, avec leurs innombrables troupeaux de bêtes à cornes, de brebis et leurs bandes de chevaux. Le trajet se fait en quatorze ou quinze heures.

 

J'ai quitté Chicago et pris le chemin de fer nord-ouest pour me rendre à Omaha, capitale de l'État de Nébraska, distance de 500 milles. Le chemin traverse l'État de l'Iowa, et on compte dans ce trajet une quarantaine de stations, villes ou villages, dont quelques-uns sont déjà assez considérables. Le sol y est, en général, très fertile et plus ondulé que celui de l'Illinois.

 

Arrivés à Boonsboro', à 158 milles de notre destination, nous apprîmes que la fonte soudaine des neiges avait grossi et transformé en torrents impétueux les rivières et les ruisseaux. Tous les ponts étaient enlevés et tous les bas-fonds se trouvaient inondés sur une largeur d'un, de deux ou de trois milles. Quoique très pressé de faire route, je n'avais rien de mieux à faire que de prendre patience et de faire de nécessité vertu. A Boonsboro', je trouvai un bon nombre de catholiques irlandais, qui se réjouissaient de notre mésaventure, dans l'espoir d'avoir la sainte messe le lendemain, jour des Rameaux. Ils reçoivent rarement la visite d'un prêtre, tout au plus trois ou quatre fois dans le courant de l'année. Ils ont bâti une petite église, qui consiste seulement en quatre murs surmontés d'un toit; à l'intérieur, il n'y a ni chaises, ni banc, ni autel, pas même une croix ou une image. Un petit échafaudage y fut érigé à la hâte pour le prêtre. Environ deux cents personnes s'y trouvaient rassemblées pour assister au saint sacrifice et à l'instruction. Un bon nombre s'approchèrent de la sainte Table avec beaucoup de ferveur et de piété. Je passai trois jours parmi ces braves gens. Ils me témoignèrent les plus grandes attentions et me comblèrent de bonté et de charité. Partout où le prêtre a le bonheur de rencontrer un enfant de saint Patrice, il est sûr de trouver un ami sincère et un bienfaiteur, prêt à lui rendre tous les services dont il peut avoir besoin. Partout en Amérique où dix familles irlandaises se trouvent établies, n'importe leur pauvreté ou détresse, ils érigent un petit temple au Seigneur, dans l'espoir que bientôt un prêtre les visitera et s'établira plus tard au milieu d'eux. J'ose dire que les trois quarts des églises catholiques, des orphelinats et des maisons de charité aux États-Unis ont été bâtis par le zèle et les dons des bons Irlandais. La persécution longue et cruelle contre notre sainte religion en Irlande a été, par une providence spéciale du Seigneur, le moyen le plus efficace et le plus sûr pour rendre ce pays plus saint, et propager plus rapidement la foi partout où la cohorte des apôtres et des fervents disciples de saint Patrice se sont rendus pour se soustraire à la persécution. De tous les pays européens, c'est l'Irlande persécutée qui fournit à l'Amérique, à l'Australie, aux Indes et ailleurs les plus illustres évêques et les plus zélés apôtres. L'univers entier les réclame aujourd'hui.

 

Le 16 avril, le chemin de fer nous transporta d'abord à 90 milles, jusqu'au petit village Denison; puis à Omaha, 68 milles plus loin. On était témoin d'une suite de ruptures et de dégâts survenus au chemin de fer, que le déluge actuel rendait impraticable.

 

A Denison, il se trouvait un seul petit hôtel, où la plupart des voyageurs se rendirent, mais qui ne pouvait en accommoder convenablement la dixième partie. « A la guerre comme à la guerre, »  dit l'ancien proverbe; et, dans les circonstances présentes, on mit les voyageurs trois ou quatre ensemble dans un même lit. Pour ma part, j'eus le bonheur de passer la nuit seul, sur un bon sac de paille, dans un petit réduit ou chambrette sans fenêtre. Le vendredi-saint, après trois jours de détention et à la baisse des eaux, cinq voyageurs se joignirent à moi pour louer un waggon, afin de nous rendre à Sioux City, environ 100 milles à l'ouest de Denison. Partis plus tard dans l'après-midi, nous fîmes 15 milles, et trouvâmes un abri pour la nuit dans une ferme solitaire, à deux lieues de distance de tout centre.

