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1868 - lettre 83 - La pacification par la Robe Noire.

LA  PACIFICATION  PAR  LA  ROBE  NOIRE

 

QUATRE-VINGT-TROISIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

A la page 459 de ce volume, nous avons donné les pièces authentiques concernant la pacification, faite par le R. P. De Smet, des sauvages révoltés dans les plaines du Haut-Missouri; et le traité de paix conclu entre eux et la république des États-Unis. Ce fait est peut-être le plus remarquable de toute l'histoire des missions. Il montre quelle influence exerce sur les peuples civilisés et sauvages qui la comprennent, cette religion à laquelle l'Europe rationaliste fait aujourd'hui la guerre. Voilà un vieillard de soixante-huit ans, qui s'en va, sans autre arme que son crucifix et son chapelet, sans autre prestige que sa robe noire, sans autre politique que sa foi; qui s'en va, disons-nous, parcourir 2,000 lieues pour soumettre des bandes nombreuses et terribles, soumission qui, d'après le calcul d'un des généraux, aurait coûté aux États-Unis environ 2,500,000,000 de francs, et aurait fait des milliers de victimes de la guerre et de la vengeance. Il  n'y a que la religion catholique qui puisse faire obtenir de semblables triomphes.

 

Voyons les détails de ce long et dangereux voyage.

 

 

Université de Saint-Louis, 28 août 1868.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

J'ai fini mon petit travail sur ma dernière excursion parmi les tribus indiennes des plaines du Haut-Missouri. Selon ma promesse et ma coutume, je vous en envoie la première copie, afin que vous puissiez joindre cette relation à tant d'autres que vous avez publiées dans les Précis Historiques, pour la satisfaction et l'édification de nos bienfaiteurs et amis, ainsi que pour le bien de la mission même.

 

Cette lettre pourra être la dernière. Ma santé est très délabrée par les fatigues de mes dernières courses d'environ 6,000 milles ou 2,000 lieues; et surtout par les chaleurs épouvantables que nous avons eues depuis trois mois. A mesure que j'avance en âge, les chaleurs me deviennent de plus en plus insupportables. Bien des fois je ressemble à un homme qui touche à sa fin ¹.

 

¹ On a fait courir le bruit de la prochaine arrivée du R. P. De Smet en Belgique; on le disait même déjà en route. Jusqu'au 3 septembre, date de la dernière lettre que nous avons reçue du R. P. De Smet, il ne nous a rien dit de ce voyage. A cette date, il nous disait de nouveau : « Je suis devenu très sujet à beaucoup de petites misères corporelles, et ma fin me semble approcher à grands pas. »

                                                                   (Note de la rédaction.)

 

 

Je vous enverrai, dans quelques jours: -- 1° La traduction d'un assez long écrit sur le code civil et religieux des Indiens du Haut-Missouri, rédigé en anglais et imprimé dans le Month, à la demande du R. P. Weld. -- 2° L'histoire de la famille du Gros-François, chef assiniboin, publiée dans les Lettres and Notices, de Rochampton. Je l'ai fait traduire pour vous être envoyée. -- 3° La première lettre que j'ai écrite, en 1838, lors de ma première mission parmi les Pottowatomies. Elle vient d'être traduite en français pour la première fois. Peut-être y trouverez-vous quelque chose d'intéressant sur les coutumes et les traditions parmi les Indiens ².

 

² Nous avons reçu ces trois notices avec la lettre d'envoi du 3 septembre.

                                                                           (Note de la rédaction.)

 

 

Entrons en matière sur mon récent voyage.

 

Après quelques jours passés parmi les Pottowatomies du Kansas, je me trouvai parfaitement démoli, la bouche béante et haletante pour respirer une brise légère, incapable d'agiter les minces et petites feuilles des acacias qui environnent et ombragent la mission de Sainte-Marie. Nous étions alors au 20 juillet. Tout le monde y languissait sous un soleil ardent, qui faisait varier le thermomètre de 104 à 109 degrés à l'ombre, et jusqu'à 130 en plein soleil. J'en ressentirai, sans doute, les effets pour longtemps; mais patientons et espérons ! 

 

J'essayerai de vous donner dans cette lettre un petit aperçu sur ma mission; mais, je vous en prie, ne faites aucune attention au décousu de mon récit.

 

                                                        I

 

Comme l'année précédente, au mois de mars dernier, je fus honorablement prié par le gouvernement de me rendre parmi les Indiens du Haut-Missouri, principalement parmi les bandes hostiles des Dacotahs ou Sioux, pour tâcher de les amener à la paix, et pour leur faire connaître leur position critique et dangereuse s'ils persistaient à vouloir continuer leurs meurtres et leurs brigandages contre les Blancs.

 

Le 30 mars, je quittai Saint-Louis, par le chemin de fer, dans la compagnie des généraux Sherman, Harney, Sanborn, Ferry, Sheridan et plusieurs autres envoyés du gouvernement, pour nous rendre, par Chicago et Omaha, à Sheyenne-City, dans le Nébraska. A North-Platt-City, à la jonction des deux grandes fourches de la rivière Platte, un conseil fut tenu avec le grand chef des Brûlés, Spotted Tail ou Queue tachetée; et ses principaux guerriers. Ce conseil se termina favorablement et fut suivi par une abondante distribution de présents, consistant en vivres, habillements et armes, qui faisaient bondir de joie les cœurs de nos Sauvages.

 

Sheyenne, soit dit en passant, est une vraie merveille dans son genre. Elle datait à peine de six mois au 6 avril dernier, et comptait déjà près de 9,000 habitants. A l'heure où nous sommes, cette ville flottante n'a guère plus de 3,000 âmes. Bentonville, située dans les mêmes parages, ne date que d'un mois, et, au quatrième jour de son existence, sa population surpassait les 4,000.

