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1855 - lettre 14 - Histoire d'un chef des Assiniboins.

Lettre 14 3

QUATORZIÈME  LETTRE  DU  R. P. DE SMET

 

Au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

(suite et fin. Voir p. 430 et 457.)

 

Université Saint-Louis, 10 décembre 1854.

 

C'est ainsi que le sbire principal, associé à Tchatka pour exécuter ses nombreux empoisonnements, remplit son mandat. Nous devons dire un mot sur les rapports que ces deux hommes criminels entretenaient ensemble. Le partisan occulte était proche parent du chef. Sa taille était d'environ cinq pieds; son corps était très robuste. Il avait perdu un œil dans une querelle avec un jeune homme; au-dessus de l'autre pendait une grande loupe, partant du milieu du front et s'étendant jusque sur la mâchoire. Il avait le nez applati, de grosses lèvres, une large bouche béante qui laissait voir deux bonnes rangées de dents blanches et ovales. Il cachait légèrement son laid frontispice sous des touffes épaisses et crasseuses de cheveux noirs, collés ensemble avec de la gomme et de la résine mêlées de vermillon. Pendant plusieurs années qu'il visitait le fort Union, à l'embouchure de la Roche Jaune, il fut la terreur de tous les enfants, car il était impossible de rencontrer une figure humaine plus affreuse et plus dégoutante. Sans doute, les marques de mépris qu'il recevait partout à cause de son extérieur, faisaient naître en lui la haine invétérée qu'il portait à sa propre race. Tchatka le rusé, s'apercevant des avantages qu'il retirerait d'un homme de cette nature pour l'exécution de ses affreux desseins, se l'était associé depuis longtemps. Il le traitait toujours avec bonté, lui faisait des présents, recherchait sa confiance en maintes occasions, et flattait ses penchants vicieux. Il pouvait donc toujours compter sur son homme dans l'exécution de ses desseins, surtout lorsqu'il s'agissait de faire tort à son semblable. Il avait administré si adroitement le poison aux deux jeunes guerriers, qu'aucun soupçon ne tomba sur lui ni sur Tchatka; au contraire, dans l'opinion de la tribu, un fleuron de plus fut ajouté à la grande réputation de Wahcon-tangka, qui, de loin comme de près, semblait à son gré disposer de la vie de ses sujets.

 

Pendant les premières années que Tchatka se trouva à la tête de sa tribu, le succès couronnait généralement toutes ses entreprises, et son renom passait dans toutes les tribus voisines. Cependant, il arrivait quelquefois que ses guerriers étaient battus. Dans ces occasions, comme je l'ai remarqué au commencement de ma lettre, il était toujours le premier à prendre la fuite; donnant pour excuse à ses camarades, que sa Grande Médecine (son tambour) l'enlevait malgré lui. Il fallait bien qu'il fût cru sur parole, sans quoi le téméraire qui oserait en douter n'échapperait plus facilement à la mort soudaine et mystérieuse qui semblait atteindre promptement tous ses ennemis dans son propre camp.

 

En 1830, après avoir prédit le succès, il essuya sa première grande défaite de la part des Pieds-noirs, laissant sur la plaine au delà de soixante guerriers tués, et un nombre à peu près égal de blessés. De là date le commencement de sa chute; le prestige qui jusqu'alors avait entouré son nom et ses actions commença à lui manquer. Vers ce même temps, la Compagnie de Pelleteries venait d'approvisionner le fort Union, à l'endroit où il se trouve aujourd'hui. Il avait été pourvu pour deux années de marchandises pour la traite parmi les nations indiennes dans le Haut-Missouri.

