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1855 - lettre 15 - Histoire de Watomika et des Delawares.

Lettre 15

15 DÉCEMBRE 1855                                                                                                                                            96e LIVRAISON

 

PRÉCIS HISTORIQUES;  MÉLANGES LITTÉRAIRES SCIENTIFIQUES

 

 

QUINZIÈME  LETTRE  DU  R. P. DE SMET

 

Au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Cincinnati, collége Saint-François-Xavier, 15 mars 1855.

 

                            Mon révérend et bien cher Père,

 

Vous aimerez, j'en suis sûr, de faire la connaissance de Watomika, c'est-à-dire de l'homme aux pieds légers ou celeripes. Il est fils d'un guerrier renommé par sa bravoure, chef de la nation des Delawares ou Lenni-Lenapi, qui formait une des plus puissantes tribus indiennes à l'époque de la découverte du continent américain par Christophe Colomb. Je vous parlerai plus tard de ses premières années; aujourd'hui je vous entretiendrai de sa conversion à la foi.

 

Watomika reçut son éducation dans un collége presbytérien ou calviniste. II embrassa cette secte de bonne foi. Naturellement porté à la piété, il passait chaque jour    des heures entières dans la méditation et la contemplation des choses célestes. Il jeûnait régulièrement un jour chaque semaine, ne prenant aucune nourriture jusqu'au coucher du soleil. Cette vie ne fut pas du goût des disciples de Calvin, et Watomika se vit souvent le jouet et le point de mire des sarcasmes et des risées de ses jeunes compagnons de collége.

 

Après son cours d'études, il prit le parti de se dévouer au ministère. Il s'y prépara avec une grande assiduité, pria davantage, jeûna plus souvent. A mesure qu'il cherchait à connaître et à approfondir point par point la doctrine de Calvin, il s'élevait dans son âme doute sur doute, en même temps qu'un plus grand vague, que ni ses prières ni ses jeûnes ne pouvaient calmer. Souvent, dans toute la sincérité de son cœur, il conjurait le Seigneur d'éclairer son esprit par des vérités célestes et de lui, accorder la grâce de les comprendre. Il la lui demanda avec ferveur; il frappa à la porte avec courage, et chercha avec persévérance, comme la veuve de l'Évangile, le trésor perdu. Les voies du Seigneur sont merveilleuses et jamais on n'invoque en vain son secours. Watomika fut envoyé comme prédicant à Saint-Louis, pour remplacer. un confrère absent dans une des églises de la secte. Un jour, il fit une petite excursion ou promenade pour prendre l'air; le hasard, disons plutôt la Providence, le conduisit dans la rue où se trouve notre église, et cela au moment où un grand nombre d'enfants se rendaient au catéchisme. Il ne connaissait le nom de catholique que pour l'avoir entendu mêler aux doctrines les plus vagues et les plus absurdes, que les sectaires insinuent avec tant de malice, d'audace et de présomption, non-seulement dans les petits livres de rudiments où les enfants apprennent à épeler et à lire, dans les géographies, dans les histoires, mais ils les glissent dans leurs théologies et jusque dans leurs livres de piété et de prières. Watomika ne connaissait donc les catholiques qu'à travers des prismes, que par des mensonges et des calomnies. Soit curiosité, soit attrait de la nouveauté, il entre dans l'église avec les enfants. Un certain respect le saisit; il ne peut se l'expliquer. L'autel, la croix, l’image de la Vierge et des saints, les emblèmes de la foi, tout lui parlait aux yeux. Le Saint des Saints qui repose dans le tabernacle et dont il ignorait le mystère, ce bon Pasteur toucha secrètement le cœur de la brebis égarée et lui inspira le respect dû à la maison de Dieu. Il assista au catéchisme des enfants avec le plus grand intérêt et la plus vive attention. Les instructions du R. P. D..... roulaient sur plusieurs points dans lesquels Watomika avait cherché longtemps et sincèrement à s'éclairer. Il retourna chez lui plus content et étonné d'avoir trouvé dans une église catholique une partie du trésor qu'il cherchait depuis longtemps. Il eut le courage ensuite de vaincre ses préjugés et ses répugnances, et d'avoir recours à un prêtre, voire même à un Jésuite. Il proposa à ce religieux tous ses doutes, ses perplexités et ses inquiétudes. Bref, Watomika, l'enfant des forêts, digne descendant d'une puissante race américaine, abjura ses erreurs, embrassa notre sainte religion, et, quelque temps après, s'enrôla dans la milice des enfants de saint Ignace. Son scolasticat touche à sa fin au moment où j'écris ces lignes; Watomika recevra bientôt les saints ordres après lesquels il aspire avec une sainte ardeur. En voilà assez de ma part sur l'homme aux pieds légers; écoutons maintenant son propre exposé des idées religieuses, des traditions, des mœurs et des usages de sa tribu.