 

Avec les généraux, nous fîmes une excursion de 40 milles, jusqu'au sommet des Côtes-Noires, que le chemin de fer traverse pour se rendre à San-Francisco. On assure que c'est le point le plus élevé qu'un chemin de fer ait atteint jusqu'ici, c'est-à-dire 8,000 pieds au-dessus du niveau de la mer; le mont Cénis peut-être excepté. Les commissaires de paix se dirigèrent ensuite vers le fort Laramée. Selon les arrangements pris, je revins à Omaha, où je passai les jours de Pâques. Je m'embarquai sur le vapeur Columbia, pour me rendre au fort Rice, à une distance par eau de 1,005 milles. Les eaux du Missouri étaient alors très basses et notre progrès était lent en conséquence; il fallait surmonter et traverser de nombreuses battures et des bancs de sable et d'argile. Les fournaises gourmandes de notre vapeur consumaient de quinze à vingt cordes de bois par jour.

 

Lorsque le bateau s'arrêtait pour prendre ou couper son approvisionnement nécessaire, j'eus souvent, parmi les habitants du voisinage qui se rendaient au chantier ou débarcadère, l'occasion d'exercer le saint ministère, soit en mariant des couples qui attendaient la présence du prêtre pour recevoir la bénédiction nuptiale, soit pour régénérer dans les saintes eaux du baptême un grand nombre d'enfants et plusieurs adultes.

 

Le capitaine et son premier officier, père et fils, les deux pilotes et d'autres parmi les principaux employés, étaient tous bons catholiques. J'avais ma petite chapelle à bord, et j'eus, chaque jour, la consolation d'offrir le saint sacrifice de la messe. Les officiers et les passagers catholiques en profitèrent pour s'approcher de temps en temps, et surtout aux fêtes solennelles, de la sainte table du Seigneur...

 

Après trente-trois jours de grands efforts contre les courants, contre les battures et les chicots, je fis mes adieux et mes remercîments au digne capitaine et à toutes mes bonnes et nouvelles connaissances, et on me débarqua au fort Rice, au milieu d'un très grand nombre d'Indiens, qui attendaient mon arrivée et me comblèrent d'amitiés. Ils s'y étaient rendus pour venir assister au grand conseil de paix. J'arrivai au fort Rice dans la matinée de la fête de Notre-Dame Auxiliatrice, Auxilium Christianorum, le 24 mai, jour bien propice pour obtenir du Ciel des faveurs sur les pauvres tribus indiennes « assises depuis tant de siècles à l'ombre de la mort. »  Depuis un grand nombre d'années, ils demandent avec instance des missionnaires catholiques, des Robes noires, comme ils les appellent. C'est la seule région des États-Unis qui se trouve destituée de tout secours spirituel. Sera-t-elle enfin pourvue de pasteurs, pour conduire au vrai bercail du Seigneur ces brebis égarées et si favorablement disposées ?  Prions et espérons.

 

En arrivant à Rice, j'eus d'abord à passer devant une longue file d'Indiens rangés le long du rivage; par tous leurs accoutrements fantasques, ils présentaient un coup d'œil vraiment pittoresque et admirable dans son genre. Leurs chevelures étaient ornées de plumes et de rubans de soie, où le rouge et le bleu prédominaient; leurs visages étaient barbouillés des couleurs les plus variées. Je reçus de tous une bonne poignée de mains, selon leur étiquette et usage; je m'aperçus que ceux qui me connaissaient, me pressaient la main beaucoup plus fortement que les autres. Mon petit bagage fut alors porté au logis qu'on m'avait préparé d'avance, et où tous les grands chefs des différentes tribus m'attendaient pour apprendre les nouvelles importantes du gouvernement à leur égard.

 

Vous vous apercevrez facilement, mon révérend Père, que je me trouvais à Rice en pleine besogne. Les quatre premiers jours furent employés à l'instruction des Indiens et à conférer le baptême à tous leurs petits enfants, au nombre de 600 à 700. Les 29, 30 et 31 mai furent consacrés aux soldats catholiques, irlandais et allemands, qui, pour la plupart, profitèrent de l'occasion pour s'approcher du tribunal de la pénitence et de la sainte Table, au jour solennel de la Pentecôte.

 

Le 1er et le 2 juin se passèrent en entretiens avec les chefs indiens et à faire mes préparatifs de départ, pour aller dans l'intérieur du pays à la recherche des bandes hostiles. Mon plan parut les étonner et ils ne me cachèrent guère les dangers qu'il renfermait, même sur la sécurité de ma chevelure ¹. Je leur répondis simplement : « Les petits enfants, dans toute leur innocence, sont les petits chéris, les petits anges du Grand-Esprit sur la terre. Devant l'image de la sainte Vierge Marie, la bonne mère et la grande protectrice de toutes les nations, six lampes brûlent, nuit et jour, pendant toute la durée de mon voyage. A Saint-Louis et ailleurs, au delà de mille petits enfants, devant ces lampes allumées, implorent chaque jour les faveurs et la protection du Ciel sur toute la bande qui m'accompagne. Je me confie avec toutes mes craintes entre les mains du Seigneur. »  Tous, comme d'un seul élan, levèrent les mains au ciel, en s'écriant : « Oh !  que c'est beau !  Nous serons de la partie !  Quand partirons-nous ? -- Demain, au lever du soleil ! »

 

¹ C'est-à-dire la sécurité de ma vie. Les sauvages enlèvent, comme des trophées, la chevelure des ennemis qu'ils tuent. De là cette expression : la sécurité de ma chevelure.

                                                                           (Note de la rédaction.)

 

 

                                                        II

 