 

Dans l'espoir de réparer en quelque sorte la grande perte qu'il venait d'essuyer, de ranimer le courage abattu de ses soldats, de « couvrir les morts, » c'est-à-dire de faire cesser le deuil dans les familles qui avaient perdu de proches parents au dernier combat, Tchatka leur promit, avec assurance, « qu'il les rendrait tous riches et les chargerait de dépouilles en telle abondance, que tous les chevaux de la tribu seraient incapables de les porter. Il avait de nouveau eu un grand rêve; un rève qui ne les trompera point, pourvu qu'ils entrent dans ses desseins et qu'ils soient fidèles dans l'exécution de ses ordres. »  Il avait formé le plan hardi de s'emparer du fort Union avec une bande de deux cents guerriers choisis. Tchatka s'y présenta; il affecta une grande amitié pour les Blancs; il tâcha de faire accroire au surintendant, M. M...., qu'il était en route, avec sa bande, pour le pays des Minataries ou Gros-Ventres du Missouri, leurs ennemis; qu'ils avaient besoin de quelques munitions de guerre; qu'ils avaient l'intention de continuer leur chemin à la pointe du jour. L'hospitalité leur fut accordée avec bienveillance. Le chef avait si bien joué son rôle hypocrite, que la précaution ordinaire de désarmer les hôtes et de mettre leurs armes sous clef fut négligée en cette occasion. Le plan que Tchatka avait développé à ses guerriers était de se retirer dans les différentes chambres du fort, et de massacrer pendant leur sommeil, à un signal donné, tous ceux qui s'y trouvaient. Par un heureux incident, quelques jours avant cette entreprise, tous les employés canadiens, au nombre d'environ quatre-vingts, étaient venus chercher des marchandises au fort Union dans la traite avec les Corbeaux et les Pieds-noirs. Malgré ce grand renfort, les sauvages auraient pu réussir dans leur perfide dessein, si un événement plus favorable encore n'était venu les trahir et mettre à découvert leur projet. Un soldat assiniboin avait une sœur mariée à un des négociants du nord. Désireux de sauver la vie à sa sœur et de la mettre à l'abri de tout danger au moment de la mêlée qui devait avoir lieu, il lui communiqua, sous le plus grand secret, les intentions du chef, l'invitant à venir passer la nuit dans sa chambre, afin qu'il pût mieux la protéger. La femme promit de le suivre; mais elle alla aussitôt prévenir son mari du danger qui le menaçait, ainsi que tous les Blancs du fort. Le mari annonça la nouvelle au surintendant et à tous les messieurs en charge.

 

Les employés, les uns après les autres, furent appelés sans éveiller le moindre soupçon. Ils quittèrent tranquillement leurs appartements, furent armés en un clin d'œil, prirent possession des deux bastions et de tous les points importants du fort. Quand toutes les précautions furent prises, Tchatka et les principaux braves de sa bande furent invités à se rendre au salon du commandant, qui leur reprocha ouvertement leur noire trahison. Malgré leurs protestations, il leur donna le choix, ou de quitter le fort sans coup férir, ou d'en être chassés à la bouche des gros fusils (canons) qui étaient braqués contre eux. Tchatka, sans hésiter, accepta la première proposition et se retira à l'instant, confus et chagrin d'avoir perdu une belle occasion d'enrichir sa tribu, d'avoir manqué à ses promesses et manqué l'accomplissement de son prétendu rêve.

 

Tchatka avait épuisé tout son sac à médecine, ou provision de poisons. Ses anciens amis du nord avaient refusé de lui en fournir davantage. Il voulut cependant absolument s'en procurer; car le poison était son unique moyen de se débarrasser de ceux qui pouvaient s'opposer à son ambition et le contrarier dans ses plans. II faisait ses coups avec tant d'adresse et si secrètement, que les sauvages étaient dans la ferme persuasion que leur chef n'avait qu'à vouloir pour les faire mourir. De là leur soumission abjecte à ses moindres caprices. Ce peuple, auparavant aussi libre que les oiseaux qui voltigent dans l'air, fut réduit, pendant un grand nombre d'années, à l'état de vils esclaves du tyran le plus lâche et le plus impitoyable.

