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1856 - lettre 16 - Origine des Delawares.

Lettre 16

SEIZIÈME  LETTRE  DU  R.P. DE SMET

 

¹ Nous continuerons de publier, en 1856, la série de ces précieuses lettres. Elles font bien connaitre les peuplades des contrées parcourues par le missionnaire.

Le Chroniqueur de Fribourg, dans son numéro 131, du 1er novembre dernier, disait, à l'occasion de la quatorzième lettre, publiée dans notre recueil : « Elle contient les pages émouvantes que le R. P. Desmet a recueillies sur son chemin apostolique, en évangélisant les peuplades indiennes de l'Amérique. Cela vaut mieux que les romans si froids de Cooper; cela a tout l’intérêt des récits pittoresques de Ferry; et l'on ne s'aperçoit même pas que c'est un Jésuite et un missionnaire qui vous initie à ces drames sanglant. »

(Note de la rédaction.)

 

Au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Université de Saint-Louis, mars 1855.

 

                            Mon révérend Père ,

 

Dans une lettre du 13 de ce mois, je vous ai promis quelques notions sur l'origine des Delawares. Je vais satisfaire à ma promesse , en vous rapportant la tradition.

 

Les Delawares, ou Lenni-Lennapi, croient que le Grand-Esprit créa d'abord la terre et l’eau, les arbres et les plantes, les oiseaux et les poissons, les animaux et les insectes; en dernier lieu, il créa le premier Lenap ou Delaware. Il plaça un limaçon sur le bord d'une belle et grande rivière qui avait sa source dans une montagne éloignée, vers le lever du soleil. Après douze lunes ou mois, le limaçon produisit un homme à peau rouge. Celui-ci, mécontent de sa condition solitaire, fit un canot d'écorce et descendit la rivière, pour aller à la recherche d'une société avec laquelle il pourrait s'entretenir. Le troisième jour du voyage, au moment où le soleil cherchait son repos derrière les montagnes qui s'élèvent au couchant, il rencontra un castor, qui lui adressa les questions suivantes : -- « Qui es-tu? d'où viens-tu? onvas-tu? » -- L'homme répondit : -- « Le Grand-Esprit est mon père. Il m'a donné toute la terre avec ses rivières et ses lacs, avec tous les animaux qui parcourent les plaines et les forêts, les oiseaux qui voltigent dans l'air et les poissons qui vivent dans les eaux. » -- Le castor, surpris et irrité par tant d'audace et de présomption, lui imposa silence et lui commanda de quitter sans délai son domaine. Une querelle vive et bruyante eut lieu entre l'homme et le castor, qui défendit sa liberté et son droit. La fille unique du castor, épouvantée de ce bruit, quitta aussitôt sa loge et se plaça entre l'homme et son père, prêts à s'entre-déchirer, les conjurant par les paroles les plus douces et les plus conciliantes de cesser la dispute.

 

Comme la neige se fond à l'approche d'un soleil brûlant; comme les eaux turbulentes des cascades et des cataractes continuent leur cours paisible et clair; comme le calme succède à la tempête, ainsi, à la voix de la jeune enfant, la colère de l'étranger et le courroux de son adversaire firent place à une amitié profonde et éternelle; ils s'embrassèrent affectueusement. Afin de rendre l'union plus durable et plus intime, l'homme demanda pour compagne la fille du castor. Après un moment de réflexion, celui-ci la lui présenta, en disant : -- « C'est le décret du Grand-Esprit, je ne saurais m'y opposer; prends ma fille chérie sous ta protection, et va en paix. » --L'homme, avec sa femme, continua son voyage jusqu'à l'embouchure de la rivière. Là, à l'entrée d'un pré émaillé de fleurs et environné d'arbres fruitiers de tous les goûts, au milieu des animaux et des oiseaux de toute espèce, il choisit sa demeure et dressa sa loge. De cette union, une famille nombreuse prit naissance; on l'appela les Lenni-Lennapi, -- c'est-à-dire la famille primitive ou le peuple ancien, aujourd'hui connu sous le nom de Delawares.

 

Les Delawares croient à l'existence de deux Grands-Esprits, qu'ils appellent Wa-ka-Tanka et Wa-ka-Sheeka, c'est-à-dire le bon Esprit et le mauvais Esprit, auxquels tous les Manitous, ou Esprits inférieurs, soit bons soit méchants, doivent, hommage et obéissance.

 

Selon leur code religieux, il y a une vie future. Elle consiste dans un endroit de délices et de repos où les sages dans les conseils, les guerriers courageux et intrépides, les chasseurs infatigables, l'homme bon et hospitalier, obtiendront une récompense éternelle; et un lieu d'horreur pour les méchants, pour les langues fourchues, ou menteurs, pour les lâches et les indolents. Ils appellent le premier endroit Wak-an-da, ou pays de la vie, et l'autre, Yoon-i-un-guch, ou gouffre engloutissant et insatiable qui ne rend jamais sa proie.

 

Ils disent que le pays de la vie est une île de beauté ravissante et d'une grande étendue. Une haute montagne s'élève majestueusement au centre, et sur le sommet de cette montagne se trouve la demeure du Grand-Esprit. De là il contemple à la fois toute l'étendue de son vaste domaine; les cours des mille fleuves et rivières, clairs comme le cristal, qui s'y étendent comme autant de fils transparents, les forêts ombragées, les plaines émaillées de fleurs, les lacs tranquilles, qui reflètent sans cesse les rayons bienfaisants d'un beau soleil. Les oiseaux du plus beau plumage remplissent ces forêts de leurs douces mélodies. Les animaux les plus nobles, les buffles, les cerfs, les chevreuils, les cabris, les grosses cornes, paissent paisiblement et en bandes innombrables dans ces riantes, ces belles, ces abondantes plaines. Les lacs ne sont jamais agités ni par les vents ni par la tempête; la vase ne se mèle point aux eaux limpides de ces rivières. Les oiseaux aquatiques, la loutre, le castor et les poissons de toute espèce y abondent. Le soleil éclaire toujours le pays de la vie; un printemps éternel y règne. Les âmes bienheureuses, qui y sont admises, reprennent toutes leurs forces et sont préservées de maladies; elles ne sentent pas de fatigue à la chasse ni aux autres exercices agréables que le Grand-Esprit leur accorde, et n'ont jamais besoin de chercher le repos.

