SUPERSTITIONS DES SAUVAGES
QUATRE-VINGT-QUATRIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Le R. P. De Smet est
arrivé en Belgique le 14 décembre dernier. Notre compatriote est envoyé en
Europe par ses supérieurs, d'après l'avis de plusieurs médecins d'Amérique,
pour se faire soigner d'un affaiblissement de l'ouïe, infirmité qui le menace
de la perte complète de cet organe précieux. Les spécialités médicales sont
encore rares dans ces pays d'outre-mer. Pendant la traversée sur l'océan
Atlantique, un autre accident est survenu au missionnaire des Montagnes-
Rocheuses : une tempête secouant avec violence le bateau à vapeur, le Père
a fait une chute et s'est brisé deux côtes. Heureusement cet accident, si
pénible en mer surtout, n'aura pas de suites fâcheuses.
Depuis son retour des
Montagnes, il a reçu de nouvelles suppliques de la part des Sauvages, qui
demandent des Robes-noires: Le P. De Smet serait heureux de pouvoir amener à
ces tribus indiennes une vingtaine de missionnaires, au printemps prochain.
Prions le Maître de la moisson spirituelle qu'il daigne y envoyer des
moissonneurs.
Le P. De Smet vient de
nous remettre plusieurs notices intéressantes. Nous les publierons sous la
forme de lettres, et nous en donnerons plusieurs pendant son séjour au milieu
de nous.
Bruxelles,
27 décembre 1868.
Mon révérend et
cher Père.
Il y à quelque
temps, j'ouvris un livre qui avait, pour épigraphe de sa préface, les deux vers
suivants :
Comme un
colosse immense, enjambant les deux mers,
La
superstition règne sur l'univers.
J'appliquai cette
large pensée de Thomas aux superstitions et aux danses magiques de nos
Sauvages. La magie, la sorcellerie et la démonologie sont, parmi les tribus
américaines, au nombre des plus grands obstacles au progrès de la vraie foi, et
méritent une petite notice, qui ne sera pas, je pense, sans quelque intérêt.
J'associe les trois termes pour vous donner une idée générale de la croyance et
des pratiques cérémoniales d'un caractère occulte, alliées à un système subtil
de polythéisme ou d'évocation des esprits, auxquelles on se livre chez tous nos
Indiens païens.
Ces superstitions
remontent à l’histoire primitive du genre humain. Le Lévitique de Moïse déclare
que Dieu punira la croyance aux devins : Anima quœ declinaverit ad
magos et hariolos,..... interficiam illam de medio populi. Comme du temps
de Moïse, la sorcellerie a été frappée de condamnations dans tous les pays
civilisés. Sous Henri VIII, elle fut déclarée félonie, sans exemption pour le
clergé; sous le roi Jacques, la peine de mort fut établie contre celui qui
invoquait magiquement des esprits malins, etc. Chaque pays a eu ses lois pour
punir et pour abroger toutes les sciences occultes de la nécromancie.
La sorcellerie,
si généralement répandue parmi les tribus indiennes du continent américain, ne
serait-elle pas une preuve que l'esprit indien sort d'une branche du tronc
ancien de la race humaine, et date d'une époque on la magie et la sorcellerie
prédominaient, et où la vraie croyance était distraite et attaquée par des
théories de polythéisme et de doctrines sauvages et diaboliques?
C'est un point
bien constaté par ceux qui ont examiné à fond le sujet, que la magie et la
médecine sont cousines germaines et semblent remonter à la même source. Il est
à remarquer que cette ancienne connexion se maintient et se pratique dans
toutes les tribus de sauvages. Quand ils se convertissent à la foi, ils brûlent
ou détruisent leurs sacs de médecine. Ces sacs contiennent leurs idoles
ou leurs remèdes, auxquels ils attachent des pouvoirs mystérieux ou magiques.
Le magicien ou l'homme
de médecine, comme les Indiens l'appellent, pour éveiller l'attention et
pour aiguillonner la croyance de la multitude, se sert d'incantations,
accompagnées du bruit du tambour et d'une gourde remplie de petits cailloux. La
croyance à l'efficacité de ces pratiques magiques et la confiance qu'on leur
donne sont toujours proportionnées à l'ignorance et à la crédulité des adeptes.
Ils attachent aux jongleries cérémoniales un degré de respect craintif, comme
si l'homme de médecine ou jongleur était revêtu de la toute-puissance mystique,
et disposait à son gré de la vie et de la mort; ce qui tient les adeptes dans
une crainte et une terreur continuelles. Certes, les sorciers égyptiens les
plus anciens, ceux que les saints livres nous font connaître par leur nom,
après Cham, Jambrès et Jamnès, n'avaient pas une plus grande importance, en
présence de Pharaon et de sa suite, que nos jongleurs modernes parmi les tribus
indiennes. Leurs tours de force seraient assurément, dans une réunion civilisée
de nos jours, regardées comme des passe-passe de prestidigitation.
L'administration des nostrums de nos hommes de
médecine est toujours accompagnée de gestes, de cris, de grognements affreux,
du son du tambour et de la gourde, pour faire une plus vive impression sur
l’imagination du malade. La farce se termine généralement par une série de
danses magiques.
Je vous donnerai
ici une idée de la grande danse de médecine des Sénécas. Je la tiens du
grand chef de la tribu, qui a fait partie de la bande magique pendant un grand
nombre d'années.
Dans des temps
ordinaires, lorsque quelqu'un est malade parmi les Sénécas, ou lorsqu'une
épidémie ravage le camp, la famille du malade ou les autorités du village ont
recours à la bande magique de médecine pour délivrer le malade de
l'esprit malfaisant qui a pris possession de son corps, ou pour chasser les
esprits malveillants qui affligent le village. Dans le premier cas, si la
famille du possédé est riche en chevaux, ou vit dans l'abondance, elle paie
abondamment pour l’opération. Dans une épidémie, au contraire, quand un grand
nombre sont attaqués, l'opération se fait gratis.
