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1860-1865 - Pendant la guerre civile

1860


Après sa démission comme aumônier De Smet voyage pour la douzième fois en Europe. Pour sa démarche dans le vieux continent De Smet suit désormais un scénario solide. Les journalistes ont été largement mis au courant et quand il arrive la presse est très attentive aux motifs du voyage du missionnaire devenu légendaire. Ce sera d'abord une grande tournée de collecte d'argent à travers la Belgique et les pays voisins. Les Pays-Bas, la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et même l'Irlande sont au programme. Les visites commencent par les familles des collègues Jésuites. Suivent quelques bienfaiteurs fortunés et les autorités ecclésiastiques. Puis ce sera le tour des instituts d'éducation. De Smet se présentera dans les collèges, les internats et les séminaires. Même l'instruction enfantine n'est pas oubliée. Dans les écoles tenues par les nonnes les histoires de la conversion des petits Indiens sont des thèmes de programme très demandés.

En novembre De Smet ne quitte pas sa famille à Grembergen-lez-Termonde. Il est présent quand meurt et est enseveli son frère aîné Charles.

Dans l'intervalle Congiato, Gazzoli et Hoecken se plaignent auprès de Félix Sopranis de ce que la dernière visite de De Smet chez les Indiens n'a pas seulement réveillé de vieux souvenirs mais a aussi suscité de nouvelles attentes. De Smet promet beaucoup aux Indiens et ensuite c'est à nous à faire de ces promesses des réalités . Le Père Giorda demande même à Beckx pourquoi, comme responsable de la mission de l'Orégon, il ne peut pas disposer directement des fonds collectés en leur nom. Malgré cette critique Beckx opine qu'il faut que ce soit De Smet qui décide de la destination des fonds. En conséquence notre missionnaire ne fera pas seulement lui-même les achats, mais de plus ce sera lui qui, en majeure partie, les mènera à leur lointaine adresse à travers le continent nord-américain sur les navires de Charles Chouteau. Ce transport est de plus gratuit pour De Smet, car Chouteau est un de ses anciens élèves!

1861

À la fin de mars De Smet retourne aux États-Unis. Cette fois il fait la traversée sur le Fulton. Par navire à vapeur la traversée prend 12 à 14 jours, deux fois plus vite que par voilier. Cette durée est aussi plus régulière car elle dépend moins du vent. Ainsi De Smet arrive dans le port de New York au cours de la nuit du 14 au 15 avril. Il a 12.000 dollars dans sa bourse (66.000 francs). Mais le pays est en grande agitation ! Dès l'abord l'élection du président Abraham Lincoln semble une menace sérieuse pour la cohésion des États-Unis. La Caroline du Sud est le premier état à abandonner l'Union, et le 12 avril dans le port de Charleston est tiré le premier coup de feu de la guerre civile américaine. Le 17 avril De Smet part pour Saint-Louis où il arrive le 19. Dorénavant toutes les formes de transport et de communication sont strictement contrôlées. Les citoyens soupçonnés de haute trahison sont emprisonnés sans autre forme de procès. On ne parle plus guère de liberté.

Techniquement la communication entre l'Est et l'Ouest a énormément progressé. Il y a des diligences postales et le télégraphe remplace le Pony Express. Mais pour les missionnaires dans les montagnes du Nord-Ouest la vie reste dure et simple. Après les longs mois d'hiver dans les Rocheuses ils attendent impatiemment les premières nouvelles de l'Est. De Smet ne le sait que trop bien et il veille à ce que les colis qu'il envoie aux missionnaires au printemps contiennent des livres, des photographies, des nouvelles et des informations. Cette année encore De Smet souhaiterait accompagner ses colis, mais suite au décès du provincial, le Père Druyts, ce sera cette fois impossible. Le courrier et la charge précieuse (un moulin, des charrues et d'autres outillages) n'arriveront jamais à destination parce que le navire qui les transportait sera la proie des flammes.

