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1866 - lettre 77 - Séjour parmi les Jantons, en 1866.

SÉJOUR  PARMI  LES  JANTONS,  EN  1866

 

SOIXANTE-SEPTIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Le R. P. De Smet est de retour, à Saint-Louis au Missouri, de son voyage aux Montagnes-Rocheuses. Nous avons reçu de lui une lettre datée de cette ville, le 24 août. Comme on le verra par celle que nous allons publier, et qui renferme le fait si consolant de la conversion d'un grand-chef de Sauvages, l'excursion du R. P. De Smet a été très fructueuse. Les bienfaiteurs de cette mission s'en réjouiront avec nous, et trouveront dans ces fruits une récompense de leur charité. C'est ce que désire le missionnaire. « En écrivant pour vos Précis Historiques depuis tant d'années, nous dit-il, j'ai toujours eu l'idée d'accomplir, par votre entremise, un devoir de reconnaissance envers mes bienfaiteurs. »

 

 

Tribu des Jantons, dans le voisinage du fort Rendall, 10 juillet 1866.

 

                   Mon révérend Père.

 

J'espère que vous aurez reçu ma lettre datée du fort Benton, 7 juin dernier ¹. Selon le désir que vous m'avez exprimé dans votre lettre du 15 février de cette année, je suis entré dans des détails bien minutieux sur mon voyage et sur ma mission parmi les Indiens. Je continuerai mes petites notices. Si mes consolations dans le saint ministère parmi les Sauvages sont parfois grandes, dans la station d'où je vous écris, j'ai aussi participé à une petite portion des misères humaines. Plus les journées étaient belles en résultats, plus les nuits étaient accablantes. Le récit suivant vous en donnera un fidèle exposé.

 

¹ Voir p.382.

 

 

A mon arrivée parmi les Jantons, Indiens et métis me reçurent parmi eux avec la plus grande bienveillance. Chacun en particulier exprimait le désir que je vinsse partager avec lui sa loge ou sa cabane. Comme les familles sont ordinairement très nombreuses et leurs appartements très étroits, et pour jouir plus librement de mon temps au milieu d'eux, je leur exprimai l'intention d'occuper une petite demeure privée, n'importe la condition dans laquelle elle se trouverait, où je pusse tranquillement remplir mes devoirs spirituels, dire la messe de grand matin et réciter mon bréviaire. Précisément il se trouvait à l'endroit une pauvre masure de quinze pieds carrés, bâtie en bois équarri et couverte de terre, abandonnée depuis longtemps. Elle servait de hangar au rebut de la commune; elle était remplie de haillons, de morceaux de fer rouillé, de morceaux de bois, de planches, etc., etc. Tout fut ôté, et la place balayée. Mes petits effets y furent bien vite transportés; et, en moins d'une heure, j'en pris possession, avec l'espoir que j'allais y passer quelques jours agréables consacrés à l'instruction des Indiens, et quelques nuits tranquilles, après les fatigues et les chaleurs de la journée. J'eus avec les chefs et leurs sujets une longue conférence, sur les motifs de ma visite, qui se prolongea bien avant dans la nuit. Je répondis à toutes leurs questions. Enfin, je dis les prières, avec ma nouvelle petite communauté; nous fumâmes ensemble un dernier calumet; ensuite chacun me remercia avec joie de ma présence, et tous se retirèrent chez eux pour se livrer au repos de la nuit.

 

Accablé par la chaleur et la fatigue, je m'attendais à jouir d'un bon somme. J'avais calculé sans mes hôtes. Étant à peine dix minutes au lit et presque endormi, je fus réveillé en sursaut. La masure fourmillait de rats affamés. Ils venaient en quelque sorte me rire au nez. La nuit surtout leur appartient, et ils s'en servent à leur grand avantage. Ils menaient un train épouvantable; ils fouillaient tous mes sacs de provisions et auraient commencé tout de bon le transport dans leurs trous souterrains de tout ce qui pourrait leur convenir, lorsque je les arrêtai tout court. Pour empêcher leurs déprédations, je pendis mes sacs aux poteaux de mon logis, à l'abri de tout assaut de la part des pillards. Pendant ce travail, je me sentais assailli par un autre ennemi, moins rebutant que le rat, plus civilisé que lui, puisqu'il a accès partout, mais plus importun et s'attachant à sa proie d'une manière très tenace. Je ne nommerai pas cet ennemi, parce que son nom seul ferait grimacer et agacerait la sensibilité nerveuse de bien des personnes qui se croient mordues par lui, du moment qu'on parle de ce petit compagnon sautillant. Il trompe souvent la pensée consolante qu'on a mis le doigt dessus : il n'est pas là. Bref, toute la nuit je fus éveillé et debout, les mains, les doigts et les ongles en jeu pour me défendre contre l'ennemi et ses associés malfaisants : les maringuoins ou moustiques, les punaises, les fourmis, les araignées et omme genus muscarum. Comme vous voyez, cher Père, tout ce qui brille n'est pas or. Plus la journée avait été belle et consolante pour moi, au milieu de ces bons Indiens, qui prêtaient la plus grande attention à toutes mes paroles, plus la nuit était triste et pénible. J'avais beau prendre toutes mes précautions pour avoir de meilleures nuits; tout était inutile : il fallait chaque nuit guerroyer avec l'ennemi commun, le véritable fléau de cette région. Patience !