 

Dans le courant de l'année 1836, Tchatka se présenta de nouveau au fort Union, à la tête d'une bande de chasseurs. Ils s'y rendaient pour vendre leurs pelleteries, leurs peaux de buffles, de castors, de loutres, de renards, d'ours, de biches, de chevreuils, de grosses cornes, en un mot, les fruits de leurs chasses, en échange de tabac, d'ornements, de couvertures de laine, de fusils, de munitions, de couteaux, de dagues et de lances. Une grande partie des pelleteries appartenaient à Tchatka; il les offrit au négociant pour une petite quantité de tabac, lui disant secrètement « qu'il avait absolument besoin, coûte que coûte, d’une bonne quantité de poison, et le suppliant de lui en procurer; sans quoi, le charme qui l'entourait au milieu de ses gens l'abandonnerait sans retour. »  Sa proposition fut écoutée avec la plus grande horreur. Il reçut, pour toute réponse, de sévères représentations sur la scélératesse de sa demande et sur ses infâmes et affreux procédés; mais elles furent sans effet sur ce cœur dur, pervers, endurci par une suite étonnante de crimes inouïs. Il quitta le fort en donnant des signes évidents de mécontentement pour avoir été frustré dans son attente.

 

Pendant les deux années qui suivirent, Tchatka conduisit plusieurs partis de guerre, tantôt avec succès et tantôt avec revers. On s'aperçut qu'il vieillissait, que ses manitous et son wah-con lui furent moins fidèles qu'auparavant; que ses prédictions ne se réalisaient plus; que ceux qui trouvaient à redire à ses arrangements vivaient malgré lui. Plusieurs même osèrent défier son pouvoir.

 

Au printemps de 1838, la petite vérole (on ne sait trop par quelle cause) se communiqua aux tribus indiennes dans le Haut-Missouri. Les ravages de cette terrible maladie changèrent entièrement la position que Tchatka avait eue jusqu'alors au milieu de son peuple. Mon intention n'est pas d'entrer ici dans tous les détails des désastres que ce fléau a causés parmi les sauvages. Le beau camp de Tchatka, composé de douze cents guerriers, fut réduit, en cette seule saison, à quatre-vingts hommes capables de porter les armes. D'autres tribus passèrent par de plus rudes épreuves encore. Ce fléau compta au delà de dix mille victimes parmi les Corbeaux et les Pieds-noirs; les Minataries ou GrosVentres furent réduits de mille à cinq cents; les Mandans, la plus noble race des Indiens dans le Haut-Missouri, comptaient six cents guerriers avant la maladie; ils se trouvèrent réduits à trente-deux, d'autres disent à dix-neuf seulement! Un très-grand nombre se tuèrent de désespoir, plusieurs avec leurs lances et d'autres instruments de guerre, mais la plupart en se précipitant d'un haut rocher qui se trouve sur le bord du Missouri.

 

Dans le courant de l'année suivante, Tchatka forma le dessein de s'emparer, par stratagème, du grand village des Mandans ¹ et d'enlever tous les chevaux et tous les effets qu'ils y trouveraient. Le village était alors permanent et situé dans le voisinage de l'endroit où le fort Clark se trouve aujourd'hui. Environ cinq milles plus bas, se trouvaient les Arrikaras, nouveaux alliés et amis des Mandans, qui comptaient environ cinq cents guerriers et avaient échappé à la contagion, parce qu'ils étaient absents pour la chasse lorsque le fléau ravageait leur pays. Les Arrikaras appartenaient anciennement à la nation des Pawnies, sur la rivière Nébraska ou Plate.