Malgré les menaces de la guerre De Smet visite Baltimore, New York et Washington D.C.. Dans cette dernière ville il est témoin le 18 juillet du retour en désordre des Unionistes après leur humiliante défaite de Bull Run.

De Smet écrit à son beau-frère Charles Van Mossevelde des lettres dont il ressort qu'il partage amplement le point de vue du président Lincoln. Mais chez lui, au Missouri, les Jésuites se trouvent pris entre deux feux, et à Saint-Louis De Smet se tait dans toutes les langues concernant les questions politiques. La ligne de front traverse le Missouri de part en part. L'Union en occupe le Nord, mais la plupart des habitants du Missouri sympathisent avec les Sudistes. Le Sud du Missouri est aux mains des rebelles qui régulièrement pénètrent dans le Kansas voisin et le Nord du Missouri. Dans la ville même de Saint-Louis beaucoup de meurtres sont commis. Sur le Mississippi le trafic avec le Sud est devenu impossible et des centaines de bateaux flottent immobilisés le long du quai. Beaucoup de fabriques, de hangars, de boutiques et de maisons sont abandonnés. Quarante mille habitants quittent Saint-Louis et de nombreux jeunes gens prennent du service dans l'une ou dans l'autre des deux armées. Les écoles se vident et les Jésuites sont une fois de plus en difficulté. Le Bureau des Affaires Indiennes doit encore 15.000 dollars aux missions du Kansas.

1862

En janvier De Smet voyage à Washington afin de réclamer le payement du subside en retard. Il a un entretien avec le président Lincoln pour le convaincre de la nécessité de cette dépense. On lui donne raison. Dans la capitale il dîne aussi avec les ambassadeurs de Russie, d'Espagne, de France et de Belgique (Blondeel Van Cuelembroek).

Après 13 ans il est déchargé de son rôle d'assistance au provincial. Il peut enfin consacrer plus de temps aux Indiens. De Smet est décidé à mettre en route le poste de mission promis aux Sioux. En mai il part sur le Spread Eagle du capitaine Charles Chouteau, de Saint-Louis à Fort Benton. Sur le bateau il est en agréable compagnie : Samuel Latta, agent indien pour le territoire du Haut-Missouri, Henry Reed, agent pour les Pieds-Noirs, et l'anthropologue Lewis Morgan. Le 22 mai au voisinage de la rivière Niobrara ils touchent un établissement de Sioux Yanktons. Un jour plus tard ils atteignent Fort Randall, dernier point d'appui militaire le long du Missouri. Un petit groupe d'Indiens Poncas vit ici. Le 27 mai à hauteur de l'embouchure de la Bad River ils sont dans les parages de l'ancien Fort Pierre. Le 9 juin ils rencontrent près de Fort Union les premiers Indiens Assiniboins et Corbeaux. Après Fort Berthold se produit une course passablement risquée entre les capitaines Joseph la Barge sur l'Emilie et Edwin Bailey sur le Spread Eagle. Le 20 juin le Spread Eagle arrive heureusement entier à Fort Benton, et De Smet peut livrer personnellement aux Pères Giorda et Immoda les marchandises destinées à la mission Saint-Peter. Après 17 ans de travail missionnaire le Père Adrien Hoecken est retourné vers l'Est. Dans l'entre-temps De Smet a entendu parler d'une bagarre entre Indiens dans le voisinage de Fort Pierre. Une querelle s'est allumée entre ceux qui acceptent de recevoir les cadeaux des Blancs et ceux qui ne veulent pas en devenir dépendants. Récemment il y a même eu des morts. De plus les Sioux chassent tous les Blancs qui viennent chercher de l'or dans le Montana. D'après ce qu'on raconte les Indiens iraient même jusqu'à attaquer les bateaux de transport sur le Missouri. De Smet abandonne provisoirement son plan original de conversion des Sioux et le 6 juillet il retourne en hâte à Saint-Louis sur le Shreveport de La Barge. Pour les Indiens un navire de transport sur le Missouri est une cible facile. De Smet peut parler d'expérience , il l'a vécu personnellement : avec une pluie de balles et de flèches les Indiens sont capables de stopper un navire sur le Missouri. Une semaine plus tard ils apprennent à hauteur de Fort Pierre que Bear's Rib, un chef Sioux ami, a été tué parce qu'en dépit de l'opposition il a accepté les rations annuelles destinées aux Sioux. Près de Fort Leavenworth De Smet débarque pour visiter la mission Sainte-Marie du Kansas.

