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1845 - Lettre 5 (3 mars)

NOTICE

Wallamette, 3 mars 1845

 

Ma très-chère Mère Constantine,

 

Une des plus grandes satisfactions que nous puissions éprouver dans ce pays lointain, c'est de trouver l’occasion de vous donner de nos nouvelles, de vous parler de notre chère mission et des grâces que le Seigneur se plait à répandre sur nos faibles travaux. Déjà vous aurez été instruite de toutes les particularités qui nous concernent, par notre digne évêque, Monseigneur Blanchet; aussi nous sommes-nous réjouies pour vous de son voyage, quoique son absence nous soit une privation dont nous avons tout le sentiment.

 

Dans notre dernier journal, nous ne vous parlions encore que de préparatifs, ma chère Mère; aujourd'hui nos classes sont commencées : nous avons eu le bonheur de nous y disposer par  une retraite de huit jours, qui nous fut donnée par le Révérend père Devos. Le 21, fête de la Présentation de la sainte Vierge, nous renouvelâmes nos voeux. La salutaire impression que cette cérémonie a coutume de produire en nous, acquit une nouvelle force dans une conférence où le Père nous parla des sauvages des montagnes. Oh! combien il les aime! «Ils sont sales, dégoûtants, nous dit-il, mais ils ont un excellent cœur. Ils donneraient tout ce qu'ils possèdent pour les robes noires.» Un jour, il se trouva que le Père n'avait rien à manger. Le chef l'apprit : aussitôt il assembla son monde et ne leur dit que ce peu de mots : „ La robe noire jeune. »C'était précisément au temps de la chasse, lorsqu'ils s'approvisionnent pour l’hiver. Une heure ne s'était pas écoulée et treize ballots de viande furent déposés devant la loge du Père. Ils sont fort hospitaliers, même envers leurs ennemis. Le trait suivant en est une preuve : un sauvage très vicieux, d'une nation ennemie, était venu se fixer dans leur peuplade, et ils le traitaient comme un de leurs enfants. Le père en faisait un scrupule et un jour il leur dit que le bon Dieu n'était pas content de ce qu'ils gardaient parmi eux un homme qui pouvait les corrompre. Cette observation les affligea. Le chef vint dire au père: Robe noire, si nous le corrigeons, pourra-t-il rester avec nous? Oui; lui répondit le Père, si toutefois il souffre la correction. La proposition en fut faite au. au Pied-Noir, qui y consentit et devint meilleur.

 

Cette conversation nous fit concevoir un grand désir de nous fixer aussi, un jour, dans les Montagnes-Rocheuses. Veuille le Seigneur le réaliser!

 

Depuis le 21 novembre, les ouvriers travaillèrent sans relâche à mettre la maison en état de recevoir les pensionnaires, et le 2 décembre, il nous fut enfin permis d'ouvrir nos classes. Oh! ma chère Mère, que vous eussiez eu du plaisir de voir arriver les charrettes de nos bons Canadiens , conduisant leurs enfants en pension ! Nous reçûmes onze élèves à la fois, parmi lesquelles trois orphelines qui sont entièrement à notre charge. Les autres, quoiqu' appartenant aux familles aisées, nous apportent pour toute literie une natte de jonc, une couverture, ou tout au plus deux, bien minces, et un oreiller. Le trousseau de plusieurs d'entr'elles est composé d'une vieille chemise et d'une robe toute rapiécée ; la cherté des marchandises européennes explique ce dénuement. En effet une petite couverture coûte jusqu'à dix piastres (cinquante francs), et le reste à proportion. Vous verrez, ma chère Mère, par le compte de ma Soeur Supérieure, combien nous avons dû payer pour le transport de nos bagages, depuis le fort Vancouver jusqu'ici. L'argent est peu en vogue dans ce pays, mais les mesures de froment disparaissent vite.

 

En revanche de la pauvreté de leur toilette, nos pensionnaires nous apportent un nombre prodigieux de certains insectes auxquels nous faisons la chasse avec succès. Toute la vanité de nos petites filles consiste à s'orner la tête d'un vieux morceau de ruban rouge, jaune, peu importe de quelle couleur. Elles sont toutes frères de pouvoir se lier les cheveux avec un ourlet de mouchoir ou de tablier. Le cuir est très cher ici : les souliers, tels que ceux que vous trouverez ci -joints, sont le plus bel ornement des femmes; elles y attachent de l'étoffe en guise de bas, qui leur monte jusqu'aux genoux et dont le dessus est garni de perles formant des dessins.

