Wallamette, 14
octobre 1845.
Ma très-chère
Mère,
Lorsque je vous
écrivis à la fin de juillet, j'ignorais qu'un départ pour l'Europe me
permettrait de le faire encore, avant d'avoir reçu de vos nouvelles ; mais
cette lettre qu'un navire anglais doit emporter, partira d'ici, dans une
huitaine de jours, et ce n'est qu'au commencement de novembre que nous espérons
recevoir les vôtres. Alors deux ans se seront écoulés sans que nous ayons
entendu parler de notre Mère, de nos soeurs, de nos
parents; ce sacrifice nous est bien pénible, et une forte grâce nous est
nécessaire pour vivre au milieu de tant de privations.
C'est par une
occasion pour Saint-Louis, que nos dernières lettres vous ont été expédiées, et
ce seront nos Soeurs de Cincinnati qui vous les
enverront, si toutefois elles leur parviennent; car nous ne sommes pas sans
inquiétude à ce sujet, ayant appris que celui qui en était porteur en a
décacheté plusieurs, adressées au chef de la république. On nous fait cependant
espérer que les nôtres n'auront pas eu le même sort, vu qu'elles sont écrites
dans une langue qu'il ne comprend pas, et puis, nous avons la confiance que le
Seigneur qui semble ménager tant d'occasions pour vous rassurer sur l’état de
vos enfants d'Outremer, ne permettra pas que celle-ci ai fait faute.
Si toutes nos
lettres vous sont parvenues, ma chère Mère, vous êtes au courant de ce qui
s'est passé ici, depuis notre arrivée. Mes nombreuses occupations ne m'ont pas
permis de tenir un journal; j'espère néanmoins ne rien omettre aujourd'hui de
ce qui peut vous intéresser. A l'approche de la fête de St.-Ignace de Loyola, les maîtresses disposèrent nos petites filles à me
fêter. Elles en choisirent treize d'entre elles, à qui elles apprirent une
conversation sur la création du monde, le péché du premier homme; le réparateur
de sa doctrine. La cérémonie fut avancée d'une quinzaine de jours, à cause de
la distribution des prix. Elle surpassa mon attente, tant pour l'ordre qui y
fut gardé, que pour la manière aisée et agréable avec laquelle nos petites sauvageresses m'exprimèrent leurs sentiments, et chacune de
nous se fit l’illusion de se croire transportée au milieu d'un de nos
pensionnats de Belgique. Nos élèves qui se trouvaient pour la première fois en
uniforme blanc, partageaient la surprise que nous causait leur tenue.
A l'issue de
cette fête, je reçus aussi l'expression des sentiments de nos Soeurs. Que de charmes, ma chère Mère, dans nos modestes
fêtes! Ici, comme dans nos maisons d'Europe, rien ne se fait par pure politesse
; c'est le coeur seul qui parle, et il est compris.
Nos chères Soeurs m'offrirent un cadre destiné au
tableau représentant la Sainte-Famille en Egypte, dont le R. P. De Smet m'a fait cadeau, l'année dernière. Ce gage de leur
affection avait une grande valeur pour moi. Comme Jésus, Marie et Joseph, nous
aussi, nous avons tout quitté pour faire la volonté de Dieu et comme eux, nous
vivons dans une autre Egypte. Ils faisaient leur bonheur mutuel, nous trouvons
nos plus douces jouissances au sein de notre communauté; et pour dernier trait
de ressemblance avec de si augustes modèles, nous vivons de ce que la
Providence nous envoie.
Le lendemain, à
dix heures, nous donnâmes aux élèves un déjeuner à la fourchette, et vers midi,
nous nous dirigeâmes vers le bois qui se trouve à dix minutes de notre demeure.
Là, elles s’amusèrent à cueillir des noisettes, des framboises, des mures, des mirtilles qui s'y trouvent en abondance. Nous nous servîmes de ces fruits pour dessert d'un régal que
nous leur avions préparé à l'ombre d'un énorme sapin. Au moment de nous asseoir
à notre table de verdure, arrive notre vieux Baptiste avec des galettes encore
toutes chaudes que nous envoyaient nos chères Soeurs
Marie-Catherine et Marie-Albine qui gardaient la
maison. Elles nous semblèrent d'autant meilleures que c'était la charité qui
les avait pétries. En retournant, nos petites filles formèrent des bouquets
avec les fleurs des prairies, pour les offrir aux saints de leur dévotion.