Quand De Smet arrive à Saint-Louis, il apprend que les Sioux Santees du Minnesota se sont soulevés en masse le 18 août. Rien qu'en trois jours ils ont tué mille paysans innocents. Mais la résistance inattendue du chef Little Crow est une tragédie pour tous les Indiens du Minnesota. Le général Sibley repoussent les Peaux-Rouges révoltés et en septembre une masse d'Indiens, pour la plupart innocents, sont faits prisonniers. Pour les Blancs il est clair qu'on ne sera tranquille que lorsque ces sauvages peu fiables et cruels auront été mis à l'écart dans des réserves. De Smet prie les autorités américaines de ne pas exécuter les Indiens condamnés, pourtant ils seront pendus en décembre, si bien que les hostilités reprendront. Pour un temps les Sioux rendent impossibles les transports sur le Missouri.

À la fin d'août De Smet visite Washington D.C. et quelques autres villes dans l'Est. Le 17 septembre il est témoin du combat d'Antietam.

Dans l'Idaho on découvre de l'or sur le territoire des Kootenais. Pour De Smet cela n'est pas une surprise. Il sait depuis vingt ans que dans les petites rivières de montagne de l'endroit on peut trouver facilement de la poussière d'or, mais il l'a tu intentionnellement. Bien vite, comme en Californie, l'invasion des chercheurs d'or est désastreuse pour les communautés indiennes locales.

1863

En mars il devient évident qu'il faut toujours plus de soldats à la machine de guerre de l'Union. Au moyen d'un Draft Act tous les hommes de 18 à 45 ans sont appelés, y compris les religieux. De Smet demande au politicien républicain Thurlow Weed d'intervenir. Jusqu'à la fin des hostilités il y aura un accord tacite avec l'autorité suivant lequel les Jésuites seront libres de n'écouter que leur conscience. Certains d'entre eux seront aumôniers et aideront les soldats croyants à supporter leurs souffrances.


Après le violent écrasement de la révolte dans le Minnesota, un état de choses explosif est né dans le territoire indien. Malgré le danger De Smet ne veut pas renoncer à accompagner deux jeunes Frères italiens vers le Nord-Ouest avec la charge annuelle de provisions pour les missions. Le 9 mai les bateaux Alone et Nellie Rogers (Chouteau) quittent Saint-Louis. Dès le départ les bateaux sont entièrement occupés de chercheurs d'or qui veulent tenter leur chance dans l'état de Washington. Non seulement les Indiens mais aussi les partisans des Sudistes essaient de saboter le trafic entre l'Est et l'Ouest. La navigation sur le Missouri n'est donc pas une sinécure. En certains endroits les berges de la rivière sont parsemées de victimes de massacres divers. Les passagers savent les risques et sont armés jusqu'aux dents. Sur le Nellie Rogers il y a même un canon. Pendant le voyage De Smet se fait l'ami d'un certain docteur Martin, de Dublin, qui fait le tour du monde. L'année est anormalement sèche. Nous sommes à la fin de juin et il ne pleuvra plus. Suite à la chaleur persistante, le Missouri est si sec qu'à l'embouchure de la rivière Milk un énorme banc de sable rend impossible toute poursuite de la navigation. Les navires de Chouteau, Nellie Rogers et Alone, et ceux de La Barge, Shreveport et Robert Campbell, ne peuvent en aucune façon atteindre Fort Benton. Il n'y a pas d'autre solution que de débarquer les 90 passagers et les 200 tonnes de charge. Il y a encore 480 kilomètres pour Fort Benton ! Ils doivent attendre dans un bois au bord du fleuve que le fort envoie un moyen de transport. Dès le premier jour le camp reçoit la visite de quelques Indiens Corbeaux et Gros-Ventres. Ceux-ci cependant s'éloignent.