 

¹ Dans plusieurs de mes lettres, j'ai fait mention des Mandans et de quelques-unes de leurs traditions. (Voy. les Missions de l’Orégon, pag. 283.) Leur nom indien est Sec-pohs-ka-nu-ma-ka-kee, ce qui veut dire plaisants. Ils ont une tradition remarquable sur le déluge. Une haute colline existe dans leur territoire; là, disent-ils, le grand canot (l'arche) s'est arrété. Chaque année, lorsque les premières feuilles du saule se déploient, ils célèbrent cet événement par de grands festins et de bruyantes cérémonies. Leur tradition dit « que la branche que l'oiseau rapporta au grand canot était celle du saule et était remplie de feuilles. »  L'oiseau auquel ils font allusion est la tourterelle, et, d'après leur code religieux, il est défendu de le tuer.

 

Tchatka ignorait les circonstances de la position des Arrikaras vis-à-vis des Mandans, et n'avait guère songé à la proximité des deux tribus. Ayant rassemblé les tristes restes de ses guerriers, il leur communiqua le dessein qu'il avait formé; Le voici : -- « Nous irons, disait-il, offrir le calumet de la paix aux Mandons. Ils l'accepteront avec joie; car ils sont faibles et ont l’espoir de trouver en nous une protection contre les Sioux, leurs ennemis les plus acharnés. Aussitôt que nous serons admis dans le village, sous ces apparences d'amitié, nous nous éparpillerons dans les différentes loges habitées; puis, par un mouvement simultané, nous ferons main basse, avec nos dagues et nos coutelas, sur tout ce qui reste encore de Mandans. Ils ne pourront pas nous échapper; tout ce qu'ils possèdent sera à nous. » -- Le plan leur parut praticable. Dans le désir de faire quelque chose qui pût améliorer leur condition, les Assiniboins acceptèrent à l'envi la proposition de leur chef.

 

Le secret de cette expédition ne fut communiqué à personne. Ils passèrent par le fort Union pour s'y procurer de la poudre, ainsi que les balles nécessaires et quelques livres de tabac pour fumer la paix. Arrivés en vue du village, ils s'arrêtèrent et firent les signaux d'amitié aux Mandans, les priant de venir les rejoindre. Tchatka se plaça sur une haute colline, d'où il pût facilement observer tout ce qui se passait alentour, et, tambour battant, il chanta ses invocations à ses manitous. Il députa douze hommes de sa bande, portant un petit drapeau et le calumet de la paix, avec ordre de le fumer à moitié chemin, c'est-à-dire entre lui et le village. Par bonheur pour les Mandans, quelques Arrikaras, amis et alliés, en revenant de leur chasse, s'étaient arrêtés parmi eux. De toutes les nations vivant dans le Haut-Missouri, les Arrikaras sont considérés comme les plus fourbes et les plus perfides. Tchatka, sans s'y attendre, se trouva pris dans ses propres filets. Il était venu pour frapper la petite bande mandane, et retourner ensuite chez lui chargé de dépouilles et de chevelures; il tomba dans le piége qu'il avait tendu à d'autres, et se trouva enfin à la merci de dignes émules.

 

Après que les députés assiniboins se furent réunis aux Mandans pour fumer ensemble le calumet, les Arrikaras partirent en toute hâte pour aller annoncer à leurs chefs cette réunion si subite et si imprévue. L'occasion était bien favorable. Aussitôt le cri de guerre retentit dans tout le camp arrikara. Quelques instants suffirent pour seller les chevaux et s'armer. Ils avaient évidemment les plus grands avantages sur leurs adversaires. Cachés par une pointe de forêt dans la vallée basse, ou bas-fond du Missouri, ils filèrent silencieusement et inaperçus vers le village des Mandons.

La cérémonie de fumer le calumet de la paix se prolonge ordinairement pendant plusieurs heures. Il y a d'abord un échange familier de nouvelles de part et d'autre, une conversation dans laquelle chacun fait prévaloir ses hauts faits d'armes, ou les coups qu'il a portés à ses ennemis, exposé qui a pour but d'exciter l'admiration du parti opposé. Ils passent ensuite aux discours, dans lesquels les points en question sont discutés. Si le calumet est accepté et passe de bouche en bouche, c'est la ratification de tout ce qui a été résolu, et la paix est conclue.