Le 3 juin, je dis ma messe de grand matin pour recommander le voyage au Ciel. Un petit mot sur mes compagnons de voyage ne sera pas, je pense, hors de propos. M. Galpin, ancien traiteur ou négociant parmi les Sauvages et qui a passé trente années dans le pays, homme probe et d'une grande expérience, s'offrit généreusement pour m'accompagner en qualité d'interprète, avec sa vieille dame, Siouse de naissance, convertie à notre sainte religion, et qui exerce une grande influence parmi toutes les tribus indiennes de sa nation. J'ajouterai seulement les noms des principaux chefs de mon escorte. Les Deux Ours, grand chef de la tribu puissante des Panctonnais, qui se trouve à la tête de sept cents loges ou familles. C'est un homme très remarquable par son grand zèle pour la paix, par sa bravoure aussi bien que par son éloquence. Il m'a solennellement adopté comme frère. Le Cabri à la course, chef d'une grande tribu d'Uncpapas, renommé par sa bravoure et ses hauts faits à la guerre contre ses ennemis et surtout contre les Blancs. Depuis l'année dernière, il a accepté toutes les propositions de paix avec franchise et avec ardeur, et aujourd'hui il se dévoue à les maintenir. Suivent ensuite : la Côte d'Ours, le Soliveau, le Noir dans tout son entour, l'Esprit revenant, le Nuage brûlant, le Petit Chien et le Corbeau assis, tous chefs remarquables et renommés. Ils se trouvent à la tête de mon escorte avec quatre-vingts de leurs principaux braves et guerriers. Ils appartiennent à différentes tribus siouses que voici : Panctonnais, Panctons, Têtes coupées, Pieds noirs, Uncpapas, Minicanjous, Ogallabas, Sissitous et Santees. Tous se présentèrent et s'attachèrent généreusement et librement à mon service, dans le seul but d'engager leurs confrères hostiles à me prêter une oreille favorable et attentive, et, s'il le fallait, de me protéger.

 

La réunion était complète. Un grand cercle fut formé, auquel s'étaient joints plusieurs officiers du fort, des soldats et un grand nombre d'Indiens de ces différentes tribus. J'offris alors une prière solennelle au Grand-Esprit pour nous placer sous sa sauvegarde, et fis une courte allocution aux nombreux amis qui nous entouraient pour nous recommander à leurs pieux souvenirs.

 

Notre marche s'ouvrit à sept heures du matin. Nous nous dirigeâmes vers l'ouest, suivant la ligne directe que le soleil parcourt. Nous fîmes, ce jour, vingt-deux milles et campâmes sur le bord septentrional de la rivière Boulet-à-canon.

 

Le pays, dans tous les parages que nous traversâmes, est très onduleux et couvert d'un riche tapis de verdure, et, dans cette saison de l'année, d'une grande variété de fleurs, toujours si agréables à la vue. Les fleurs étoilées du cactus, jaunes, blanches et rouges, y dominaient surtout. Nous eûmes pendant la journée une forte averse, accompagnée d'un vent violent, qui retarda beaucoup la marche de nos deux waggons, chargés de nos petites provisions et des sacs de voyage de toute mon escorte.

 

Arrivés au campement, il ne fallut pas longtemps pour s'y mettre à l'aise.

 

Tous parurent animés et enchantés et se mirent joyeusement à la besogne. Les chasseurs se présentèrent avec quatre beaux cabris tués. Il serait difficile de suivre le cabri à la course. On raconte comme un fait extraordinaire qu'un jeune Indien de mon escorte, à la poursuite d'un de ces animaux, ayant lancé son cheval ventre à terre, parvint à loger deux flèches dans le corps de l'animal. La ruse vient au secours du chasseur; il imite le cri de détresse des petits, et lorsque le cabri s'arrête et observe, le chasseur lui porte le coup mortel.

 

Tandis que les uns s'occupent de l'arrangement de leurs couchettes, composées de minces branches de saules et de cotonniers, les autres s'empressent d'allumer des feux, de remplir les chaudières et les cafetières, de dresser des rangées de grillades au bout de bâtons pointus. Le Sauvage a un estomac excellent et d'une grande capacité; les quatre cabris avec une suite d'etcœtera, apportés du fort Rice, disparaissent rapidement au premier repas. Puis, comme pour obtenir une salutaire digestion, les Sauvages dansent quelques rondes, avec les plus vifs mouvements des bras et des jambes, accompagnés de chants joyeux à pleine gorge, et analogues aux circonstances dans lesquelles ils se trouvent pour le moment. Ils s'assoient enfin, et tandis que l'inséparable calumet passe de bouche en bouche, ils parlent et raisonnent sur les affaires du jour, racontent des histoires, leurs prouesses à la chasse ou leurs exploits à la guerre, rient et jasent jusqu'à ce que le sommeil s'empare d'eux. Alors ils se retirent pour prendre le repos. J'essaie, à l'occasion, par différentes instructions, de les amener à la bonne coutume de faire leurs pratiques de dévotion envers le Grand-Esprit, tous les matins en se levant et le soir avant de se coucher.

 

Le 4 juin, après avoir passé une bonne et tranquille nuit, nous étions levés de grand matin pour la seconde journée de voyage. On allume aussitôt les feux, on prépare les chaudières et l'eau bouillante, on dit la prière du matin, on prend à la hâte sa tasse de café, sa grillade et son biscuit; le tout dure environ trois quarts d'heur. A cinq heures du matin nous étions en route.

 