Le 4 juillet est l'Independence Day. La fête nationale doit malgré les circonstances être célébrée. Naturellement les Blancs tirent des coups de feu, mais quelques Indiens dans le voisinage interprètent tout autrement ces manifestations joyeuses. Ils tirent à leur tour et blessent deux Blancs. Comme comble de désastre apparaissent six cents guerriers à cheval. De Smet veut faire quelque chose pour empêcher toute violence. Il court à la rencontre des cavaliers indiens. Par chance un des chefs reconnaît la Grande Robe Noire. C'est le fils de Red Fish, un Sioux Ogallala. En 1848 De Smet avait prié pour le salut de sa sœur prisonnière et il avait été exaucé. Après une heure de palabres De Smet parvient à convaincre les Ogallalas que tout le branle-bas n'est qu'un malentendu.

Les chariots de Fort Benton se font attendre pendant tout un mois. Juillet est passé quand ils arrivent et prennent la charge. Puis il faut encore deux semaines pour que la caravane atteigne la petite ville de Fort Benton. Le 15 août le Père Camillus Imoda peut enfin serrer les mains de Saint-Nicolas , surnom qu'entre Jésuites ils ont donné à De Smet. Celui-ci doit se reposer quelques jours. Le contact d'un lierre vénéneux lui a donné une ennuyeuse irritation de la peau. Ensuite il voyage avec le Père Imoda, les jeunes Italiens et le docteur Martin vers la mission Saint-Peter qui se trouve 120 kilomètres plus loin sur la rivière Sun. En cet endroit les Pères Giorda et Imoda se sont fait une excellente réputation autant parmi les Pieds-Noirs que parmi les colons blancs.

Cette année encore la traversée du pays des Sioux est très dangereuse. De partout arrivent des nouvelles de conflits armés et de massacres. Même sur le Missouri on n'est plus en sûreté. Le Robert Campbell est assailli un peu au nord de Fort Pierre. D'autres navires aussi sont sous le feu, si bien que des équipages entiers ne pourront jamais raconter leur voyage sur le Missouri. De Smet pense que c'est une bonne raison de plus pour aller plus à l'ouest. Il veut avec le docteur Martin et quelques guides indiens atteindre Fort Vancouver. Le 25 août ils vont vers Saint-Ignace par la Mullan Road (MR) récemment construite. La construction de cette route de mille kilomètres a pris sept ans. En fait c'est une route militaire, et MR signifie Military Road et non Mullan Road. Une bonne partie de cette route a été projetée, déjà avant la guerre civile, par le capitaine Mullan, d'où son surnom. Elle joint le dernier débarcadère sur le Missouri, le poste commercial Fort Benton, avec la ville de Walla Walla sur le fleuve Columbia. En route De Smet visite le Père Joset et le Frère William Claessens à Hell Gate (près de Missoula, Montana). Ils y construisent une nouvelle église pour les Blancs. Plus loin il rencontre le Père Joseph Giorda. Celui-ci est en chemin de Saint-Ignace à Saint-Peter. Dix jours plus tard ils arrivent à Saint-Ignace. Après le traité de Hell Gate en 1855, Mission Valley est le havre de refuge de nombreuses tribus confédérées, comme les Têtes-Plates, les Kootenaais, les Kalispels, et les Pends-d'Oreille. Au Père Hoecken a dans l'intervalle succédé le Père italien Grassi. Le 8 septembre ils voyagent de Saint-Ignace vers Sacré-Cœur, la mission près des Cœurs-d'Alêne. En chemin ils sont pris dans un incendie de forêt. Ils atteignent Sacré-Cœur le 18 septembre. Ils restent cinq jours chez les Pères Gazzoli et Caruana, successeurs de Joset. Le 23 septembre ils voguent en canoë jusqu'à la rive sud du lac Cœur d'Alêne, pour suivre ensuite un sentier vers Walla Walla City. Une cité de 2000 pionniers y est née avec une rapidité incroyable. Ils logent dans la ferme du capitaine Mullan qui entre-temps a fait un mariage heureux. À Walla Walla ils prennent la diligence postale vers Wallula et le jour suivant ils s'embarquent sur un bateau de transport vers Dalles, et de là un jour de navigation suffit pour arriver à Fort Vancouver. Le 8 octobre ils atteignent la ville près de l'ancien fort, et ils y rencontrent Blanchet, devenu maintenant archevêque de l'Orégon. Sur l'autre rive du Columbia, Portland est en train de devenir une vraie ville au sens ample du mot.