 

Le nom de Delawares, que portent les sauvages de sa nation, leur a été donné par les Blancs. Il dérive du nom de lord Delawar, un des premiers gouverneurs de la colonie anglaise en Amérique. Entre eux ces Indiens s'appellent Lenni-Lenapi, ou le premier peuple. Ils habitaient anciennement un grand pays à l'ouest du Mississipi. Avec les cinq nations si renommées dans l'histoire indienne de ce continent, ils sont venus saisir et occuper un grand territoire au sud-est de leur ancien domaine. Dans le cours de cette longue émigration, les Delawares se sont divisés en trois grandes tribus, appelées la bande de la tortue, la bande de la dinde et la bande du loup. Au temps de Guillaume Penn, ils occupaient toute la Pensylvanie et s'étendaient de la rivière Potomac à la rivière Hudson. A mesure que la population blanche commençait à s'augmenter, à se fortifier et à s'étendre sur ces vastes territoires, les Delawares, comme toutes les autres tribus, se trouvèrent dans la nécessité de s'enfoncer plus avant dans leurs terres et de faire place à leurs conquérants ou envahisseurs. Pendant qu'une grande partie de la nation s'établissait dans l'Ohio, sur les rives Muskingum, les autres regagnaient les bords et, les forêts du père des eaux, ou Mississipi, d', d'après leurs traditions, leurs ancêtres étaient partis. Quand les colons de race européenne vinrent prendre possession de ce beau et grand fleuve, que le célèbre Père Marquette avait découvert le premier et auquel il donna le nom, aujourd'hui si sublime et si consolant d'Immaculée Conception, il refoulèrent de nouveau les Delawares, et le gouvernement accorda à ces sauvages un petit territoire au sied-ouest du fort Leavenworth, sur la rivière du Missouri. Dans le courant de l'année qui vient de s'écouler (1854), les Delawares ont cédé aux États-Unis ce dernier pied-à-terre.

 

Ces sauvages avaient reçu de la part du président des États-Unis, qu'ils appellent leur grand père, les assurances les plus formelles que leurs droits seraient respectés, et qu'on veillerait fidèlement à l'exécution de toutes les conditions du traité, c'est-à-dire que les terres seraient vendues au plus offrant et exclusivement au profit de la nation. Ce fut donc à leur grand étonnement que les Delawares, immédiatement après la conclusion du traité, se virent investis de tous côtés par des Blancs, qui, sans égard pour les clauses du traité, s'emparent de tous les sites favorables pour bâtir des villes, des villages, des fermes, des moulins, et déclarent qu'ils ne payeront qu'un dollar et un quart par arpent!  Le gouvernement cédera-t-il?  On pense que oui.

 

Vous lirez avec plaisir, mon révérend Père, ce que rapporte la tradition sur l'origine des Delawares, ou Lenni-Lennapi, ainsi que des détails curieux sur leurs fêtes et leurs sacrifices. Aussi me suis-je proposé d'en faire le sujet d'une lettre que vous recevrez bientôt.

 

Veuillez agréer mes hommages respectueux et me croire

 

                            Votre tout dévoué serviteur et frère en J.-C.,

 

                                              P.-J. DE  SMET.  S. J.