La danse magique
la plus solennelle a lieu au jour du renouvellement du sac de médecine. Le chef
de la bande magique fait un appel à ses adeptes; ceux-ci s'assemblent dans une
grande loge ou cabine, tenue dans une obscurité si profonde, que le moindre rayon
de lumière est exclu. Tous entrent dans l’endroit ténébreux, vêtus d'une façon
des plus fantasques; la figure couverte d'un masque grossier, fait d'un bois
léger, peinturé hideusement. Chacun porte son sac de médecine. Quand ils
s'avancent et entrent dans la loge ténébreuse, leurs gestes et leurs mouvements
sont tous contrefaits et dénaturés; ils hurlent, jettent des cris gutturaux,
sautillent, battent des pieds la terre, dansent, exécutent des tours et des
figures fantasques, en balançant et remuant la tête.
Ici, comme
partout ailleurs, les magiciens cherchent à opérer dans les ténèbres. Une table
est placée au centre; chaque jongleur y dépose son sac de médecine. Un profond
silence règne, interrompu seulement par des soupirs, ou plutôt par des grognements
momentanés. Tous se tapissent sur le sol, jusqu'à ce que le signal de
l’opération soit donné. Un aigle plane au haut de la salle de réunion. Il se
fait enfin entendre, interrompant le profond silence qui l'entoure et qui règne
dans l'endroit. Le battement de ses ailes et ses cris perçants deviennent de
plus en plus distincts à mesure qu'il descend; et enfin, avec un retentissant
éclat, il annonce sa présence au milieu d'eux.
Alors le chef de
la bande se lève et donne le signal du festin magique. L'unique plat est
composé de têtes de chevreuil bouillies. Il en saisit une des deux mains, imite
le cri du corbeau vorace se jetant sur sa proie, et mange, ou plutôt dévore sa
portion. Toutes les têtes de chevreuil passent successivement dans les mains
des convives, et chaque membre, à la façon du chef, imite le cri du corbeau
jusqu'à ce que toute la chair soit consommée.
Alors commencent
les danses, les battements sourds des tambours, les sons perçants des flûtes
indiennes, accompagnés de cris épouvantables : les danseurs frappent des pieds
la terre en cadence, selon la mesure de l'étrange musique. Ils représentent un
vrai pandémonium terrestre. Ainsi se passe toute la nuit en bombances et en
gasconnades sauvages.
Au crépuscule,
les rideaux sont tirés et on ouvre la salle. Chaque jongleur prend son sac, qui
contient un nouveau supplément de médecine, rempli mystérieusement et avec soin
par un esprit invisible. Chacun tient en main, par le cou, la carapace vide
d'une tortue, la chelydra serpentina, symbole de l'homme de médecine.
Elle contient de petits cailloux de la grosseur d'une bille, qu'il ne cesse de
secouer en sortant, et en répétant les mêmes gestes et les mêmes mouvements
qu'il avait faits la veille en entrant dans la salle. On forme alors une espèce
de procession, qui se dirigé vers la loge ou cabane du malade. Les Indiens
sautent et dansent autour de la demeure, au bruit des tambours et des tortues;
ils font entendre des sons affreux par les narines et le gosier, imitant le
hibou dans ses fanfares nocturnes. Toute cette jonglerie, au dire de nos
magiciens indiens, est mise en jeu « pour effrayer le malin esprit et pour le
forcer de quitter le corps du malade. »
Après avoir fait
le tour de la demeure à différentes reprises, le grand jongleur en ouvre
l'entrée et se jette dans l'intérieur de tout son long par terre, se traîne
ensuite à quatre pattes avec mille contorsions, pousse des cris gutturaux au
bruit sourd des cailloux que renferme sa tortue. Il se glisse sous le lit,
déplace chaque objet, cherche et va à la poursuite des esprits malfaisants dans
tous les coins et recoins, fait sa culbute dans le feu, enfonce son bras dans
l'eau bouillante, prend des charbons ardents dans les deux mains et les répand
dans la chambre du malade.
Après toutes les
simagrées et démonstrations magiques de leur chef, tous les adeptes se
rejoignent dans une danse commune, tenant les tortues en main et au bruit de
chants gutturaux. Alors la scène magique touche à sa fin. L'esprit malin ou
malfaisant qui affligeait le malade a été mis en fuite, et les imposteurs
reçoivent la paie de leurs impostures. Si le malade recouvre la santé, les
jongleurs ont fait merveille, et ils recueillent tous les honneurs de la
convalescence du patient; au contraire, s'il meurt, on attribue adroitement le
décès à un esprit plus puissant que les hommes de médecine.
Avant de terminer
ce récit, je ferai remarquer que le battement des ailes de l'aigle et ses cris
sont dus à un amateur secret de la bande, qui, avec sa flûte sauvage, imite les
sons et les cris de l'aigle; que le renouvellement mystérieux des médecines, au
milieu des ténèbres de la salle, est l'œuvre d'un compère secret de la bande;
enfin, que les bras plongés dans l'eau bouillante et les mains qui manient
impunément des charbons ardents, sont préservés, m'assure-t-on, par un jus
astringent que les Sauvages extraient d'une certaine racine, et avec lequel le
magicien se frotte les mains et les bras.
Je recommande à
vos saints sacrifices et à vos bonnes prières les malheureuses tribus
indiennes, assises à l'ombre de la mort. Oui, priez beaucoup. Rogate ergo
Dominum messis ut mittat operarios in messem suam. J'ai l'honneur d'être, mon révérend et cher Père,
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.