C'est la dernière visite de De Smet à ses réductions du Nord-Ouest. Les missions ne fonctionnent pas mal, cependant De Smet pressent que les Jésuites vont petit à petit perdre leur lutte pour protéger les Indiens autant qu'il est possible . La population originaire a de plus en plus de contact avec les colons blancs toujours plus nombreux et en découlent toutes les conséquences habituelles. La liberté et le mode de vie des Indiens des Rocheuses appartiendront bientôt au passé.

Le 13 octobre ils se procurent des places sur le bateau à vapeur pour San Francisco. Le navire touche d'abord Victoria sur l'île Vancouver. Le 21 octobre à San Francisco De Smet prend congé du docteur Martin. Le docteur projette de retourner en Irlande par l'ouest, mais seulement après avoir vu Hawaï, les Philippines, la Chine et le Japon. À San Francisco De Smet visite les Jésuites locaux. Il est l'hôte du Père Alois Vercruysse et loge au collège Saint-Ignace. Il se laisse photographier avec une barbe dans le studio de Gustavus Sohon. Le 3 novembre il voyage vers Panama, où il arrive le 17 novembre. Il y prend le train vers l'Est et le 18 novembre il est à bord du North Star. Le 26 novembre (Thanksgiving Day) le voilà à New York. Sa santé n'est pas bonne. Le 9 décembre il part avec le Père Coosemans vers Saint-Louis.

Au moment où il passe par Washington D.C., les fonctionnaires du gouvernement lui demandent d'aller de nouveau converser avec les Indiens Sioux. Les généraux Sibley et Sully ne sont pas arrivés à mettre à genoux six mille Indiens des prairies en révolte. Les Sioux sont des ennemis redoutables. Ils sont cruels, insaisissables, courageux, rapides et bien armés. Ils évitent les confrontations, mais ils sont passés maîtres dans la tactique de la frappe et la fuite , les embuscades et la guérilla. Ils ont une énorme endurance, et une patience plus grande encore. Ils ne cherchent pas à défendre des villes, des forts ou des dépôts, et ils agissent en groupes relativement petits qui parviennent à se déplacer rapidement parce qu'ils n'ont presque aucune charge à traîner. Leurs familles résident le plus souvent loin du théâtre des combats. De Smet veut bien aider le gouvernement, mais pas de la part des États-Unis. Il traitera les accords à sa façon.

Pendant ce temps les Jésuites à Saint-Louis sont très inquiets. Ils savent que De Smet a été déposé près de la rivière Milk, mais ils cherchent à deviner ce qui s'est passé ensuite. Pendant des mois ils ne savent rien de lui, et cette fois il n'a pas emporté son crucifix ! Mais le 17 décembre il émerge à l'improviste à Saint-Louis. Il a parcouru 18.342 kilomètres et a pu se garer des Sudistes et des Indiens. Le voyage a été fatigant et il est urgent qu'il prenne du repos. Il a de nouveau une forte attaque de rhumatisme. Tout son corps est douloureux. Pendant trois mois il peut à peine quitter la chambre.

1864

Après l'hiver petit à petit De Smet se sent mieux.