 

Mais, ce qui me ranimait, c'est que, pendant ma quinzaine parmi les Jantons, mes rapports avec eux étaient chaque jour heureux et consolants en résultats. J'employais toutes mes heures à les instruire et à baptiser les petits enfants et les moribonds. Toutefois, misères et consolations mises dans la balance, il va sans dire que celles-ci l'emportent sur celles-là autant que la lumière l'emporte sur les ténèbres.

 

Les résultats de ma mission parmi les Jantons ont été très heureux. J'ai baptisé tous les petits enfants, environ cent, qui se trouvaient dans le camp, avec une quinzaine d'adultes, parmi lesquels je compte le grand-chef de la tribu et son épouse. Vous recevrez avec plaisir, je pense, une petite notice sur le caractère et la vie de ce grand-chef. Je la transcris de la note de mon journal.

 

Le 6 juillet donc, j'ai baptisé solennellement le grand-chef de la tribu des Jantons, surnommé Pananniapapi, ou l'homme qui frappe le riz. Sa tribu compte environ 450 loges et près de 3,000 âmes. C’est un homme remarquable, descendant d'une longue suite de chefs reconnus par leur bravoure à la guerre contre leurs ennemis, mais encore plus par leur sagesse dans les grands conseils de la nation Dacotah, qui compte de 35,000 à 40,000 âmes. J'avais rencontré pour la première fois Pananniapapi en 1844; il me rappela toutes les circonstances de cette rencontre, les voici :

         « Vous avez eu alors, me dit-il, de longs entretiens avec moi sur notre sainte religion. Vous m'avez exhorté à prier le Maître de la vie, afin qu'il me rendit digne, un jour, d'entrer dans le bercail de Jésus-Christ et de devenir un digne enfant de son Église. Depuis lors, je suis resté fidèle aux paroles que vous m'avez adressées sur la religion, et je les ai soigneusement conservées dans mon esprit et dans mon cœur. J'ai conservé aussi avec soin et avec respect la grande médaille miraculeuse, et je l'ai toujours portée, rempli de confiance dans la protection de la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et voilà que moi et toute ma tribu nous avons participé aux faveurs puissantes de sa grâce. »

 

Il me racontait avec une simplicité primitive les bienfaits obtenus du ciel par l'intercession de Marie. En 1853, il se trouvait, avec tout son camp, à la chasse des buffles dans les vastes plaines de l'Ouest. C'était l'année du choléra, et ses rivages étaient terribles dans les tribus indiennes où l'affreux fléau de Dieu se manifestait. Des milliers en furent les victimes. Le camp de Pananniapapi en fut attaqué à son tour, et, en un seul jour, trente Sauvages en moururent. Le deuil est universel. On n'entend partout que des gémissements et des pleurs. Dans la consternation du moment, le grand-chef exhorte son peuple à la confiance en Dieu, au recours à Marie. Il place la médaille miraculeuse sur un nouveau parflèche blanc, proprement peinturé. Le chef et le peuple implorent d'une voix commune le secours de la sainte Vierge, la bonne Mère des enfants de Dieu. Pananniapapi baise dévotement la médaille miraculeuse, et, au milieu de leurs pieuses invocations à Marie, qui pénétrèrent le ciel, tous les Jantons, au nombre de 3,000, remplis de confiance, à l'exemple du grand-chef, baisent la médaille. Au même moment, tout symptôme de maladie disparaît, et le choléra les quitte.