Il serait trop long de vous donner jour par jour les détails de notre marche et de la contrée parcourue. Pour vous épargner les répétitions et les redites, je vous noterai ici que le pays dont nous traversâmes environ 250 milles, est une succession de riantes plaines onduleuses et de plateaux hauts et immenses, entièrement destitués de forêts. Le sol, ou terre végétale, y est partout très léger, imprégné, dans beaucoup d'endroits, de salpêtre, qui rend les eaux stagnantes, désagréables à boire et malsaines. En été surtout, les eaux coulantes sont rares. La rivière Boulet-à-Canon a son petit courant dans toute son étendue et prend sa source dans des promontoires qu'on aperçoit à deux journées de marche, et que les Indiens appellent les buttes pluvieuses ou nébuleuses, sans cesse enveloppées dans une brume bleuâtre. Tous ses tributaires consistent, pendant l'été, en puits et en trous d'eau qui ne donnent leur contingent à la rivière-mère que dans les averses momentanées assez ordinaires, et dans les saisons pluvieuses. De petits poissons, le rat musqué et le castor y abondent. On trouve çà et là sur les bords de ces petites rivières le sureau, sambucus, l'orme, ulmus L., et la cerise à grappes, qui donne une belle fleur odoriférante et un fruit très agréable, que les sauvages ramassent avec soin. Lorsque le bois manque, on se sert de crottins secs de buffles pour faire la cuisine; ils brûlent comme la tourbe. Les plaines sont couvertes de gazons courts, mais très nutritifs, appelés le gazon au buffle, qui serviront un jour à l'entretien et à l'engrais d'innombrables troupeaux domestiques. Partout on trouve en abondance la pomme blanche, espèce de patate sauvage que la Providence y a répandue avec profusion pour le soutien de ses pauvres enfants du désert. Lorsque la faim presse l'Indien, il n'a qu'à descendre de son cheval et, muni d'un bâton pointu de bois dur, qu'il porte toujours en voyage, en dix minutes il retire assez de racines de la terre pour se rassasier en ce moment. Cette patate est farineuse et se mange crue, aussi bien que bouillie ou cuite avec la viande. Elle est un grand remède contre le scorbut, maladie dont les Sauvages ne sont guère attaqués. Les parterres de belles fleurs variées se font remarquer surtout dans les endroits où le sol est léger et sablonneux. On voit, dans toute la région parcourue, des promontoires ou buttes très élevées, où les petits ruisseaux ont leurs sources et prennent naissance, et indiquent au voyageur la route qu'il doit suivre. Je vous nommerai ici les plus remarquables, sur les indications données par mes compagnons de voyage : les Trois buttes, la butte Aux-dents-de-chien, la butte Blanche, la butte Au-sable, les buttes Qui-se-regardent, la butte à la Pierre-bleue; ce sont les principales qui se présentèrent sur notre passage. Le sommet des plateaux élevés qui séparent les eaux du Missouri de celles de son grand tributaire la rivière Roche-jaune, doivent avoir une élévation de quatre à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. La surface du pays est couverte de scories, de fragments de lave, de bois pétrifié et dans un état de cristallisation. La nature y a été évidemment dans des transes violentes et jetée dans une transition complète. On y remarque encore, en grand nombre, ces mystérieux restes des monuments des temps passés, des souches d'arbres pétrifiés d'une énorme circonférence, et d'une hauteur de quatre à huit pieds. Aujourd'hui il n'y reste pas un vestige de bois. J'ai fait dans ces parages une petite collection de pétrifications, qui ravit et étonne nos amateurs et nos professeurs de géologie. La région parcourue dans les vallons de la Roche-jaune et de ses tributaires est plus sablonneuse et plus stérile que la partie de l'est, sur le versant du Missouri; c'est le pays par excellence où les cactus, l'aiguille d'Adam, yucca, les absinthes, l'artemisia et toutes les plantes propres aux terres stériles parviennent à leur maturité et perfection. On y remarque encore de fortes couches de lignite; partout où elles ont été en combustion, les hauts coteaux et les monticules rougeâtres qui couvrent ce pays, en portent les empreintes. Les grands animaux qui appartiennent à la région parcourue sont le buffle, le cabri, le chevreuil, l'élan, la grosse corne et l'ours. Pendant nos vingt-huit jours de voyage, nos chasseurs tuèrent cinq buffles, au delà de trois cents cabris, quelques chevreuils, grosses cornes et élans, Nos tables rustiques ont été, chaque jour, abondamment pourvues; et nos bons Sauvages n'ont cessé d'y faire honneur.

 

Chemin faisant, nous passâmes près de deux tombeaux de braves tués à la guerre et placés sur des échafaudages. Ma bande s'arrêta un instant pour leur rendre hommage, fumer le calumet, et chanter à la mémoire de leurs illustres compagnons. Combattre en brave et mourir couvert de blessures est parmi eux le nec plus ultra de la gloire. Voici leurs paroles : « Tu nous as précédés au pays des âmes. -- Sur ta tombe aujourd'hui nous admirons les hauts faits. -- Ta mort a été vengée par tes frères en armes. -- Repose en paix, illustre guerrier ! »  Les voix mélodieuses des femmes se mêlant aux tons lugubres des hommes, rendirent le chant funèbre vraiment imposant.

 

Le 9 juin, après six journées de marche, n'ayant trouvé aucune trace de camp ennemi, nous députâmes quatre coureurs de notre escorte, le Soliveau, la Nue brûlante, le Petit chien et le Corbeau assis, pour aller battre la plaine à la recherche de l'ennemi. Nous étions convenus de la direction à prendre et des campements à occuper jour par jour. Chacun d'eux était porteur d'une petite charge de tabac. Je ferai remarquer ici que l'envoi du tabac est équivalent à une invitation en règle ou à une annonce qu'on a le désir de se rencontrer pour conférer sur des affaires importantes. Si votre tabac est accepté, c'est une marque assurée de votre admission parmi eux; si, au contraire, on le refuse, c'est un signe que toute communication est interdite. On prend alors ses mesures.

 

Le 16 juin, nous étions campés aux sources de la rivière au Castor, tributaire de la rivière Petit-Missouri des Gros-Ventres. Elle sort des collines montagneuses qui séparent les eaux du Missouri de celles de la Roche jaune. Tard dans l'après-dînée, nous aperçûmes, dans le lointain, l'approche d'une bande d'Indiens. La longue-vue nous fit distinguer le retour de nos avant-coureurs, et bientôt après ils se présentaient au camp, à la tête d'une députation de dix-huit guerriers, annonçant leur arrivée par des acclamations bruyantes et des chants joyeux. Tous me serrent la main avec un vif empressement, et, après avoir fumé ensemble le calumet de paix, première preuve de leur bon vouloir envers moi, ils m'annoncent, au nom des grands chefs du camp, que mon tabac a été reçu favorablement; que l'entrée du camp est accordée à la seule Robe noire; que nul autre blanc n'en échapperait avec sa chevelure; que tous les chefs et guerriers m'attendent avec impatience, dans le désir de m'entendre et de connaître les motifs de ma visite.

 

Nous eûmes ensuite un échange de nouvelles. J'appris que le grand camp se trouvait à trois journées de marche, dans la vallée de la rivière Roche jaune, à quelques milles au-dessus de l'embouchure de la rivière à la Poudre.

 

La nuit se passa en festins entre les Indiens de mon escorte et les nouveaux venus, entremêlés de chants joyeux et de rondes fraternelles du calumet. C'étaient des réunions bruyantes, à la sauvage, mais où en même temps présidaient l'harmonie et la cordialité.