Le comportement des Américains est catastrophique pour les Indiens. Le flot incessant d'émigrants européens demande de plus en plus de place pour les villes, l'agriculture et l'industrie. La population indigène, la flore et la faune du Nouveau Monde sont sacrifiées à cette croissance. Les forêts sont coupées, les bêtes sauvages tuées, la terre labourée, lotie et clôturée. En conséquence les moyens de subsistance traditionnels des Indiens sont devenus impraticables et le peuple indigène est repoussé toujours plus à l'ouest. En 1830 la frontière, the Frontier , suit encore le Missouri, puis vingt ans plus tard la ruée envahissante blanche a inclus la majeure partie des états du Missouri et du Kansas. Quand de l'or et de l'argent sont trouvés au Colorado, au Nevada, dans l'Idaho, au Montana et au Dakota, les Indiens sont piégés. Ils peuvent tenter de survivre dans des réserves, mais cela signifie pour eux une vie de dépendance, sans honneur, avec ennui, découragement, maladie, exploitation, boisson, prostitution, vol et mendicité. À chaque réserve est attaché un agent pour les Indiens qui doit préserver la paix, protéger la population contre l'agression des Blancs, et informer le gouvernement américain. C'est une nomination politique sans continuité. Beaucoup d'agents ne comprennent pas les Indiens et n'ont aucune sympathie pour eux, et ils sont alors considérés avec méfiance par les chefs indiens, d'autant plus qu'une bonne partie des secours annuels en argent disparaît dans leur poche. Les réserves deviennent toujours plus petites parce que les choses se répètent suivant le même canevas : on a trouvé de l'or ou de l'argent, les premiers aventuriers entrent illégalement dans la réserve, les Indiens s'y opposent et il y a des massacres, l'opinion exige l'intervention de l'armée, on établit un nouveau traité et les Indiens ont à déménager dans une réserve plus petite. La plupart des trente mille Indiens des prairies choisissent d'errer librement plutôt que d'accepter l'humiliation d'un tel traitement. Beaucoup d'entre eux sont prêts à défendre leur liberté jusqu'à la mort la plus amère. L'Angleterre, qui voit avec envie l'expansion américaine des cinquante dernières années, donne un coup de main aux révoltés en leur procurant des armes par l'intermédiaire des métis canadiens. C'est dans ce climat que De Smet doit essayer d'amener les Indiens devant la table de négociation.