Cette journée se passa à notre grande satisfaction, car elle nous avait fourni
l'occasion de remarquer mieux encore que pendant les classes, les heureuses
qualités du coeur et de l'esprit dont nos petite,
sauvagesses sont douées. Elles ne se lassaient pas de nous questionner sur tout
ce qui les entourait, et de nous communiquer leurs réflexion:, parfois
très-judicieuses, sur les oeuvres du créateur. Nous leur trouvâmes aussi,
pendant cette promenade, beaucoup de prévenance pour écarter les branches qui
embarrassaient notre passage et pour nous aider à gravir les montagnes.
Il faut être
aguerrie, ma chère Mère, pour aller se promener dans les bois du Wallamette; car il n'est pas rare d'y voir en plein jour
des tigres et des loups. Pour les couleuvres, on en rencontre à chaque pas;
nous en trouvons même dans notre gazon, d'où elles sortent, pour manger nos
melons, nos citrouilles, nos cornichons. Je viens peut-être effrayer nos chères
Sœurs. Mais qu'elles ne craignent, rien. on s'habitue à tout, lorsqu'on est
appelé à vivre dans ce pays; d'ailleurs, nous reconnaissons une providence
particulière pour l'homme qui habite au milieu des animaux féroces, car nous
n'avons pas encore entendu dire qu'ils lui aient fait aucun mal. Aussi,
osons-nous tuer des couleuvres, chasser des vaches sauvages, comme vous tuez
une mouche. Figurez-vous que ce matin même, en nous levant, nous fûmes obligées
de mettre en fuite huit chevaux qui étaient entrés dans notre enclos.
Nous fixâmes
notre distribution au 30 juillet. Il ne nous restait qu'une quinzaine de jours
pour achever quelques ouvrages qui devaient former une exposition; pour exercer
nos plus jeunes élèves à la répétition de quelques fables et les autres à celle
d'un dialogue; pour hâter leurs progrès dans la lecture, l'écriture,
l'arithmétique; car nous devons nous conformer ici à l'usage des établissements
américains qui est de faire précéder la distribution d'un examen public. Nous nous réservâmes cependant de faire nous-mêmes les
questions. Le dimanche qui précède le 30 juillet, Monsieur le grand vicaire de
Mers voulut entendre nos élèves pour les enhardir. Il fut agréablement surpris
de la manière dont elles s'acquittèrent des divers exercices, et son sentiment
fut partagé le jour de la distribution, par M. Bolduc, les Révérends pères
Jésuites et les parents qui se rendirent à notre invitation. Les personnes les
plus respectables étaient dans la chambre qu'occupaient les pensionnaires; les
autres trouvaient place dans celle qui l'avoisine; nous avions ôté la cloison
qui les sépare. Nos prix qui à peine auraient attiré les regards en Europe,
faisaient l'admiration des parents et des enfants : Ils consistaient en images,
tableaux, pelotes, brochures de dix centimes et petits livres de prière. Notre
première élève remporta sept prix, mais les autres durent se contenter d'une
récompense pour les notes d'application. La petite cérémonie se termina par une
allocution que M. De Mers fit aux parents, où il leur parla des
progrès
qu'avaient faits leurs enfants, dans le court espace de huit mois, des peines
que leur éducation nous avait contées et de la surveillance qu'ils devaient
exercer pendant les vacances pour ne pas leur en laisser perdre le fruit. Nous
eûmes le plaisir de les voir retourner tous, les parents et les enfants,
entièrement satisfaits. J'espère, ma chère Mère, que vous le serez aussi en
voyant les quelques pages d'écriture, que vous trouverez ci-jointes, ainsi que
la lettre qu'elles vous adressent (1).