 

Le samedi-saint, nous nous rendîmes à la traverse de la rivière Petite-Siouse, après une marche de 42 milles. Nous passâmes la nuit dans une petite hôtellerie d'un brave catholique bavarois, qui depuis plusieurs années n'avait pas eu le bonheur d'assister à la messe. Jugez de sa joie quand il apprit que j'étais prêtre, qu'ils allaient avoir l'occasion, lui et toute sa famille, de remplir leur devoir pascal, et que le saint sacrifice de la messe serait offert à leur intention. Il me traita avec la plus grande bonté et bienveillance, et me témoigna toute sa reconnaissance pour les bienfaits spirituels reçus pour la première fois dans sa maison, au grand jour de Pâques.

 

Nous traversâmes la Petite-Siouse dans un petit esquif ou bac. Le bas-fond se trouvait encore inondé sur un mille de largeur. Nous louâmes un autre waggon pour nous rendre à Correction-town, qui n'a encore qu'une seule habitation, celle d'un bon vieux Irlandais, avec sa femme et leurs six enfants. La distance de la Petite-Siouse est de 22 milles. Nous y passâmes une bonne nuit. La famille était avide d'instruction, et tous mes entretiens avec elle roulaient sur différents points de religion. Le brave homme contemplait déjà en esprit l'érection d'une église à Correction-town, aussitôt qu'une dizaine de ses compatriotes viendraient y établir leurs demeures.

 

Le 22, il nous conduisit dans son waggon à Sioux City, 27 milles de distance. Toute la partie parcourue de Denison à Sioux City consiste en plaines ondulées et élevées, d'un sol fertile et riche en gazons et en herbages, où d'innombrables troupeaux d'animaux domestiques trouveraient une abondante nourriture. Toute cette région ressemble à une mer agitée, soudainement devenue immobile. Chaque jour, c'est la même monotonie : on monte et on descend une suite interminable de coteaux, de collines, de vallons, pareils à des vagues terrestres. On aperçoit des lisières de bois le long des rivières et des ruisseaux, et, dans quelques profonds vallons et ravins, des parties les plus élevées. En été, cette région présente un océan de verdure, orné de fleurs, toujours agréable à la vue; en automne, le feu le parcourt et consume tout, couvrant toute la surface de sa triste et noirâtre empreinte de deuil; l'hiver étend son drap mortuaire sur toute la nature. En ce moment, l'hiver touche à sa fin; les neiges qui, dans la saison rigoureuse, ont une hauteur de deux à quatre pieds, se fondent et disparaissent rapidement, mais étalent encore çà et là d'innombrables taches blanches, étincelantes et glacées, sur les flancs noirâtres des coteaux et des collines.

 

Après avoir quitté Denison, pendant une cinquantaine de milles, nous passons deux petits bourgs; et, pendant une cinquantaine d'autres, trois petites fermes seulement. L'hiver est rigoureux dans le Haut-Iowa. Il en retardera encore la colonisation pour longtemps. Dubuque, sur le Mississipi, est la ville principale de l'État de l'Iowa. Elle a son évêque et ses institutions catholiques de charité, et quatre communautés de catholiques avec leurs églises.

 

Arrivé à Sioux City, j'ai pris mon logis dans la demeure du jeune curé de l'endroit, le révérend J. Curtis. Il exerce ici le saint ministère avec le plus grand zèle et la plus grande édification; il jouit de la plus haute considération, non-seulement parmi les catholiques, mais même parmi les protestants. C'est un élève du grand séminaire irlandais All-Hallows, qui, chaque année, envoie ses jeunes et fervents apôtres, remplis de vertus et de talents, dans les diverses parties du globe, où les évêques font un appel à leur dévouement. Depuis vingt-cinq ans que date l'existence de ce séminaire, au delà de trois cents élèves ont été envoyés dans les missions étrangères.