 

Le 17 juin, après un sommeil tel quel, nous levâmes le camp de grand matin. Plusieurs heures furent employées pour gagner les hauteurs ou le sommet qui sépare les deux eaux. De cette élévation, la vue s'étend sur une région des plus arides et des plus désolées; elle nous parut impénétrable pour nos deux waggons. Après bien des examens, la résolution de pousser en avant fut prise, et à force de bras et en doublant et triplant le nombre des montures pour une distance de six milles, toutes les montées et les descentes furent à la fin vaincues. Tout cet endroit possède peu ou point de végétation ou de verdure. Nous passâmes ensuite dans la vallée-aux-Peupliers, populus, unie mais très sablonneuse sur une grande distance; nous y campâmes près d'un étang d'eau stagnante et verdâtre. Pour la première fois, nous y trouvâmes une abondance de bois. Toute la journée du lendemain fut occupée à traverser des plaines onduleuses et élevées, où les cactus et les absinthes dominaient, sur une distance de 25 milles, et nous campâmes sur la Grande-Sableuse, tributaire de la rivière-au-Peuplier.

 

                                                        (Pour être continué.)

 

 

LA  PACIFICATION  PAR  LA  ROBE  NOIRE

 

QUATRE-VINGT-TROISIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

(Suite et fin. Voir page 476.)

 

 

 

                                                        III

 

Le 19 juin, après avoir traversé un beau plateau d'une étendue de 12 milles, nous arrivâmes enfin sur les collines qui bordent la rivière à la Poudre. Je passerai sous silence la belle perspective qui se présenta à notre vue; un mot suffira. La rivière à la Poudre était là devant nous. Son lit est large et sablonneux sans être profond. A une petite distance à notre droite, elle paye son tribut à la Roche jaune et mêle ses eaux avec celles d'une grande cataracte ou rapide, qui est au-dessus de son embouchure et dont on entend de loin le bruit sourd, ressemblant au roulement éloigné du tonnerre. A cet endroit, les collines montagneuses de la Roche jaune, quoique entièrement stériles, sont très remarquables et fort pittoresques.

 

A une distance d'environ 4 milles dans la basse plaine de la rivière à la Poudre, nous vîmes une forte cohorte de cavaliers, composée de 400 à 500 guerriers qui venaient à ma l'encontre. Aussitôt je fis élever mon étendard de paix, portant le saint Nom de Jésus sur un côté, et sur l'autre, l'image de la sainte Vierge Marie, entourée d'étoiles d'or. Ils le prirent d'abord pour le drapeau, si odieux parmi eux, des États-Unis. A ce signe, toute la cohorte s'arrêta et parut entrer en consultation. Tout de suite après, les quatre grands chefs s'approchent de nous à bride abattue, et semblent voltiger à l'entour du drapeau. Ils s'informent de ce que c'est, et, en comprenant la signification et la haute importance, ils me donnent la main et font signe à tous les guerriers de s'avancer. Ils se rangent sur une seule et longue ligne ou phalange; nous faisons de même, et, drapeau en tête, nous allons à leur rencontre. En même temps, l'air retentit des cris et des chants de joie de part et d'autre. J'étais attendri jusqu'aux larmes en voyant la réception que ces fils du désert, encore païens, avaient préparée à la pauvre Robe noire. Ce fut le plus beau spectacle auquel j'ai jamais eu le bonheur d'assister, et, contre toute attente, rempli des manifestations du plus profond respect. Tout était sauvage et bruyant à la fois, et tout se faisait dans un ordre admirable. Arrivés à une distance de deux à trois cents verges, les deux colonnes s'arrêtent face à face. Tous les chefs viennent me serrer la main en signe d'amitié et me souhaitent la bienvenue dans leur pays. Ensuite, entouré des chefs, je donne la main à toute la cohorte guerrière. Les échanges de chevaux, d'armes et d'habillements ont lieu en même temps entre les deux colonnes. Cette première cérémonie finie, les quatre grands chefs me servent de garde d'honneur, pour éviter toute attaque perfide de la part de quelque traître caché, résolu à se venger sur la peau blanche. Selon le code pénal en vigueur parmi les Sauvages, tout Indien qui a perdu un membre de sa famille, tué par les Blancs, est obligé d'en tirer vengeance sur le premier Blanc qu'il rencontre. Or, à mon arrivée parmi eux, un bon nombre se trouvaient dans ce cas. Précédé du pavillon de la sainte Vierge, on se dirigea ensuite vers le grand camp, qui se trouvait à une distance de 10 à 12 milles et comprenait près de 600 loges. La rivière à la Poudre une fois traversée, on se reforma en phalange assez serrée. Une espèce d'ordre tout à fait militaire fut strictement observé.

 

Les accoutrements étaient tous sauvages. Des plumes de divers oiseaux, celles d'aigle surtout ornaient les longues chevelures; les coursiers les portaient à la crinière et à la queue, entremêlées de rubans de soie variés et de chevelures remportées sur l'ennemi. Chacun, selon son caprice, s'était barbouillé le visage de rouge, de noir, de jaune ou de bleu, bigarré ou tacheté de toutes les couleurs imaginables. J'assistai à cette vraie et unique mascarade qui se voit bien rarement ici, et à laquelle je ne m'attendais nullement. Toutefois, j'avais le cœur aussi tranquille et l'esprit aussi calme que si j'avais été au milieu de vous, et je ne cessai de former des vœux bien sincères pour leur conversion.

 

Nous fîmes notre entrée dans le camp au milieu de 4,000 à 5,000 Indiens, grands et petits, qui nous reçurent avec toutes les marques d'une joie vive et sincère. Bientôt après, je pris possession d'une grande loge placée au centre du camp, que le généralissime des guerriers, le Taureau-Assis, m'avait fait préparer, et qui était gardée nuit et jour par une bande de ses plus fidèles soldats. La faim et la fatigue s'étaient emparées de moi; on me préparera à la hâte une bouchée, et je ne tardai pas à prendre un petit somme.