(1) Elle est
conçu en ces termes
« Ma très-chère
Mère,
Nous plus que
contentes de t'écrire, encore une fois, pour te souhaiter la bonne année et
pour te dire, nous toujours plus contentes avec tes Soeurs,
et pour remercier encore toi de les avoir envoyées. Quand ça venir les autres Soeurs? Trop d'ouvrage ici tes Soeurs
nous autres l'aimeraient d'avoir une petite fille de ton Pays ; pas capables
nous autres d'apprendre les bonnes manières, sans voir elle. Quand ça toi va
l'envoyer? Nous autres à cette heure cite, un petit brin plus sages. Nous
autres devenir plus que sages, si toi prie pour nous. Ma Mère, donner ta
bénédiction à tes soumises enfants.
Nanecy Pin et ses
compagnes. (Dictée mais non orthographiée par elles.)
C'est dommage que
nous ne puissions vous envoyer un échantillon de leur ouvrage à l'aiguille;
elles ont confectionné quatre-vingts robes de l'étoffe que nous avons apportée
d'Europe. C'est Soeur Marie-Aloysia
qui les a taillées toutes, elle a dû exercer ce métier avant d'en avoir fait
l'apprentissage.
Le 7 septembre,
le R. P. Devos, arrivé de la Chute, ouvrit notre retraite. Nos cinq Soeurs la firent et je pris sur moi la besogne que je
partageai avec nos petites filles. Les unes voulurent traire les vaches, les
autres m'assistèrent à faire la cuisine, le fromage, à laver la vaisselle, à
nettoyer la maison, etc. Je n'avais pas cru qu'elles eussent pu me prêter
autant d'assistance. Elles respectaient le silence des Soeurs,
dont le recueillement les portait à envier le bonheur. Elles me disaient
souvent : « Comment les Sœurs qui n'ont pas laid leur coeur,
toujours faire pénitence, et nous, avec un si mauvais coeur,
pas nous autres faire pénitence.»
(Elles nommaient la retraite une pénitence.) D'autres fois, elles
ajoutaient: Laisse-nous écouter le Père, bon aussi pour nous entendre le
Père. Pendant les vacances, plusieurs d'entre elles allèrent à confesse,
pour la première fois. Vous eussiez été touchée, ma chère Mère, du bonheur
qu'elles manifestaient d'une manière si naïve «Blanc mon coeur!
à cette heure, Notre Seigneur dedans, plus jamais nous prendre le mal. Quand ça
tu nous recevras pour religieuses ? Pour être sûres nous aimer toujours Notre
Seigneur. Les Soeurs toujours ont aimé Notre
Seigneur, et nous aussi un petit brin aimer lui.» Une statue représentant
l'enfant Jésus, les met hors d'elles -mêmes, c'est à qui lui fera le plus
d'amitiés, chacune se la dispute pour la caresser; aussi, si on avait le
malheur de la lui laisser entre les mains, je crois qu'elle n'en sortirait pas
entière. Lès images font la même impression sur elles, surtout celles qui
représentent Notre Seigneur souffrant. Pendant notre lessive, afin de faciliter
la surveillance, je les engageai à construire, vis-à-vis de la cuisine, un
petit autel pour lequel je leur prêtai images, tableaux, etc. Ce nouvel
amusement leur fit oublier et la promenade, et les bois et les noisettes; de
grand matin, elles y chantaient, priaient, méditaient à leur façon, quand un
jour, je dus les arracher à leur petit sanctuaire pour rentrer des pois que la
pluie menaçait de gâter. Pour leur faire goûter cette occupation, j'allai les
trouver à leur autel improvisé et je leur proposai de leur apprendre une prière
des plus agréables au bon Dieu, parce qu'elle était accompagnée d'un léger
sacrifice. Nous allons faire, mes amies, leur dis-je un pèlerinage que nous
commencerons par le chant d'un cantique. Arrivées au bout de notre clôture,
nous nous chargerons chacune d'une botte de pois que nous porterons à l’endroit
destiné à faire le meuleau. La proposition fut
acceptée avec joie., le trajet se fit en silence. Nous revînmes à la chapelle,
où je commençai la récitation du chapelet; mais après la première dizaine,
voyant qu'elles goûtaient cette dévotion, je leur proposai un second voyage en
l'honneur de Dieu le fils (remarquez que le premier avait été fait en l'honneur
de Dieu le Père), et celui-ci fut suivi d'un troisième en l'honneur du
Saint-Esprit. Cette dévotion eut tant d'attraits pour elles, que je ne sus les
faire obéir à la cloche du goûter, qu'en leur promettant de la recommencer en
l'honneur de la Sainte Vierge et de saint Joseph. Les Soeurs
admiraient de loin la simplicité de nos petites sauvagesses; vous en eussiez
fait de mène, ma chère Mère, ma chère Soeur
Supérieure et vous surtout, ma bonne Mère Marie-Thérèse.