 

Sioux City a une petite communauté de catholiques d'environ cinquante familles, la plupart irlandaises, les autres allemandes et françaises. La mission de M. Curtis s'étend au nord de la rivière Missouri, à une distance de 130 milles; et il administre les secours de la religion à plus de deux cents familles, répandues sur cet espace. Leur nombre augmente chaque année.

 

Le bon chef des Sioux, Pananniapapi, avec une bande de vingt-huit Jantons, est en ce moment à Sioux City. Nous attendons à chaque instant un bateau à vapeur; pour nous embarquer ensemble et nous rendre dans son pays. Il revient de Washington, où il a été appelé par le secrétaire de l'intérieur, pour les affaires de sa tribu.

 

Il me racontait, avec sa simplicité naturelle, qu'un jeune chef de sa nation, qui l'accompagnait, avait été pris d'un vomissement de sang, lors de son séjour dans la capitale américaine, et qu'il fut réduit bientôt à une si grande faiblesse, qu'on perdit bientôt tout espoir de guérison. Dans cette situation extrême, et affligeante, Pananniapapi eut recours à la prière et implora le secours du ciel. Il s'approcha ensuite du lit du moribond, l'exhorta à mettre toute sa confiance dans le Grand Esprit, et, lui montrant la croix du Sauveur qu'il portait sur lui, il l'approcha des lèvres du malade en lui disant : « Cher neveu, embrasse le crucifix avec confiance. L'image du Christ nous rappelle le Fils de Dieu, qui est descendu du ciel et est venu sur la terre pour nous racheter et nous délivrer de l'enfer, au prix de son propre sang. Jésus-Christ peut tout; il t'accordera la santé et te ramènera sain et a sauf au sein de ta famille. »  Le moribond baisa la croix avec une pieuse ardeur et une grande confiance; le crachement de sang cessa, et, depuis ce jour, ses forces lui revinrent insensiblement. « J'espère, ajouta le bon chef, que la guérison de mon neveu contribuera à amener toute ma tribu à la connaissance, au service et à l'amour du Grand Esprit. Je suis heureux de vous rencontrer et d'apprendre que vous venez de nouveau visiter les Jantons et les autres tribus de ma nation. Nous serions au comble du bonheur si vous pouviez établir votre séjour au milieu de nous. »

 

On m'annonce que le bateau à vapeur sur lequel je dois m'embarquer avec Pananniapapi et sa bande, est en vue. Je dois me hâter de ramasser mes petits effets et de refermer mon sac de voyage. La distance à parcourir sur la rivière est de 260 milles. Je me propose de rester quelques jours sur les terres des Jantons, et de pénétrer de là dans l’intérieur du pays à la recherche des tribus siouses révoltées.

 

Aidez-moi par vos bonnes prières et nos sacrifices à obtenir les grâces du ciel, dans l'accomplissement de la mission qui m'a été imposée. Adieu.

 

 

Janton Agency, 15 mai 1867.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Comme je vous l'ai annoncé dans ma lettre du 30 avril, je me suis embarqué sur le vapeur Guidon. Le bateau était encombré de marchandises et de passagers pour les nouveaux territoires d'Idaho et de Montana. C'était le n° 15 de l'immense flottille à vapeur qui se rend cette année à Benton, distance de 3,100 milles.