Le 20 avril De Smet prend à Saint-Louis le train pour Saint-Joseph. Il espère pouvoir y prendre le Yellowstone, mais suite à des problèmes de niveau des eaux, le bateau a dû avancer le départ. Il s'achète alors à Fort Leavenworth une place dans la diligence postale pour Omaha, parvient heureusement à rattraper le bateau fluvial. Le 28 avril à Omaha il monte à bord. Charles Chouteau prend soin de lui faire donner une cabine confortable. La pluie n'est plus tombée depuis longtemps et les eaux du Missouri sont très basses. Au passage De Smet visite les Indiens Winnebagos qui, après le soulèvement des Sioux Santees ont été bannis de leurs terres du Minnesota et envoyés à une petite terre sans valeur le long du Missouri. Ils se sont enfuis de cette réserve et vivent dans des conditions misérables sur une grande île au milieu de la rivière. Après vingt jours et 389 kilomètres de louvoiement prudent le navire atteint la capitale du Territoire du Dakota : Yankton. Leur itinéraire continue ensuite vers Fort Randall. En chemin on les informe que des Indiens révoltés bloquent le fleuve, mais malgré tout le 31 mai le Yellowstone atteint Fort Sully sans problème. De Smet veut rendre visite aux pacifiques Indiens Yanktons et Two-Kettles. Le chef des Yanktons, l'Homme frappé par le chevreuil, reçoit De Smet chez lui. Il l'avertit que les Lakotas, les Hunkpapas, les Miniconjous et les Sans-Arcs qui rôdent dans l'intérieur du pays, sont dangereux et peuvent le tuer sans pitié. Le 9 juin le Yellowstone arrive à Fort Berthold à l'embouchure du Little Missouri. Un commerçant, Frederick Gerard, a le même langage alarmant. De Smet enverra un message aux Indiens révoltés et il attendra leur réponse. Entre-temps dans un village De Smet prêche aux Indiens Arikaras, Gros-Ventres et Mandans. Pierre Garreau est son interprète. Le chef Mandan, Soaring Eagle, demande lui aussi à De Smet de venir auprès de ses gens. Il baptise 204 enfants. Quelques jours plus tard c'est le tour des Arikaras et de leur chef White Parfleche. Il y baptise encore 103 enfants. Quand un jour un petit groupe de Sioux révoltés vient voler les chevaux des Indiens Arikaras, tue un Gros-Ventre et blesse un Arikara, De Smet comprend que les Indiens pacifiques se trouvent au pied du mur. Il ne se passe pas une semaine sans agression des Indiens Lakotas dans les parages du fort. Les Sioux instiguent les tribus pacifiques à changer d'avis. De Smet apprend qu'un grand groupe de Lakotas campe dans une vallée au sud-ouest de Fort Berthold. De Smet veut y aller de suite, mais personne n'accepte de l'accompagner. Le 26 juin des commerçants anglais apportent un message de quatre mille Santees en transhumance qui campent près de la frontière du Canada. Ils demandent de l'aide à De Smet pour leurs négociations avec le gouvernement américain. De Smet leur envoie une lettre. Au début de juillet un petit groupe de 35 Sioux prend position devant Fort Berthold. Personne n'ose les approcher. De Smet décide qu'il ira seul à leur rencontre. Ce sont les chefs d'un demi-millier de Yanktons qui campent le long d'une branche de la rivière Heart. Une semaine plus tard d'autres Indiens les rejoignent. Ce sont 200 à 300 Ogalallas et Brûlés sous la conduite des chefs Black Eyes et Red Dog. À ce moment précis le Yellowstone est de retour à Fort Berthold. De Smet parvient à convaincre le capitaine Chouteau de le conduire à la rame de l'autre côté du Missouri. Avec deux canots ils atteignent le camp des Sioux. Ils fument le calumet de la paix et les Indiens promettent de venir sur le Yellowstone pour délibérer. Mais pour l'une ou l'autre raison ils disparaissent soudainement. De Smet voyage jusqu'au bastion du général Sully à Fort Rice et le 9 juillet il y rencontre le général. De Smet souligne le fait que les Indiens eux aussi veulent la paix. Mais Sully voit les choses différemment. Il veut châtier tous les Indiens qui ont du sang sur les mains. De Smet pense que dans ces conditions il ne peut pas grand-chose et décide de retourner à Saint-Louis. Il s'embarque sur le Yellowstone et comme d'habitude il laisse le bateau à Fort Leavenworth pour faire une courte visite à Sainte-Marie.

Le 28 juillet après le départ de De Smet, Sully livre combat à 1600 Indiens Santees et Lakotas près de la montagne Kildeer. Les Indiens fuient sous le feu du canon de Sully après avoir perdu plus de cent guerriers. Sully réduit leur village en cendres et poursuit les Indiens en fuite jusqu'aux Badlands et la rivière Yellowstone. Il continue son offensive en août.

En septembre De Smet va à Washington D.C. pour aller se plaindre auprès de Dole de la dureté de Sully. À entendre De Smet il n'est plus possible de collaborer avec ce foudre de guerre. Pour préserver la paix, les États-Unis feraient mieux d'envoyer au pays des Sioux plus de missionnaires et moins de soldats. De Smet a aussi autre chose à régler à Washington, car récemment l'armée de l'Union a encore appelé sous les armes une quantité de religieux catholiques. De Smet parvient de nouveau à convaincre Stanton de dispenser les Jésuites. De plus il obtient le payement des subsides en retard pour les écoles chez les Indiens Potawatomis et Osages.