J'eus beaucoup
d'ouvrage pendant la retraite de nos Soeurs, mais nos
petites filles me récréaient si bien ,que ,j'oubliais mes fatigues; le calme et
la paix dont jouissaient les Soeurs m'étaient aussi
un sujet .de consolation. Le R. P. leur proposa, pour fruit de la retraite., la
confiance. en Dieu et l'abandon à la Providence. vertus si nécessaires aux
missionnaires des lointaines contrées. Le jour de l'Assomption, anniversaire de
notre entrée sur les terres du Wallamette, nos Soeurs terminèrent leur retraite par la rénovation de leurs
voeux. Après huit jours d'un silence continuel, une
petite fête leur était bien permise : Je leur fis un gâteau de pommes sèches
apportées d'Europe, et de mûres. Il nous parut bien bon, aussi nous
disions-nous: Que ne peut ma Mère en goûter avec nous! D'après ce que je vous
ai dit plus haut, vous aurez pu voir que nous avons fait une récolte. Nous
avions semé de l'avoine et des pois pour la nourriture de nos vaches. planté
des pommes de terre de toute espèce, longues, blanches, rouges et bleues. Elles
sont bonnes et abondantes. Nous commencerons cette semaine à les arracher avec
nos petites filles et l'on dit que nous en aurons plus de 200 minots que
j'évalue à 50 sacs de notre pays. Notre jardin ne nous a fourni que peu de
légumes, et nos arbres fruitiers sont encore trop jeunes pour porter beaucoup,
mais le bon Dieu a soin de nous rendre agréable. au goût ce qui nous paraissait
insipide. Les citrouilles sont très-abondantes ici; nous en mangeons presque
chaque jour, depuis le mois de septembre. Les parents en apportent tous les
dimanches à leurs enfants; nous en avons quelquefois jusqu'à vingt dans la
maison, ce qui nous a déterminé à en faire du sirop et de la confiture.
Vos enfants, ma
chère Mère, sont aussi devenues fabricantes de savon à la façon du pays,
c'est-à-dire avec de la lessive de cendre de chêne et toute espèce de graisse.
Sans être blanc, il est bon, et nous sert à merveille à dégraisser nos
vêtements que nous salissons beaucoup, tant à cause des ouvrages malpropres
auxquels nous devons nous livrer, que de la poussière qui tombe continuellement
sur nous au rez-de-chaussée, par les fentes du plafond.
Les vacances de nos
élèves durèrent un mois. Il nous tardait de revoir ces chères enfants; qui
revinrent au nombre de quarante-trois. Nous en avions refusé cinq, et nous nous
trouvons dans la dure nécessité de refuser toutes celles qui se présenteront
désormais, car nous n'avons plus de place pour les loger : le défaut de
ressources pécuniaires ne nous permet pas d'agrandir nos bâtiments et la
mission ayant déjà fait tant de frais cette année, ne peut plus se charger de
ceux-ci. Hélas! nous serons peut-être dans le cas de devoir remettre des
enfants à leurs parents si le défaut d’air ramène le fléau de l'année dernière.
Nos petites filles eurent une quantité si prodigieuse de vermine que nous
eussions pu mesurer plus facilement que compter les poux que nous leur
trouvions en les peignant; ils cherchaient même le chemin de nos vêtements.