 

Ils en étalent à ce point et on se disposait à entrer ensemble dans le village, lorsque tout à coup les Arrikaras se présentent et font retentir leur cri de guerre. A la première décharge des fusils et des flèches, les douze députés assiniboins perdent la vie. Leurs chevelures sont aussitôt enlevées et leurs cadavres horriblement mutilés. Ce fut l'affaire d'un moment. Environ trois cents Arrikaras, jetant leurs cris de victoire mêlés d'imprécations, se dirigent avec la plus grande impétuosité vers la colline, pour continuer le massacre des Assiniboins. Au premier signal de l'attaque, Tchatka s'élance sur son coursier et prend la fuite. La plupart des Assiniboins, étant à pied, furent facilement rejoints par leurs ennemis à cheval, et tombèrent bientôt sous les coups de ces derniers. Plusieurs d'entre eux cependant se défendaient en braves; malgré leur grande infériorité en nombre, ils tuèrent trois Arrikaras et, quoique blessés, ils eurent le bonheur de gagner la forêt et d'échapper au carnage.

 

Après ce combat, les cadavres de cinquante-trois Assiniboins restaient étendus çà et là dans la plaine sans sépulture pour être dévorés par les loups et les vautours. Mais le grand chef, le conducteur de la grande tribu assiniboine, qu'était-il devenu? où était-il durant le combat?  Ce fameux Tchatka, ce Wah-con-tangka, ce Mina-Yongha, le héros au grand tambour enfin, avait pris la fuite le premier, monté sur un excellent coursier; mais les Arrikaras en avaient de plus frais et ils s'élancèrent à sa poursuite. En l'approchant, ils déchargèrent coup sur coup et tuèrent son cheval sous lui. Tchatka se relève aussitôt. La forêt est devant lui et tout près; s'il peut l'atteindre, il lui reste une lueur d’espérance pour sa vie. II se dirige à toutes jambes de ce côté; la peur semblait lui prêter des ailes; tout vieux qu'il était, il prenait les devants et gagnait le but de sa course avant que ses ennemis les plus fougueux dans la poursuite ne pussent l'atteindre. Quelques-uns de ses propres soldats, témoins de cette fameuse chasse à courre, lui octroyèrent le nom de Tatokahnan ou le cabri, l'animal le plus agile de nos plaines.

 

Tchatka rejoignit ses soldats dans la forêt. Trente seulement avaient échappé au casse-tête et au scalp des Arrikaras; la plupart étaient blessés, et quelques-uns mortellement. C’étaient les faibles restes; les derniers hommes d'une bande formidable de douze cents guerriers. Tchatka baissait la tête et osait à peine les regarder. Tout son peuple avait disparu. Deux de ses fils venaient de tomber dans ce dernier combat. Son tchantcheêga-tangka, ou grand tambour, était entre les mains de ses ennemis; son cheval favori avait été tué. Lui-même était vieux; ses jours de gloire et de renommée étaient passés. Il n'avait plus à conduire de bande sur laquelle il pût exercer désormais son influence et accomplir ses exécrables desseins d'empoisonnement.

 

Après cette défaite, la bande de Tchatka étant devenue trop faible pour former un camp à part, elle se réunit aux gens du nord, comme on les appelle dans leur langue, et qui forment une autre grande branche de la nation assiniboine. Dès lors, Tchatka cessa de se mêler des affaires publiques. Il continua toutefois à passer pour un grandhomme de médecine, et fut même quelquefois consulté, surtout dans les grandes et dangereuses occasions. Il ne cessa jusqu'à sa mort d'inspirer à tous ceux qui l'approchaient un certain respect mêlé de crainte et de terreur.