 

A la grande fonte des neiges de nos vastes plaines et des côtes noires, la rivière Missouri et ses nombreux tributaires débordent, inondent et couvrent tous les bas-fonds. Cette hausse printanière n'est que momentanée et de courte durée. Déjà, lors de notre embarquement, la rivière était à la baisse. C'est pour la navigation le moment le plus critique et le plus difficile. Aux grandes eaux, tous les différents chenaux se remplissent de vase et de sable, et aplatissent le lit de la rivière dans toute sa longueur. A la baisse des eaux, de nouveaux chenaux se forment peu à peu; dans ces moments, les grands obstacles au passage des bateaux, à part les gros vents de l'ouest si ordinaires dans le printemps, sont les nombreuses bâtures ou bancs de sable. Il faut souvent des heures et des journées entières pour en traverser un ou deux. Au-dessus de Sioux City, nous remarquâmes une nouvelle coupe, où le Missouri à pleins bords avait enlevé une immense forêt d'un mille d'étendue, et s'était creusé un canal profond. Ce ne fut pour lui que l'affaire de quelques heures. Cette coupe abrège la rivière de quinze milles. Sans autre incident que les bâtures, le bateau mit six jours pour se rendre à la réserve des Jantons, distance de 260 milles de Sioux City.

 

Pananniapapi et ses compagnons de voyage y furent reçus à bras ouverts par leurs familles et leurs amis. Je participai, en ma qualité de robe-noire, à leurs égards et à leurs démonstrations amicales. Tout le monde était aux anges de nous revoir en si bonne santé.

 

Je pris mon logement dans la maison de l'excellent interprète de la nation, M. Al. Gion, qui me combla de bonté et d'amitié. Il me mit en possession d'une belle petite chambre, où mon autel et mon lit furent aussitôt arrangés. Au bout de quelques instants, je me trouvai dans un véritable petit chez-moi, heureux d'avoir échappé au grand tumulte du bateau.

 

Dès le lendemain, je me suis mis à l'ouvrage, en attendant l'arrivée du bateau la Grosse-Corne, qui porte mes provisions et mes agrès nécessaires pour mon long voyage dans les plaines. Chaque jour, j'ai eu la consolation de dire la messe, d'instruire les Indiens et de baptiser les petits enfants qu'ils me présentent, et dont le nombre monte déjà à deux cent dix-huit. Les Jantons se trouvent dispersés dans leur réserve sur une distance de 30 milles. Les vents et les pluies du printemps rendent souvent les communications par terre difficiles.

 

Je lis toujours avec le plus vif intérêt, dans mes moments de loisirs, les belles et intéressantes lettres de saint François Xavier. Je tâche de profiter de cette lecture; elle me sert de guide et m'encourage dans mon entreprise, loin de mes supérieurs et de mes chers confrères en Jésus-Christ; elle me remplit souvent de consolations. Permettez-moi de vous citer de ces lettres deux passages qui m'ont touché : « Entre autres intercessions, écrit saint François Xavier, invoquons celle des enfants que j'ai baptisés et que Dieu, dans sa miséricorde infinie, a rappelés à lui avant qu'ils eussent terni la robe de leur innocence. Je crois qu'ils sont au nombre de mille et plus. Je les invoque pour obtenir la grâce de faire, sur cette terre d'exil et de misère, ce que Dieu veut, et de la manière qu'il le veut. »  Dans un autre endroit : « Vous pouvez vous faire une idée de ma vie depuis que je suis ici, -- écrivait le saint d'un lieu dont il ignorait même le nom, -- n'étant compris de personne et ne pouvant me faire comprendre. Cependant, je baptise les nouveau-nés, car pour cela je n'ai pas besoin d'interprètes, non plus que pour secourir les pauvres, qui savent bien me faire comprendre leurs misères. »

 

La vie que les Indiens mènent est bien dure, et le climat est très dangereux. Un grand nombre de leurs petits enfants succombent avant l'âge de sept ou huit ans, sans pouvoir résister aux fatigues, aux misères et aux maladies qui sont sans remède parmi eux. C'est pour moi un vrai jour de fête que de baptiser ces pauvres petits innocents. J'ai la conviction intime que le baptême a ouvert le ciel à un très grand nombre de ceux que j'ai eu le bonheur et la consolation de baptiser, dans mes longues excursions parmi les tribus indiennes.