 

A mon réveil, je trouvai le Taureau-Assis à mes côtes, ainsi que le grand chef du camp, le Quatre-Cornes, la Lune-Noire, son grand orateur, et l'Homme-sans-cou. Le Taureau-Assis m'adressa ensuite la parole et me dit :

         « Robe noire, je me supporte à peine sous le poids du sang des Blancs que j'ai versé. Les Blancs ont provoqué la guerre; leurs injustices, leurs indignités vis-à-vis de nos familles, le massacre cruel et inouï, sans la moindre provocation, au fort où Shevington commandait, de 600 à 700 femmes, enfants et vieillards, ont fait vibrer toutes les veines qui me lient et me supportent. Je me suis levé, le casse-tête en main, et j'ai fait aux Blancs tout le mal que j'ai pu leur faire. Aujourd'hui, tu es au milieu de nous, et, à ta présence, mes bras s'étendent jusqu'à terre comme morts. J'écouterai tes bonnes paroles de paix, et aussi méchant que j'ai été pour la race des Blancs, aussi bon je suis prêt à devenir en leur faveur. » 

 

Les chefs me parlèrent ensuite des préparatifs à faire pour le grand conseil qu'on devait tenir le lendemain. Le restant de la journée, jusqu'à une heure très avancée, se passa en visites et entretiens avec les principaux guerriers et représentants du camp.

 

Un incident consolant et digne à la fois d'être rapporté eut lieu dans ma loge. Un vieillard vénérable, remarquable par sa haute taille et courbé sous le poids de l'âge, se soutenant sur un bâton surmonté d'une vieille baïonnette, vint me présenter la main et m'exprimer son bonheur de me revoir. Il portait sur la poitrine une croix en cuivre, vieille et usée. Ce fut la seule marque de religion que je pus observer dans le vaste camp indien. Elle me remplit de joie et d'émotion. Je l'interrogeai avec empressement et intérêt, pour connaître de qui il avait reçu cette croix. Après un moment de réflexion et comptant sur ses doigts, il me répondit : « C'est toi, Robe noire, qui m'as donné cette croix. Je la porte, sans la quitter, depuis vingt-six neiges (1). La croix m'a élevé aux nues parmi mon peuple (2). Si je marche encore sur la terre (3), c'est à la croix que j'en suis redevable; et le Grand-Esprit a béni ma nombreuse famille. »  Je le priai de s'expliquer, et il continua : « Lorsque j'étais plus jeune, j'aimais le whiskey (4) à la folie, et, à chaque occasion, je m'enivrais et commettais des excès. Il y a vingt-six neiges depuis que j'ai assisté à ma dernière et turbulente orgie. J'en étais étourdi et malade. J'eus le bonheur alors de te rencontrer, et tu me fis connaître que ma conduite était un ombrage au Maître de la vie et l'offensait gravement. Depuis lors, je me suis souvent trouvé dans l'occasion; mes amis voulurent quelquefois m'entraîner à les rejoindre dans leurs réjouissances illicites, et souvent mon ancien et mauvais penchant combattait ma bonne volonté, qui désirait résister à la tentation. Chaque fois, la croix est venue à mon secours. Je la prenais entre les mains, en implorant le Grand-Esprit de m'accorder des forces; et tes paroles, Robe noire, me revenaient à la mémoire. Depuis l'époque de notre première entrevue, j'ai renoncé à la boisson, sans jamais en prendre une seule goutte. »  Muni de la grâce de Dieu, la force d'âme du bon vieillard et sa ferme volonté de résister à la tentation étaient vraiment admirables. Ce bon Sauvage, simple de cœur, vivant au milieu de ses confrères païens, dans le camp le plus hostile du désert, eut peu de peine à comprendre les choses les plus élevées; il reçut d'en haut la lumière de l'intelligence et puisa sa force dans l'humble petite croix. Comme le dit si bien Thomas a Kempis (liv. II, c. xII), le pauvre Sauvage « trouvait dans la croix l'asile contre son mauvais penchant, l'infusion des douceurs du ciel, la force de l'âme et la joie de l'esprit. »  Il avait toujours conservé l'espoir de me revoir. Quelque chose de très essentiel lui manquait. Je l'encourageai à persévérer dans ses bons propos. Je lui parlai de la haute importance du sacrement de la régénération, qui le rendrait digne d'entrer, après sa mort, dans la patrie céleste, pour vivre éternellement parmi les heureux enfants du Grand-Esprit. Padanegricka, ou le Riccarie jaune, c'était le nom du vieillard. Après le conseil, et lorsque je quittai le camp, il me suivit jusqu'à une distance de 350 milles. Chaque soir, au campement, il reçut une instruction et fut solennellement baptisé sous le nom de Pierre, le 28 juin dernier. Il m'en témoigna la plus vive reconnaissance, et, comblé de joie, il retourna au camp qu'il avait quitté.

 

(1) Années. -- (2) C'est-à-dire : m'a rendu grand et respectable. -- (3) Si je vis. -- (4) Boisson.

 

                                                        IV

 

Le jour du grand conseil, 21 juin, de grand matin, hommes et femmes s'étaient occupés à préparer le local où le conseil devait se tenir. Ce local occupait près d'une demi-acre de terre, ou 2,420 verges carrées. Tout l'endroit fut entouré d'une suite de tepics ou loges indiennes, composées chacune de vingt à vingt-quatre peaux de buffles, suspendues sur de longues perches de sapin. Le drapeau de la sainte Vierge occupait le centre. A côté de cet étendard, un banc me fut destiné, orné de belles peaux de buffles. Lorsque tous les Indiens, au nombre de 4,000 à 5,000, y eurent pris place, je fus solennellement introduit dans le salon champêtre, improvisé par les deux grands chefs : le Quatre-Cornes et la Lune-Noire. J'y pris ma place.

 

Le conseil s'ouvrit par des chants et des danses, bruyants, joyeux et bien sauvages à la fois, auxquels les guerriers seuls prenaient part. Le Quatre-Cornes alluma alors son calumet de paix, le présenta d'abord avec solennité au Grand-Esprit, en implorant ses lumières et ses faveurs; et le dirigea vers les quatre points cardinaux, vers le soleil et la terre, comme témoins des actions du conseil. Ensuite, il passa lui-même le calumet de bouche en bouche. J'étais le premier à le recevoir, avec mon interprète. Les chefs étaient placés selon le rang qu'ils occupent dans la tribu. Chacun tira quelques bouffées du calumet. Cette cerémonie terminée, le grand chef m'adressa la parole et me dit : « Parle, Robe noire, mes oreilles sont ouvertes pour entendre tes paroles. »  Tout cela se fit avec la plus grande gravité et au milieu d'un profond silence.