 

Le Yoon-i-un-guch, au contraire, qui environne le pays de la vie, est une eau profonde et large; elle présente à la fois une suite affreuse de cataractes et de gouffres, où le bruit incessant des flots est épouvantable. Là, sur un immense et rude rocher, qui s'élève au-dessus des vagues les plus élevées et les plus turbulentes, se trouve la demeure du mauvais Esprit. Comme un renard aux aguets, comme un vautour prêt à fondre sur sa proie, Wa-ka-Sheeka veille sur le passage des âmes, qui mène au pays de la vie. Ce passage est un pont si étroit qu'une seule âme à la fois est capable de le passer. Le mauvais Esprit se présente, sous la forme la plus hideuse, et attaque chaque âme à son tour. L'âme lâche, indolente, trahit aussitôt sa bassesse et se prépare à la fuite; mais, au même instant, Sheeka la saisit et la précipite dans le gouffre ouvert, qui ne lâche jamais sa victime.

 

Une autre version dit que le Grand-Esprit a suspendu une grappe de belles baies rouges vers le milieu du pont des âmes; pour éprouver la vertu de ceux qui le traversent dans leur voyage au pays de la vie. Le sauvage actif et infatigable à la chasse, le sauvage courageux et victorieux à la guerre, n'est point attiré par la vue de la grappe; il continue sa marche sans y faire attention. Le paresseux et le lâche, au contraire, tenté par la beauté des baies, s'arrête et étend la main pour les saisir; mais aussitôt la poutre qui forme le pont s'affaisse sous ses pas; il tombe et se perd à jamais dans le gouffre ouvert pour le recevoir.

 

Les Delawires croient que l'existence du bon et du mauvais Esprit date d'une époque si éloignée qu'il est impossible à l'homme d'en concevoir le commencement; que ces Esprits sont immuables et que la mort n'a point d'empire sur eux; qu'ils ont créé les Manitous, ou Esprits inférieurs, qui jouissent, comme eux, de l'immortalité. Ils attribuent au bon Esprit l'existence de tous les bienfaits dont ils jouissent sur la terre : la lumière, la chaleur du soleil, la santé, les productions variées et bienfaisantes de la nature, leur succès a la guerre ou à la chasse, etc.; c'est du méchant Esprit que leur viennent toutes les contrariétés et tous les malheurs : l'obscurité, le froid, le mauvais succès à la guerre ou à la chasse, la faim, la soif, la vieillesse, la maladie et la mort. Les Manitous ne sauraient d'eux-mêmes leur faire ni le bien ni le mal; car ils ne sont que les médiateurs fidèles des grands Esprits, pour exécuter leurs ordres et leurs desseins.

 

Ils croient que l'âme est matérielle, quoique invisible et immortelle. Ils disent que l’âme ne quitte point le corps immédiatement après la mort, mais que ces deux parties de l'homme descendent ensemble dans le tombeau, où elles restent réunies pendant plusieurs jours, quelquefois même pendant des semaines et des mois. Après que l'âme a quitté le tombeau, elle retarde encore quelque temps son départ, avant qu'elle soit capable de briser les liens qui l'ont si intimement attachée au corps sur la terre.

 

C'est à cause de ce grand attachement, de cette union si intime du corps et de l'âme, que les Indiens barbouillent et ornent soigneusement le corps avant de l'enterrer, et qu'ils placent des provisions, des armes et des ustensiles dans la tombe. Cet, usage est non-seulement un dernier devoir de respect rendu au mort, mais en même temps une profession de leur croyance que l'âme paraîtra sous la même forme dans le pays de la vie, si elle est assez heureuse pour y parvenir. Ils sont persuadés qui, les ustensiles, les armes, les provisions sont indispensables à l'âme pour parcourir le long et dangereux trajet qui mène à l'ile du Bonheur.

 

Watomika, dont je vous ai parlé dans ma lettre du 13 mars, m’a assuré qu'il a placé chaque jour un mets favori sur le tombeau de son père, pendant l'espace d'un mois entier, persuadé, chaque fois que la nourriture avait disparu, que l'âme du défunt avait accepté le plat. Il ne cessa de répéter ce dernier témoignage d'amour filial et de filélité aux mânes de son père, qu'il' avait tendrement aimé, que lorsqu'un songe l'assura que cette âme si chère était entrée dans le pays de la vie et dans la jouissance de toutes les faveurs et de tons les avantages que le Grand-Esprit accorde si libéralement à ceux qui ont été fidèles à leurs devoirs sur la terre.

 

Je n'ai pas besoin de vous indiquer ici les points frappants de ressemblance avec plusieurs traditions anciennes de la religion. Quoique fabuleuse en plusieurs circonstances, cette narration indienne renferme des notions sur la création, sur le paradis terrestre, sur le ciel et, l'enfer, sur les anges et les démons, etc... Dans une prochaine lettre, je vous parlerai de leur culte, de leurs cérémonies superstitieuses, de leurs fêtes, de leurs sacrifices.

 

Veuillez agréer mes hommages respectueux et me croire

 

                            Votre tout dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ,

 

                                              P.-J. DE SMET. S.J.