 

J'apprends que le vapeur la Grosse-Corne, parti de Saint-Louis le 12 avril, sera ici demain. Je l'attends. Les feuilles des peupliers se déploient rapidement; l'herbe des plaines pousse à vue d'œil; tout semble inviter au départ.

 

J'ai remis au chef Pananniapapi la belle et intéressante lettre écrite au nom de Mme Anna de Meeûs, supérieure des dignes dames directrices de l'OEuvre des Églises pauvres. Le chef me prie de remercier ces respectables dames, en son nom, de leur grande bonté à son égard, et surtout des bonnes prières qu'elles offrent au ciel en sa faveur. Il a beaucoup admiré les petites images qu’elles lui ont envoyées, et qu'il distribuera aux différentes loges ou familles, de sa tribu. Il a exprimé sa plus vive et sa plus sincère reconnaissance pour la caisse d'ornements d'église et de vases sacrés que les bonnes dames préparent pour le futur usage de la nouvelle église dans sa tribu. Pananniapapi implore aussi leurs prières avec ardeur, afin d'obtenir que des ministres de Jésus-Christ arrivent bientôt au milieu d'eux pour y ériger la maison du Grand Esprit, et des écoles pour l'instruction de la jeunesse. Le chef et son épouse ne cesseront d'implorer le ciel de verser en abondance ses bénédictions sur toutes ces bonnes mères des pauvres et sur leurs pieuses et charitables entreprises, qu'elles ont étendues jusqu'aux misérables enfants du grand désert américain. Le bon chef se propose d'envoyer à ses bienfaitrices sa photographie et celle de sa femme. Pananniapapi y ajoutera, avec plaisir, quelques autres petits souvenirs de son pays ¹.

 

¹ On peut lire la lettre que nous avons publiée dans les Précis Historiques, 1866, p. 533, sur les détails de la conversion de cet illustre guerrier et de sa tribu. Une collection d'objets indiens, comme il ne s'en est peut-être jamais vu en Belgique, a été envoyée à Bruxelles, l'année dernière, par le R. P. De Smet. Parmi ces objets se trouvent le costume complet du grand-chef Pananniapapi, et de son épouse, Mazaïtzashanawé. Ces curiosités indiennes ont été offertes à l'Association de l'Adoration perpétuelle et de l’OEuvre des Églises pauvres, en reconnaissance des ornements d'église envoyés à plusieurs des missions évangélisées par le célèbre missionnaire. Le conseil de l'OEuvre, pour répondre au désir général, a consenti à ce que ces objets fussent exposés pendant quelques jours; et ils l'ont été successivement dans les villes qui forment des centres de l'Association. Voici la liste de ces objets : 1° deux robes en peau de buffle, peinturées; -- 2° le casque de guerre de Pananniapapi, composé de peau d'hermine et orné de deux cornes et d'un petit plumet; -- 3° l'arc, le carquois et les flèches du même chef; -- 4° le grand calumet et le sac à tabac du même chef; -- 5° le cotillon de parade de sa femme Mazaïtzashanawé, de cuir de cabri, orné de perles et de sonnettes. (C'est l'œuvre de ses propres mains,) Le chef et son épouse ont reçu le baptême le 6 juillet dernier, sous les patronages de saint Pierre et de sainte Anne. Pananniapapi, ou l'homme qui frappe le riz, est grand-chef de la tribu siouse des Jantons, qui compte environ 3,000 âmes; -- 6° les jarretières de peau d'ours de Pezieshawakiau, ou le Tonnerre sautant; elles s'attachent sur les genoux, et les griffes couvrent les pieds et s'y attachent; -- 7° un ridicule ou sac portatif de femme sauvage, orné de perles; -- 8° un bracelet d'homme; -- 9° sept paires de mocassins, ou souliers sauvages, ornés de plumes de porc-épie coloriées et de perles.