 

 

Debout et levant les mains au ciel, je fis une prière au Grand-Esprit pour implorer ses lumières, ses bénédictions et son secours sur toute la grande réunion. Pendant près d'une heure, je leur fis l'exposé des motifs désintéressés qui m'avaient amené au milieu d'eux, et qui ne pouvaient que tendre à leur bonheur, si mes paroles étaient bien prises. Je leur parlai surtout des dangers qui les environnaient, de leur faiblesse vis-à-vis des grandes forces des Blancs, si le Grand-Père était forcé de les diriger contre eux. Les maux de la guerre avaient été terribles, et les crimes commis de part et d'autre avaient été atroces. Le Grand-Père désirait que tout fût oublié et enterré. Aujourd'hui, sa main était prête à les aider, à leur accorder des instruments d'agriculture, des animaux domestiques, des hommes pour leur apprendre le travail des champs, et des maîtres et maîtresses pour instruire leurs petits enfants; tout leur était offert sans la moindre rémunération ou cession de terres de leur part.

 

Ces points furent discutés, et, sur la demande que je leur en fis, les Indiens résolurent d'envoyer une députation aux commissaires de paix. Quatre chefs parlèrent. Leurs discours roulèrent tous à peu près sur les mêmes objets. Il me suffira de vous citer le discours de la Lune-Noire, ainsi que les cérémonies qui l'accompagnèrent.

 

Il se lève, le calumet en main; et, s'adressant à son peuple, il lui dit: « Prête l'oreille à mes paroles. »  Alors il lève solennellement le calumet au ciel et le baisse jusqu'à terre; ce qui, dans l'interprétation indienne, est prendre à témoin le ciel et la terre. A sa demande, je touche le calumet avec les lèvres, je place la main droite sur le tuyau et en tire quelques bouffées. Il en fait autant, et la pipe passe à d'autres. Il dit alors à haute voix :

            « La Robe noire a fait une longue route pour venir jusqu'à nous. Sa présence au milieu de nous me remplit de joie, et de tout mon cœur je lui souhaite la bienvenue dans mon pays. Toutes les paroles que la Robe noire a prononcées sont intelligibles, bonnes et remplies de vérité. Je les conserverai soigneusement dans mon esprit. Toutefois, nos cœurs sont ulcérés et ont reçu de profondes blessures. Ces blessures sont encore à guérir. Une cruelle guerre a désolé et appauvri notre pays. La torche désolante de la guerre n'a pas été allumée parmi nous; ce sont les Sioux à l'est et les Sheyennes au sud qui ont d'abord soulevé la guerre, pour se venger des injustices et des cruautés des Blancs. Nous avons été forcés d'y prendre part, car, nous aussi, nous avons été les victimes de leur rapacité et de leurs méfaits. Aujourd'hui, lorsque nous parcourons nos plaines, nous trouvons çà et là la verdure tachetée de sang. Ce ne sont pas les taches rougeâtres du buffle et du cerf tués à la chasse; mais ce sont celles de nos propres camarades ou des Blancs immolés à la vengeance. Le buffle, le cerf, le cabri, la grosse-corne et le chevreuil ont quitté nos immenses plaines; on ne les retrouve guère que de loin en loin, et toujours moins nombreux. Ne serait-ce pas peut-être l'odeur du sang humain qui les met en fuite ?  J'ajouterai que, contre notre aveu, les Blancs entrelacent notre pays de leurs grandes routes de transport et d'émigration; ils bâtissent des forts sur différents points et les surmontent de tonnerres (canons); ils tuent nos animaux même au delà de leurs besoins; ils sont cruels envers nos gens, les maltraitent et les massacrent sans cause ou pour le moindre motif, lors même qu'ils sont à la recherche de vivres, d'animaux et de racines pour nourrir leurs femmes et leurs enfants. Ils abattent nos forêts, malgré nous, sans nous en donner la valeur. Ils ruinent notre pays. 

 

» Nous nous opposons aux grandes routes qui éloignent les buffles de nos terres. C'est notre sol, et nous sommes déterminés à n'en pas céder un pouce. Nos ancêtres sont nés et enterrés sur ce sol. Nous désirons que nos tombes occupent le même sol. Nous avons été forcés de haïr les Blancs. Qu'ils nous traitent en frères, et la guerre cessera; qu'ils restent chez eux, nous n'irons jamais les troubler. L'idée de les voir arriver ici pour y bâtir leurs cabanes nous révolte, et nous sommes déterminés à nous y opposer ou à mourir.

 

» Toi, messager de la paix, tu nous fais entrevoir un meilleur avenir. Eh bien, soit !  espérons !  Étendons un voile sur le passé et qu'il passe en oubli.

 

» Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. En présence de tout mon peuple, je t'exprime ici toute ma reconnaissance pour les bonnes nouve1les que tu nous as annoncées, et pour tous tes bons conseils et avis. Nous acceptons ton tabac (ou invitation). Quelques-uns de nos guerriers t'accompagneront au fort Rice, pour entendre les paroles et les propositions des commissaires du Grand-Père. Si leurs paroles sont acceptables, la paix sera faite. »

 

Il reprit alors sa place. Après la Lune-Noire, parlèrent le Taureau-Assis, les Deux-Ours et le Cabri-en-Course. Tous traitèrent le même sujet que la Lune-Noire, et se prononcèrent en faveur de la paix. Il est inutile de rapporter leurs différents discours. .

 

A la clôture du conseil et au moment de se séparer, les chefs me prièrent, avec les plus vives instances, de leur laisser mon grand drapeau de la paix, comme souvenir du grand jour du conseil. Je me rendis volontiers à leur désir. Je leur présentai le drapeau comme un témoignage de reconnaissance de la confiance qu'ils m'avaient inspirée dans toute leur conduite envers moi, et dans les discours qu'ils venaient prononcer. En même temps, j'exprimai l'espoir bien sincère que le drapeau, qui portait le doux Nom de Jésus et la belle image de la Vierge, Mère de toutes les nations et Reine du ciel, fût un gage de salut et de bonheur pour toute la tribu. Je les recommandai bien spécialement à la protection de la sainte et bonne Mère, l'Auxilium et refugium Indianorum, comme anciennement au Paraguay, au Canada, toujours et partout.