 

Le 3, fête de Saint-François-Xavier, le Révérend Père Devos chanta la messe du Saint-Esprit, pendant laquelle il fit une petite allocution aux parents et aux enfants sur le bonheur de l'éducation religieuse ; et à dix heures, pour 1a première fois depuis notre départ de Belgique, nous entendîmes la cloche annoncer l'ouverture des classes. Les premiers jours, ici comme partout ailleurs, nos élèves n'osèrent se montrer telles qu'elles sont; mais elles ne tardèrent pas à se faire connaître. Le bel éloge que le Révérend Père De Smet nous fit des enfants, lors de son voyage en Belgique, ne peut être attribué qu'aux sauvages Têtes-Plates; car nous trouvons aux nôtres, outre beaucoup de défauts , un grand penchant à l'indépendance. Veut-on d’elles quelque chose qui soit en contradiction avec leurs habitudes sauvages; Wake wake (non, non), répondent-elles dent-elles avec une  vivacité qui ne permet pas d'achever la manifestation du désir.

Les observations qu’on leur adresse ne sont souvent accueillies que par ces mots Tlauche (c’est bon), ou plus fréquemment encore : Ekéta-Maïka(que veux-tu?) Cependant je me hâte de l'ajouter, elles sont douées d'un bon coeur, je puis même dire qu'elles n'ont point de malices, et les défauts que je viens de signaler peuvent être uniquement attribués au vice de leur première éducation; car elles ont été élevées par leurs mères qui, étant sauvages, sont incapables de les corriger. Les pères dont la plupart sont Canadiens, ont un très bon fonds de religion, grâce au zèle de Mgr. Blanchet; mais occupés de la culture de leurs terres, ils ne peuvent veiller sur leurs enfants. Nous avons néanmoins la confiance que d'ici à peu de temps, on verra un changement sensible dans notre petite jeunesse de Wallamette ; le succès obtenu depuis deux mois et demi qu'elles sont chez nous, nous est un heureux présage pour l'avenir. Une petite fille de onze ans, qui fut baptisée dans notre chapelle, vient de nous quitter, sa mère en avant grand besoin. Quoiqu'elle n'ait passé que deux mois ici, elle ne se lasse de raconter les instructions de la Sœur-à ses parents qui l'écoutent avec le plus vif intérêt; car ces gens sont désireux d'entendre la parole de Dieu.

 

Tout ce qui frappe leur vue, les émeut vivement, et il n'est pas rare d'apercevoir de grosses larmes dans leurs yeux, lorsqu'elles voient un crucifix dont on leur explique le mystère. Oh! ma chère mère, quand une maîtresse, entourée de ces petites sauvagesses, leur voit répandre leurs premières larmes sur la passion du Sauveur, qu'elle oublie facilement ses peines, qu'elle croit alors ses sacrifices récompensés !

 

Déjà nous avons pu remarquer dans ces enfants beaucoup d'intelligence. Il ne fallut pas quinze jours pour leur apprendre les deux premiers tableaux alphabétiques, et j'espère qu'à la prochaine occasion, je pourrai vous envoyer quelques lignes de leur écriture. Elles ont commencé à chanter un cantique, cette semaine, après la messe. Leur petite voix est bien agréable, et je crois qu'avec de la culture, nos élèves deviendront de bonnes musiciennes. Les branches d'enseignement sont bien plus multipliées ici qu'en Belgique, le croiriez-vous? Leur mère, n'entendant absolument rien au ménage, le Révérend Père De Smet a désiré que nous leur apprissions à faire la cuisine, à balayer, à laver le linge, à traire les vaches, etc. Pour cet effet, chaque semaine deux ou trois d'entre elles aident aux Soeurs à faire ces ouvrages. Tous les vendredis, Soeur Marie-Catherine fait la lessive de leur linge et elle nous assure que, quoique ne s'étant presque jamais exercée à cette fonction, elle passe pour un phénix dans ce genre.

 

Je vais encore vous parler de nos élèves, ma chère Mère, et loin de craindre de vous ennuyer par trop de détails, je crois me conformer à vos désirs; car ces enfants sont la portion chérie de votre troupeau; déjà elles ont appris à bénir votre nom, déjà elles ont compris, qu'après Dieu, c'est à vous qu'elles sont redevables du bienfait de l'instruction chrétienne qu'elles reçoivent. Au commencement de janvier, nous fîmes la reddition des places de conduite, et ma Soeur Supérieure distribua des récompenses à celles qui avaient obtenu le plus de bonnes notes. Oh! si vous voyiez le cas qu'elles font d'une image, quoique commune! Elles la donnent à leurs parents qui l'attachent aux murailles de leurs maisons pour en faire une espèce d'oratoire.