 

 

A ces détails sur les pays des Omahas et des Sioux, je joins un curieux et dramatique épisode, publié il y a peu d'années dans le Courrier des Étais-Unis, et qui donne une idée de la vie indienne, et, en particulier, des tribus au milieu desquelles je me trouve. Laissons parler le Courrier :

         « Les journaux de l'Ouest ont annoncé récemment qu'à la suite d'un combat acharné entre les Sioux et les Omahas, Longan Fontenelle, le chef de ces derniers, avait été tué les armes à la main. Les détails de cet épisode de la vie indienne nous sont parvenus depuis lors, et sont assez caractéristiques pour offrir à nos lecteurs un intérêt particulier. 

 

» Logan, à la tète d'un parti d'Omahas, conduisait, dans les solitudes, une expédition de chasse comme il s'en renouvelle chaque année, pendant l'été, parmi les diverses tribus indiennes. Une portion des wigwams étaient plantés dans les plaines, près de la Fourche-au-Loup, lorsqu'un jour, un des jeunes guerriers, errant sur les collines voisines, reconnut une bande nombreuse de Sioux campée le long d'un ruisseau, dans un val retiré. Logan fut aussitôt instruit du voisinage et de la force des ennemis de sa nation. Comme la lutte eût été tout à fait disproportionnée, avec un dévouement héroïque, le chef résolut d'assurer à lui seul le salut des siens, et de protéger leur retraite en attirant l'ennemi loin de leurs traces.

 

» Le camp fut levé immédiatement, et la bande entière se dirigea avec toute la célérité possible vers le territoire de la tribu. Logan resta seul. C'était au coucher du soleil, et les chasseurs en retraite avaient à peine disparu derrière les collines les plus rapprochées, que plusieurs éclaireurs sioux apparurent dans le voisinage, et ne tardèrent pas à découvrir le lieu du campement. Selon les habitudes indiennes, ils examinèrent scrupuleusement tous les indices laissés, et reconnurent bientôt que les Omahas avaient passé par là. Ils s'élancèrent donc dans la direction d'où ils étaient venus, pour aller rendre compte de la découverte à leur chef.

 

» Logan, qui avait tout observé du poste qu'il s'était choisi, comprit que le moment était vertu de détourner les Sioux des traces de ses guerriers. Il s'élança sur son cheval à travers la prairie, et, sans ralentir un instant son allure, se rendit à huit milles de là, sur une éminence qui coupait à angle droit la route suivie par les siens. Là, il alluma un feu destiné à attirer l'attention de ses ennemis; ce à quoi il réussit.

 

» Lés Sioux, à peine accourus sur l'emplacement du camp, et ne pouvant qu'avec peine discerner dans la nuit la trace des Omahas, n'eurent pas plutôt aperçu le feu, qu'ils s'élancèrent dans cette direction. Parvenus au lieu où les branches et les herbes sèches flambaient dans la nuit, ils purent apercevoir, huit ou dix milles plus loin, un feu semblable. C'était Logan qui, après avoir fait piétiner son cheval tout autour du premier foyer, de façon à donner le change sur le nombre des guerriers qui s'y étaient arrêtés, avait repris sa course pour en allumer un second. Les Sioux ne doutèrent pas qu'ils ne fussent sur la trace d'une petite bande de chasseurs ennemis, et ils repartirent à leur poursuite avec une ardeur surexcitée par la facilité apparente du succès.

 

» Ainsi ils parvinrent jusqu'au troisième feu; mais n'y trouvant personne, non plus que près des deux autres, ils soupçonnèrent enfin un stratagème. Ils procédèrent cette fois avec une attention scrupuleuse à l'examen des traces laissés, et reconnurent, à leur honte, qu'ils avaient été dupes d'un seul guerrier à cheval qui, évidemment, les avait entraînés loin de la vraie trace de ceux qu'ils croyaient poursuivre.