C'est surtout Soeur Marie Aloysia
qui s'en chargeait; elle se dépouillait quelquefois de quinze ou vingt de ces
insectes au sortir d'une de ces opérations. Quand le nombre en fut
considérablement diminué, les humeurs de tète les remplacèrent. C'est une
maladie qui règne dans le pays, dont nous avons eu beaucoup de peine à les
guérir. J'admirais la charité de notre bonne Sœur Marie-Albine
qui soignait chaque jour 18 enfants qui en étaient atteintes. Elle désirerait
qu'à l'occasion, on lui fournit quelques bons remèdes.
Dix jours après
la rentrée de nos pensionnaires, le R. P. Devos profita des bonnes dispositions
que nous leur trouvions, pour les mettre en pénitence, comme elles
disent; c'est-à-dire, pour leur faire une retraite de trois jours, dont il mit
les exercices à leur portée. Elle se termina par la consécration à la Sainte
Vierge, après laquelle quelques unes reçurent le Saint Scapulaire. Deux petites
filles firent leur première communion, et l'une d'elles, d'un caractère
difficile, nous toucha par l'ardeur de son repentir, qui se manifesta par des
larmes si abondantes qu'on ne put les tarir de toute la journée. Une autre vint
me dire, après sa retraite, que Dieu lui avait inspiré le désir de se faire
religieuse et afin que je ne l’oublie pas, me dit-elle, tiens, voilà un
billet sur lequel j'ai écrit ma résolution. .Montre-le moi, si jamais je veux
faire autrement. Notre première de science a conçu le même projet;
mais je crois qu'il leur faudrait un long postulat, et un noviciat plus long
encore, s'il devait être mis à exécution.
Tout ce que je
vous ai dit jusqu'ici de nos petites sauvagesses, vous fera juger du succès que
le Seigneur accorde aux travaux de ses humbles servantes. On ne voit plus,
parmi elles. cet entêtement, ces bouderies de deux et trois jours, défaut
qu'elles héritent de leurs mères sauvages; mais, nous ne nous le dissimulons
pas, il y a encore beaucoup à travailler sur leur caractère. Le peu d'usage qu'elles
ont jusqu'ici de la langue française retarde leurs progrès. On est obligé de
leur parler très lentement et de leur répéter souvent la même chose.
Le 2 octobre, les
deux petites filles qui se distinguent davantage par leur bonne conduite ,
furent admises à prononcer leur consécration aux Saints Anges. Nous en
formerons une congrégation, d'où nous espérons voir sortir, un jour, de
ferventes enfants de Marie. Déjà, nous avons su inspirer à nos élèves la
dévotion à cette bonne Mère, nous leur montrons que l'Orégon
lui est cher, que c'est à sa puissante intercession que nous attribuons les
progrès de notre sainte religion, dans ce pays. Les ministres protestants n'y
ont pas grande besogne, ma chère Mère, car la plupart de ceux qui ne sont pas
catholiques ne suivent aucune religion; ils se contentent de se dire partisans
de telle secte. Plusieurs d'entre eux furent baptisés, cette, année, et
beaucoup d'autres sont sur le point d'embrasser la religion catholique.
Pourtant lorsqu'on parcourt les champs et les prairies du Wallamette,
on ne trouve encore aucune des statues de la Sainte-Vierge, exposée sur le
chemin. La crainte des protestants empêche les habitants de lui rendre cet
hommage public. ,Nous serons les premières -à faire dominer sur notre maison
l'image de Marie, et à montrer de loin aux peuplades qui nous entourent que
nous lui appartenons d'une manière toute spéciale. De plus, nous avons formé le
projet de placer une statue miraculeuse de Notre Dame des sept douleurs, qui
nous fut donnée par les orphelines de Lima, dans un coin de notre jardin, où
nous ferons une ouverture qui puisse en- découvrir l'autel aux passants. Trente
piastres (1) qui nous seraient nécessaires à cet effet, nous empêchent de
mettre ce projet à exécution. Si notre chère Soeur
Marie-Xavier n'est pas encore en chemin pour nous rejoindre, nous la prions de
quêter cette somme pour nous, en Belgique, et de promettre aux personnes
charitables les grâces que Marie accorde à ceux qui propagent son culte.