L'année a été noire pour les Indiens du Sud. Kit Carson écrase les Navajos dans le canyon de Chelly (Arizona), et dans le Colorado le village cheyenne de Black Kettle est anéanti (Massacre de Sand Creek).

Fin septembre De Smet rentre à Saint-Louis. Il reçoit du provincial l'ordre d'aller aussi promptement que possible en Europe pour recruter des missionnaires et récolter de l'argent. Le 12 octobre il part pour New York et s'embarque sur le China à destination de Liverpool. La traversée est houleuse et de plus De Smet souffre beaucoup du mal de Bright qui à la fin lui sera fatal. Au début de novembre il arrive en Belgique. Fidèle à son habitude il visite sa famille et voyage ensuite en France (Marseille) et en Italie (Civita Vecchia). Le 15 novembre il est à Rome et rencontre le pape Pie IX.

1865

Revenu de Rome De Smet apprend que Lee, général en chef des Sudistes, s'est rendu le 23 avril après la bataille d'Appomatox : la Guerre de Sécession est terminée, enfin !

Dans notre pays le missionnaire est l'hôte de Charles Rogier qui veille à ce qu'il soit nommé chevalier de l'Ordre de Léopold. Il y pose aussi pour une peinture(9). Sa tournée de collecte en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Angleterre et en Irlande a rapporté 86.500 francs. Il est temps maintenant de retourner aux États-Unis. Le 2 juin il s'embarque à Ostende et arrive aux États-Unis le 19. À son arrivée on lui demande une fois de plus de devenir évêque, cette fois pour le territoire du Montana. Mais cette fois encore il choisit de rester à Saint-Louis pour pouvoir se consacrer entièrement au travail missionnaire dans le Haut-Missouri.

À la mi-juillet De Smet a une conversation avec le général Sherman qui vient d'arriver dans son nouveau quartier général au voisinage de Saint-Louis. En septembre madame Sherman vient habiter Saint-Louis avec son fils et ses quatre filles. De Smet se lie d'amitié avec les Sherman. Grâce à ses contacts le missionnaire peut défendre le point de vue des Indiens. De Smet tait aussi certaines choses. Lors d'un de ses voyages un Indien a confié au missionnaire qu'il y a de riches filons d'or dans les Black Hills au Sud du Dakota. Mais entre-temps les premiers chercheurs d'or ont déjà pénétré illégalement dans le territoire des Indiens. La zone des Black Hills est sacrée pour les Indiens. L'invasion blanche est une réelle profanation et les Indiens liquident tout Blanc qu'ils y rencontrent. Ce n'est que lorsqu'une armée américaine marchera sur les Black Hills pour mettre les choses à leur place que De Smet parlera. L'ironie du destin est que plus tard, après la mort de De Smet, on donnera son nom à l'une des plus grandes mines de la région.

Compte tenu de son aide au gouvernement américain De Smet peut compter sur beaucoup de sympathie à Washington. Il utilise cette influence pour aider et protéger beaucoup de gens qui au cours de la Guerre de Sécession se sont trouvés du côté perdant. C'est le cas du général David Frost, et aussi celui de l'archevêque Kenrick qui avait toujours clamé sa préférence pour les Sudistes.

En octobre des pourparlers sont conclus avec les Indiens à Fort Sully, mais la paix n'est pas de longue durée. Le gouvernement américain sollicite De Smet en vue d'une nouvelle intervention dans le conflit latent. Sully lui-même demande dans une lettre à De Smet de créer des missions dans le voisinage de Fort Berthold et près de l'agence des Indiens Yankton, du côté de Fort Randall.

(9) Note du traducteur : Cette peinture exécutée par l'excellent peintre anversois De Keyser avait été commandée par Charles Van Mossevelde, commerçant termondois fortuné, époux de Rosalie de Smet, demi-sœur aînée de Pierre-Jean. Les époux Van Mossevelde ont toujours largement soutenu pécuniairement le missionnaire. Ce tableau de De Keyser se trouve actuellement chez François de Smet d'Olbecke, au Chili.