 

» Logan, toujours en observation, distingua, au mouvement des torches et à l’agitation des guerriers, que la ruse était découverte. Désormais, il était trop tard pour que ses ennemis pussent retourner au camp et y reprendre la piste des fugitifs avec quelque chance de les atteindre. Le moment était donc venu pour lui de concentrer tous ses efforts sur les soins de sa propre sûreté; car les poursuivants n'allaient plus avoir qu'un désir, un but, celui de s'emparer à tout prix de l'ennemi dont ils avaient été les dupes, et de venger par sa mort dans les tortures le succès de son stratagème. Il partit à toute bride et en ligne droite vers la résidence de sa tribu, tandis que les Sioux se partageaient en plusieurs bandes pour battre la campagne dans toutes les directions.

 

» La poursuite dura un jour entier. Vers le soir du lendemain, Logan espérait avoir mis décidément ses ennemis en défaut, lorsque, à son désespoir, il put les revoir encore aux dernières lueurs du jour, s'acharnant sur ses traces et se rapprochant de lui de plus en plus. Il changea donc de direction, et réussit à atteindre un ravin couvert de taillis épais, où il rencontra une jeune Indienne puisant de l'eau à une source. La fille du désert vint en aide au fugitif dans le pressant danger où il se trouvait. Tandis qu'il se rendait à pied à un endroit convenu, elle, montée sur le cheval, poursuivait la course dans le bois, marquant sa trace en zigzags par des rameaux brisés et des herbes foulées, dont les Sioux ne pouvaient manquer de suivre les indices. A une certaine distance, elle fit descendre sa monture dans le lit d'un ruisseau dont elle suivit le cours de façon à laisser des empreintes indiquant cette direction; puis, remontant par le canal le plus creux, au-dessus de l'endroit où elle était entrée dans l'eau, elle en sortit par un sol rocailleux, où sa trace ne pouvait se retrouver, et courut rejoindre Logan là où il était caché. « Mon frère peut continuer sa route en sûreté, lui dit-elle. Les ennemis s'éloignent sur une fausse piste; il reverra son wigwam et celle qui l'y attend. »

 

» Logan reprit donc sa course, moins rapidement cette fois; il parcourut une longue distance sans être poursuivi, et il se regardait déjà comme étant hors de l'atteinte des Sioux, lorsque, dans un défilé resserré, il se trouva en face d'une bande de cinquante d'entre eux, qui, ayant battu la campagne inutilement à la poursuite des Omahas, s'en revenaient à leur camp de chasse.

 

» Logan était perdu. Il ne songea plus, qu'à mourir en brave et à ajouter aux hauts faits de sa vie la gloire d'un dernier exploit. Son cheval épuisé ne pouvait le sauver par la fuite; mais la fuite lui donnait la chance d'immoler plus d'ennemis; il tourna la bride vers les bois. Les Sioux, poussant des cris de rage et de défi, se lancèrent après lui comme une avalanche. Bientôt un coup de feu retentit, et l'un d'eux mordit la poussière. Un autre eut bientôt le même sort; puis un autre, et un autre encore... Chaque fois que le fugitif s'arrêtait, sa balle meurtrière, allait traverser la poitrine d'un ennemi; puis il reprenait sa course, chargeant son arme au galop, et ne s'arrêtant que pour faire une nouvelle victime. Quatre guerriers étaient déjà restés sans vie dans les herbes, lorsque le cheval du chef omaha, à bout de forces, culbuta sous lui. Logan roula à terre, et avant qu'il fût revenu de l'étourdissement causé par le choc, il fut atteint par les balles, les flèches, les tomahawks et les lances de ses féroces adversaires.

 

» Il se releva pourtant, et, tout blessé qu'il était, armé seulement de sa carabine comme d'une massue, et de son couteau, il empila encore cinq cadavres sous ses pieds, et ne tomba que sur ce dernier trophée, le visage en l'air et défiant encore ses ennemis. Logan fut scalpé sur place, et les Sioux dansèrent une grande danse guerrière autour du cadavre de leur ennemi. Ainsi est mort Logan Fontenelle, le chef héroïque des Omahas. »

 

En union de vos saints sacrifices et prières, j'ai l'honneur d'être, mon révérend et cher Père,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.