Parmi nos quarante-trois
pensionnaires, il se trouve six orphelines, dont nous sommes entièrement
chargées ; comme je pense vous l'avoir dit, dans une de mes dernières lettres,
les objets que nous devons à la libéralité de nos Dames Européennes nous ont
servi jusqu'ici à les habiller; mais ces ressources sont épuisées et j'ai été
obligée de leur acheter des robes d'une grossière étoffe grise dont la plus
commune se vend trois piastres l'aune, car pendant la saison des pluies où nous
nous trouvons dans la boue jusqu'aux genoux, le coton ne dure pas deux mois.
J'envie souvent le demi-drap de notre pays natal. Oh! si la bonne Providence pouvait nous en
envoyer quelques pièces pour nos Soeurs, qui sans
doute sont sur le point de s'embarquer avec Monseigneur Blanchet! cette étoffe
eût-elle des défauts ou fût-elle d'une couleur passée de mode serait
extrêmement bien venue.
(1) Le piastre
vaut cinq francs.
Oh! qu'il nous
tarde de les voir arriver, ces chères Soeurs; mais
que nous redouterions pour elles les dangers auxquels nous avons été exposées,
si nous ne savions que le bras du Seigneur n'est point raccourci, et que s'il
permet qu'elles se trouvent dans des circonstances aussi critiques, il
renouvellera les miracles qu'il a opérés en notre faveur. Comme le soldat, qui,
après de glorieuses campagnes, assis au foyer domestique, aime à se reporter
sur le champ de bataille pour raconter à sa famille les périls auxquels il a
échappé, ainsi souvent nous nous retrouvons encore dans les parages qui
avoisinent la Patagonie-et devant l'embouchure de la Colombin, pour nous
retracer cette heure que nous croyions être la dernière de notre vie. Alors
chacune essaie de se rappeler les diverses émotions qu'elle éprouva pendant
cette terrible nuit. Pour moi, nous disait l'autre jour Soeur
Marie-Aloysia, avec sa gaieté habituelle, à
l’annonce de l'approche de notre heure Suprême, ,je fus frappée de terreur;
mais à ce sentiment succéda presqu'aussitôt celui
d'une entière résignation à la volonté de Dieu. Je lui fis généreusement le
sacrifice de ma vie, et calme et paisible, je me mis au lit. «Eh! Seigneur, me
disais-je, à moi-même, si je meurs à présent, je paraîtrai devant vois en
bonnet de nuit. » Une réflexion aussi étrange nous fit bien comprendre
qu'elle envisageait la mort sans effroi. Ces douces communications nous font
verser des larmes de reconnaissance que nous offrons à notre divin Conservateur
et à Marie qui, deux fois, s'est montrée pour nous l'Étoile des mers. Oui,
c'est son saint coeur qui après nous avoir appelées
ici, nous y a conduites saines et sauves et nous y fait goûter le bonheur
inexprimable dé propager son culte. Puissions-nous sous sa protection
maternelle servir d'instruments à la divine Providence dans ses desseins
miséricordieux sur les Têtes-Plates. Vous connaissez les excellentes
dispositions de ce bon peuple, par les lettres des missionnaires, et le désir
qu'on manifeste de nous y voir établies. Les progrès rapides que fait. ici la
civilisation ne contribueront pas peu à faciliter l'extension de notre
Institut. Déjà, des lois s'établissent et un des premiers articles est en
faveur de la liberté des cultes; pour éviter toute chaleur inconsidérée, les
discussions en matière de religion sont défendues. Un sénat se forme ; on
plaide, on juge, etc. La gazette parait deux fois par mois, une ligne de poste
est aussi organisée. En considérant l'importance qu'on attache à l'établissement
des lois pour gouverner un pays, nous trouvons un nouveau motif d'apprécier et
de chérir les règles que nous ont laissées nos dignes fondatrices sur
lesquelles vient d'être apposé le sceau de l'Église, et toujours plus
persuadées que tout le succès de l'oeuvre à laquelle
nous nous sommes dévouées aussi bien que celui de notre propre perfection
dépend de leur exacte observance, nous nous efforçons d'en éviter jusqu'à la
moindre transgression.
Vos
reconnaissantes filles,
Sr Loyola et les Soeurs de l'Orégon.