 

Je vous disais plus haut que les Canadiens ont de si excellentes dispositions pour la religion, aussi les parloirs, loin de nous être pénibles ici, nous font admirer avec consolation, combien le Seigneur se plait à répandre de grâces sur ces âmes si simples, et ils nous offrent parfois l’occasion de les instruire des vérités de notre sainte religion. Ils ne se lassent pas de nous entendre, nous devons souvent les congédier nous-mêmes. Les Mères gardent presque toujours le silence, et les Pères prêchent continuellement leurs enfants. «Tenez, ma Soeur, nous disent-ils, en nous les amenant, elle a un grand bonheur, ma fille, de pouvoir apprendre à connaître le bon Dieu ;nous autres, nous ne sommes si pécheurs que parce que nous sommes ignorants. «

Puis s'adressant à leur petite fille : « Dépêches„ toi d'apprendre à lire, et beaucoup de prières et  de catéchisme, et à ton retour à la maison tu nous l'apprendras de même.»  Un jour que Soeur Marie-Albine se trouvait au parloir, elle vit un Canadien regarder fort attentivement les bonnes notes de son enfant; elle lui demanda s'il savait les lire. Sur sa réponse négative, elle lui lit la lecture de quelques-unes des sentences qui y sont. imprimées:Ses larmes commencèrent à couler, mais lorsqu'elle fit épeler sa fille devant lui, la joie de ce bon père éclata. «Oh! mon enfant, s'écria-t-il, tu seras donc bientôt en état de nous lire de belles histoires du bon Dieu! tu pourras donc bientôt apprendre les prières à ta mère et à tes frères!»

 

Ces bons Canadiens demandent avec tant d'instance l'explication des images qu'on leur donne Un jour que l'un d'eux avait travaillé à la maison, il nous pria de lui en donner une pour tout salaire. Soeur Marie-Albine alla lui chercher un petit calvaire. Il se crut plus riche que s'il eût eu un grand trésor en sa possession. Quand elle lui eut fait toutes les explications désirables, il continuait encore à la regarder.» Et celle-ci donc, que fait-elle là? demanda-t-il en montrant Marie-Magdeleine. «Sœur Marie-Albine lui raconta en abrégé l'histoire de cette sainte. « J'en avais déjà appris quelque chose, lui répondit-il, mais je croyais que c'était la soeur de la Sainte Vierge; mais à propos, Notre Seigneur a-t-il des frères, lui? Vous sentez bien, ma chère Mère, que Soeur Marie-Albine prit de là occasion de catéchiser le bon ouvrier.

 

Dès le mois de décembre, nous ouvrîmes une école dominicale pour les femmes, dont nous espérons beaucoup de succès. Nous n'en avons pas eu d'abord un aussi grand nombre que nous l'eussions désiré, les pluies incessantes ayant rendu les chemins impraticables. Toute notre prairie est couverte d'eau et nous ne pouvons mettre le pied au jardin. C'est une petite privation, mais croiriez vous qu'en revanche nous avons un concert tous les soirs? Le sifflement des serpents. le rugissement des tigres, le hurlement des loups, nous en tiennent lieu. Ces derniers viennent jusque dans notre verger, poussés par la faim, et emportent parfois des poules et de petits cochons. Il y a environ trois semaines que le Frère François retournant un soir au lac Ignace, aperçut un tigre non loin de notre maison. Il se crut à son dernier moment, mais heureusement, un coup de fouet fit galoper son cheval et le mit. hors de danger.

 

Je reviens encore à nos enfants. Le 15 décembre. nous en avions 20, et deux mois après, leur nombre s'élevait à 31. Plusieurs d'entr'elles ont déjà été deux fois à confesse, quoiqu'on puisse à peine les comprendre, car il faut leur faire répéter trois ou quatre fois ce qu'elles disent, avant d'en avoir saisi le sens. Actuellement, nous en disposons une douzaine à la première communion qui aura probablement lieu la semaine de Paques. Je ne vous demande pas de prier pour qu'elles s'y disposent bien, car déjà elles l'auront faite lorsque ma lettre vous parviendra, mais pour qu'elles en conservent le fruit. Nous avons célébré nos belles fêtes d'hiver, autant qu'il nous le fût permis, comme en Europe, ma chère Mère, et nous remarquons avec bonheur qu'elles ont fait les plus heureuses impressions sur nos pensionnaires. A la Noël, nous eûmes une grand'messe à minuit et exposition du Saint-Sacrement toute la journée. Une crèche improvisée attira surtout les élèves dans notre chapelle qui était comme un petit paradis. Oh! que l'enfant de Bethléem aura eu de plaisir de les voir à ses pieds, elles qui représentent si bien les bergers qui les premiers l'adorèrent à sa naissance.