 

Un porte-drapeau fut nommé parmi les guerriers les plus distingués; ce fut Le Fiel, homme très remarquable à cause de ses souffrances et de la manière merveilleuse dont il a échappé aux baïonnettes des soldats américains. Il m'a raconté l'histoire de ses malheurs et j'ai touché de mes propres doigts les cicatrices qu'il porte. Il avait été fait prisonnier, sous l'accusation de vol de chevaux. C'était pendant l'hiver, et la neige couvrait le sol. Chemin faisant vers la prison du fort, les soldats crurent qu'il avait l'intention de s'échapper, et ils lui passèrent deux baïonnettes à travers le corps. Il tomba, baigné dans son sang. Il ne perdit point connaissance et contrefit le mort. On le foula aux pieds et on le couvrit de contusions à coups de botte et de soulier. Pour finir leur œuvre lâche et cruelle sur leur prisonnier, les soldats lui passèrent une troisième baïonnette à travers le cou, et le jetèrent enfin dans un profond ravin. Il y demeura pendant quelque temps, sans connaissance, sur la neige amoncelée et dans un état de nudité. Lorsqu'il reprit connaissance, la nuit était déjà bien avancée; il se leva et marcha environ 20 milles. Arrivé dans la forêt, sur le bord du Missouri, il y trouva un feu allumé, où il réchauffa ses membres engourdis par le froid. L'espoir de la vie lui revint alors, et il implora le Grand-Esprit de le prendre en pitié et de le préserver. Il assouvit ensuite sa soif ardente et fiévreuse, et se lava le corps du sang caillé qui le couvrait. Dans l'espoir de rencontrer quelqu'un, il continua à se traîner, et enfin, à quelques milles de là, il découvrit une loge indienne. C'était celle du vieux Pierre Padanegricka, qui le traita en véritable samaritain, Lorsqu'il fit jour, son hôte le fit porter sur un brancard au grand camp, où il fut reçu avec tous les honneurs d'un grand guerrier. Au récit qu'il y fit des cruautés des soldats et à la vue de ses blessures, la rage des guerriers fut à son comble, et un grand nombre de pauvres malheureux Blancs en tombèrent les victimes. En moins d'une année, Le Fiel partit lui-même pour sa guerre de vengeance et revint au camp, au milieu des acclamations, ayant sept chevelures de Blancs attachées au bout de sa lance. Le Fiel fut un des députés Uncpapas qui m'accompagnèrent au fort Rice. Il y fut bien reçu par les généraux commissaires et les officiers du poste. Il assista au grand conseil, fit le premier discours et signa le traité de paix. Chargé de présents, il retourna satisfait chez son peuple. Tel avait été Le Fiel, devenu depuis porte-drapeau de la sainte Vierge.

 

Après la remise de la bannière, il y eut un chant, auquel les échos des collines répondirent, et une danse qui fit trembler la terre. Ce fut la fin du conseil. Il se termina tranquillement, en bon ordre et bonne harmonie. Chacun regagna son gîte.

 

Je me rendis à ma loge, où les principaux Indiens me suivirent. Un grand nombre de petits enfants vinrent s'y présenter, conduits par leurs mères, qui tenaient leurs papous ou nouveau-nés dans leurs bras. Je sortis aussitôt, et ils s'empressèrent, avec une confiance bien rare parmi les enfants indiens, de me présenter leurs petites mains. Les mères ne furent satisfaites que lorsque j'eus imposé les mains sur tête de tous leurs nouveau-nés et de tous leurs petits enfants. Elles retirèrent ensuite contentes et heureuses.

 

Le 21 juin, fête de saint Louis de Gonzague, je dis la messe de bon matin. Avant le lever du soleil, nous commençâmes notre retour vers le fort Rice, où les commissaires du gouvernement m'attendaient. Mon escorte, composée de quatre-vingt-quatre hommes, était là. Les huit députés Uncpapas s'y trouvaient, et une trentaine de familles du camp ennemi, 160 personnes, voulurent m'accompagner. Comme à mon arrivée, les quatre grands chefs et les principaux guerriers me servirent d'escorte et ne me quittèrent qu'après avoir traversé la rivière à la Poudre, en me témoignant jusqu'à la fin leur estime et leur respect. Chaque jour, nous fîmes de 35 à 45 milles. Le temps était beau et favorable; les animaux sauvages, buffles et cabris, étaient abondants.

 

Le 30 juin, nous fîmes notre entrée solennelle au fort Rice, où nous fûmes reçus, avec les démonstrations de la joie la plus vive, par les commissaires de paix, les officiers de l'armée et des milliers de Sauvages s'y trouvaient réunis.

 

Le grand conseil de paix eut lieu le 2 juillet. Là, 50,000 Indiens se trouvaient représentés. Depuis cinquante ans, ce fut le plus grand conseil qui eût été tenu sur le Missouri. Tout s'y termina favorablement, et le traité de paix fut signé par tous les chefs et principaux guerriers. Le 3 et le 4 juillet, la distribution des présents se fit en bon ordre et à la grande satisfaction des Sauvages.

 

En chemin, j'avais conféré le baptême à une soixantaine de petits enfants et à cinq personnes avancées en âge, parmi lesquelles se trouvait le bon vieillard Pierre.

 

Je quittai le fort Rice, le 4 juillet, pour visiter plusieurs tribus campées près du fort Sully, où je baptisai tous les petits enfants. Je donnai ensuite une mission aux soldats catholiques.

 

Le 11 du même mois, je descendis la rivière pour me rendre à Leavenworth et de là à la mission de Sainte-Marie.

 

En me recommandant, avec les pauvres tribus indiennes du Haut-Missouri, c'est-à-dire du Nébraska et du Montana, aux prières de mes amis, j'ai l'honneur d'être,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.