 

Telle vie, telle mort, dit l'ancien proverbe, c'est assez ordinairement le cas. La fin de ce méchant chef ne fut pas moins remarquable que la vie qu'il avait menée. Voici ce qu'un témoin oculaire en rapporte. Je cite l’autorité de M. Denig, abri intime et homme de toute probité, de qui je tiens tous les renseignements que je vous ai donnés sur les Assiniboins, et qui depuis vingt-deux années a résidé au milieu d'eux.

 

Dans l'automne de 1843, les gens du nord se rendirent au fort Union pour faire l'échange ou la traite de leurs pelleteries. Le premier qui se présenta à l'entrée du fort pour serrer la main de M. Denig, fut le vieux Tchatka, qui, en riant, lui dit : -- « Mon frère, je suis venu au fort pour mourir au milieu des blancs. ». -- M. Denig n'ajoutant aucune importance à ces paroles, le vieillard les lui répéta de nouveau. – « Avez-vous compris ce que j'ai dit?  Cette visite au fort est ma dernière. Je mourrai dans cet endroit! »  M. Denig s'informa alors de l'état de la santé de Tchatka, s'il avait éprouvé quelque mal. Il en parla à d'autres Indiens. Mais tous lui assurèrent que Tchatka était bien portant comme à l'ordinaire; ils ajoutèrent cependant, qu'avant de quitter le village, il leur avait prédit « que sa dernière heure s'approchait, et qu'avant que le soleil se couchât le lendemain, son esprit s'envolerait au pays des âmes. »  Les messieurs du fort, informés de cette nouvelle, firent appeler Tchatka pour l'interroger sur son étrange déclaration. Ils craignaient encore quelque tour de sa part, et se rappelaient toutes les fourberies et les cruautés qu'il avait exercées à l'égard de sa tribu, ainsi que sa noire trahison et ses odieuses trames contre les gens du fort, en 1831. Il déclara à ces messieurs qu'il se portait bien; qu'il n'avait éprouvé aucun mal; il ajouta : -- « Je vous le répète de nouveau, mon temps est venu;... mes manitous m'appellent;... je les ai vus dans mon rêve;... il faut que je parte... Oui, demain, le soleil ne se couchera point, avant que mon esprit ne s'envole au pays des âmes. » -- Dans la soirée, il prit un bon souper et dormit ensuite paisiblement, tandis que les autres Indiens veillèrent et s'amusèrent pendant toute la nuit. Le lendemain, Tchatka se présenta de nouveau au bureau de M. Denig, et eut un léger crachement de sang. On voulut l’engager à prendre quelque remède, mais il le refusa en disant : -- « Tout est inutile. Désormais la vie m'est insupportable. Je veux et je dois mourir, je vous l'ai dit. »  -- Peu de temps après, il sortit du fort avec les autres Indiens, et se rendit sur les bords de la rivière. Il eut bientôt une seconde attaque, plus violente que la première. On le plaça sur un traîneau pour le transporter dans le camp indien; mais il mourut en route dans les plus terribles convulsions. Ce fut, selon toutes les apparences, la même grande médecine qu'il avait donnée dans une foule d'occasions à ses malheureuses victimes, durant sa triste et longue administration comme chef, qui termina enfin sa triste carrière.

 

Le corps inanimé de ce trop fameux sauvage fut porté en grande cérémonie dans le village indien, à vingt-deux milles de distance du fort. Toute la tribu assista à ses funérailles. Le cadavre, après avoir été peinturé, orné des plus riches ornements et enveloppé dans une couverture écarlate et une belle peau de buffle brodée en porc-épic ¹, fut enfin élevé et attaché entre deux branches d'un grand arbre, au milieu des cris et des lamentations de la multitude.

 

¹ Cette expression est en usage parmi les voyageurs canadiens. Les longs picquants ou épines ressemblent à des plumes non taillées, dont les femmes sauvages tirent une espèce de fil, qu'elles emploient pour broder leurs habits.