 

La nouvelle année est ici une fête chômée. La veille au soir, les Canadiens ont coutume de donner un souper auquel il y a réunion de famille. On se félicite, on se réjouit, on remercie le bon Dieu de se revoir en bonne santé, on se fait des souhaits réciproques pour l'année qui va commencer. Le lendemain , une cérémonie plus importante a lieu : la bénédiction paternelle. Nous avions disposé nos élèves à la recevoir respectueusement. Les parents nous secondèrent; car à peine aperçurent-ils leurs enfants au parloir, que déjà ils leur faisaient signe de se mettre à genoux ; il y en eut qui firent jusqu'à trois signes de croix sur leur fille.

 

Le jour de l'Epiphanie, nous tâchâmes de leur donner une petite fête à l'imitation de celle qui se fait dans nos pensionnats de Belgique. En conséquence, on tira au sort les trois Rois Mages. qui furent ornés de schalls et de diadèmes de carton; toute la communauté prit part au souper d'usage.

 

Nous eûmes le bonheur d'avoir les prières de quarante heures dans notre chapelle. C'est la première fois depuis que le monde existe que le Saint-Sacrement fut exposé dans Wallamette, pendant les trois jours qui précèdent le carême. Oh ! ma chère Mère, que cette faveur est doublement appréciée dans nu pays où si souvent l'on est forcé de s'écrier : Dieu seul! Dieu seul! Nos enfants furent comme nous, très-assidues à visiter Notre Seigneur , quoiqu'elles ne sussent encore ce qu'elles allaient y faire.

 

Le lundi de la même semaine, une sauvagesse de 16 ans fut baptisée chez nous, par le Révérend Père Devos, qui la maria ensuite avec notre bon vieux Baptiste. Nous assistâmes à la première cérémonie où tout se fit par interprète, car la jeune fille n'entend pas le français. Vous vous rappelez, sans doute, ma chère Mère, que je vous parlai encore de ce Baptiste en louant les services qu'il nous rend. Il fait le pain, sale la viande et nous procure notre provision de bois qu'il va couper dans la forêt.

 

Le premier dimanche du carême, nous eûmes encore le touchant spectacle de voir administrer le sacrement de baptême dans notre chapelle à deux de nos pensionnaires, dont l'une avait été baptisée par un luthérien. Voilà, ma chère Mère, les consolations de notre mission. Elles nous délassent des fatigues attachées à nos travaux qui sont fort multipliés, car ici une Soeur doit faire face à trois ou quatre charges, C'est ainsi que Soeur Marie-Albine est tout à la fois portière, infirmière, sacristine et lingère. Ce dernier emploi lui donne beaucoup de besogne, car outre le linge des Soeurs et des pensionnaires, elle lave et raccommode celui de quatre églises voisines. Cette bonne Soeur cependant se félicite de ses occupations et nous dit souvent :» Je ne sais de quelle fonction je voudrais être déchargée, car toutes me procurent de si puissants moyens de pratiquer la vertu ! Mon office de portière me donne l'occasion d'adresser de temps en temps un mot d'édification à nos bons sauvages, celui d'infirmière me permet d'exercer la charité (car quoi-que nous ne lui donnions guère de besogne, nous portant toutes bien, les pensionnaires ont souvent de petits maux) ; ma charge de sacristine me conduit fréquemment au pied des autels, et par celle de lingère, je puis contribuer à la décence du temple où réside mon bon Maître.» Une seule chose la peiné, c'est d'être obligée de nous laisser parfois avec des habits qui réclament ses soins.

 

Je viens de vous faire un récit bien simple, mais fidèle, des particularités de notre chère mission. J'espère que, moyennant le renfort qui nous arrivera par le retour de Mgr. Blanchet, nous pourrons travailler avec plus de succès encore dans la vigne que le Seigneur nous a confiée, et que vos prières, celles de notre chère Soeur supérieure, de notre bonne Mère Marie-Thérèse et de toutes nos Soeurs, nous obtiendront la grâce de ne point mettre d'obstacle aux grands desseins que le Seigneur semble avoir sur nous.

 

Veuillez, ma chère Mère, étendre vos bras pour bénir

 

Vos enfants les plus éloignées et les plus reconnaissantes.

 

Soeur Marie-Aloysia et ses compagnes.