 

Tel fut l'ascendant que son nom et ses actions exercèrent sue l'esprit de toute la tribu assiniboine, que l'endroit où reposent ses restes mortels est encore de nos jours l'objet de la plus haute vénération. Jamais les Assiniboins ne prononcent le nom de Tchatka qu'avec respect. Ils croient que ses mânes gardent l'arbre sacré; qu'il a le pouvoir et de leur procurer des chasses abondantes de buffles et d'autres animaux, et d'éloigner de leur pays ces animaux. C'est pourquoi, chaque fois qu'ils passent dans ces parages, ils offrent des sacrifices et des présents; ils présentent le calumet aux esprits tutélaires et aux mânes de Tchatka. Il est, selon leur calendrier, le Wah-con-tangka par excellence, le plus grand homme ou génie qui ait jamais paru dans la nation.

 

Les Assiniboins n'enterrent jamais leurs morts. Avec des cordes faites de peaux crues, ils attachent les corps entre les branches de gros arbres; plus souvent ils les placent sur des échafaudages pour les mettre à l'abri des loups et d'autres animaux voraces. Ces constructions sont assez élevées pour que la main de l'homme ne puisse y atteindre. Les pieds sont toujours tournés vers le lever du soleil. On les y laisse dépérir. Lorsque les échafaudages ou les arbres qui maintiennent les morts tombent de vétusté, alors les parents des défunts enterrent tous les autres ossements et placent les têtes de morts en cercle dans la plaine, la face tournée vers le centre. Ils les y conservent soigneusement, comme des objets dignes d'une tendre et religieuse vénération. On y trouve d'ordinaire plusieurs têtes de buffles. Au centre est planté un poteau de médecine, d'environ vingt pieds de haut, auquel des Wah-cons sont attachés pour garder et protéger le dépôt sacré. Les Indiens appellent le cimetière le village des morts. Ils s'y rendent à différentes époques de l'année, pour s'entretenir affectueusement avec leurs parents et amis défunts, et ils y laissent toujours quelques présents.

 

Les Assiniboins donnent leur nom à la rivière Assiniboine, le grand tributaire de la rivière Rouge-du-Nord, dans les possessions anglaises du territoire de l'Hudson-Bay. Le mot Assiniboin veut dire les gens qui font cuire les pierres. Cette tribu avait anciennement, à défaut de meilleurs ustensiles, l'usage de faire bouillir leur viande dans des trous creusés en terre et doublés de peaux crues. L'eau et la viande étaient mises ensemble dans ces trous; on y jetait ensuite de gros cailloux ardents, jusqu'à ce que la viande fût cuite; de là le nom de gens qui font cuire les pierres, ou Assiniboins. Cet usage est aujourd'hui presque abandonné, surtout depuis qu'ils ont pu se procurer des chaudières des blancs. Ils n'ont plus recours à l'ancien usage que dans les grandes occasions ou festins de médecine. La langue assiniboine est un dialecte de la langue dacotah ou sioue. Ils se sont séparés de cette grande nation pour une bagatelle : une querelle entre les femmes des deux grands chefs. Un buffalo tué avait été trouvé par ces femmes; chacune d'elles s'obstinait à avoir tout entier le cœur de l'animal; des paroles elles en vinrent aux coups de poing, et, dans leur rage, elles se servirent de leurs ongles et de leurs dents. Les deux grands chefs ont eu la folie de prendre fait et cause pour les visages lacérés de leurs tristes et chères moitiés; ils se mêlèrent à la querelle et se séparèrent mécontents. Depuis cette époque, les deux tribus ont toujours été en guerre.

 

Je fournis à vos poëtes, par ce récit, la matière d'une nouvelle Iliade. Voilà deux grands chefs dont les noms sont plus sonores, sans doute, que ceux d'Achille et d'Agamemnon; vous pouvez continuer le rapprochement.

 

                                              P. J. DE  SMET,  S. J.