 

J'ajoute avec plaisir, dans ce petit récit, le témoignage universel que j'ai reçu sur le caractère du grand et bon chef Pananniapapi. Il mène une vie exemplaire parmi son peuple. Sa charité est sans bornes. Certaines faveurs rémunératives que sa position de chef lui procure de la part du gouvernement, et qui porteraient l'aisance dans la famille, il les accepte et s'en sert seulement pour soulager les pauvres de sa tribu. Il partage avec résignation, disons avec joie, les privations générales. Il ne porte aucune marque de distinction; il a adopté le costume des Blancs; ses habits sont humbles, mais propres; son maintien est à la fois modeste et noble. Dans ses discours, il est grave, imposant, et saisit à propos la question du moment. Sa vie sert de modèle et de leçon à tous. Quoique âgé de soixante-trois ans et presque aveugle, il est toujours le premier au travail, dans le champ, dans la forêt, dans le jardin. Les hommes, les femmes et les enfants de sa tribu n'ont pas besoin d'autre encouragement : la hache, la pioche ou la bêche sur les épaules, ils le suivent partout avec empressement. Un pareil exemple est rare, surtout dans un grand-chef parmi les Indiens, si peu habitués au travail. Ils ont au delà de 800 arpents en culture; or, ce vaste champ était admirablement soigné et promettait une ample et belle moisson.

 

Pendant tout mon séjour parmi les Jantons, les manières et la tenue de Pananniapapi m'ont beaucoup frappé. Cet extérieur modeste, ces paroles remplies de sagesse et de prudence, me rappelaient comme la présence d'un ancien patriarche du désert ou du Nestor de la fable. Pendant ses jeunes années, il s'est distingué à la guerre par des traits de bravoure; il en porte les marques honorables, mais sans ostentation. Le fer d'une flèche de trois pouces de long lui est resté dans la région des reins pendant seize ans. Il s'est distingué encore davantage par sa conduite sage et modérée dans les conseils tenus pour les affaires les plus importantes de la nation. A la mort du grand-chef, son prédécesseur, il fut élu à l'unanimité des voix, et il en a toujours rempli la charge avec honneur et dans l'intérêt de son peuple.

 

Mon arrivée sur la réserve Jantonne, qui a dix lieues carrées, fut pour Pananniapapi un vrai jour de fête. Il me reçut avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère, et renouvela avec empressement les invitations faites vingt-deux ans auparavant, de venir nous établir sur sa terre, d'y ouvrir une mission pour l'instruction des enfants et des sujets de sa tribu.

 

Souvent il a dû s'opposer aux artifices des agents et des employés du gouvernement, qui, de leur propre chef, voulaient, à toute force et malgré ses remontrances, imposer à la tribu des missionnaires de leur secte. Pananniapapi a résisté à toutes leurs tentatives. Comme ils lui demandaient la raison de son refus et de son opposition à leurs intentions bienveillantes et charitables envers sa tribu, il répliquait modestement : « Je vous suis reconnaissant de l'occasion que vous me donnez de vous dire toute ma pensée, au sujet de cette affaire importante. Mon opposition à vos plans est un devoir sincère et consciencieux envers le Grand-Esprit, et je désire l'accomplir. Ma résolution est prise sur ce point depuis vingt-deux ans. Je veux remettre entre les mains des Robes-noires l'instruction de la jeunesse de ma tribu. Je les considère eux seuls comme les dépositaires de l'ancienne et vraie foi de Jésus-Christ; et nous sommes libres de les entendre et de les suivre. »  Les ministres répliquèrent : « Notre religion est la meilleure. Celle des Robes-noires peut être bonne. Pourquoi ne pas plutôt accepter la nôtre ? »  Le chef répondit : « Je vous ai dit que ma résolution date, depuis bien des années. On honore dans l'ancienne Église la Mère de Jésus-Christ. Lorsque le choléra nous a attaqués dans le désert, tout mon camp s'est placé sous la protection de Marie. Elle a daigné venir à notre secours. Je porte toujours sa médaille. »  Et il leur fit le récit de l'événement miraculeux de la plaine. Puis il continua : « D'ailleurs, comme nous, vous avez vos femmes et vos enfants. Ils possèdent vos cœurs et ils vous préoccupent principalement. Vous désirez devenir vous établir parmi nous; c'est pour amasser et pour enrichir vos femmes et vos enfants à nos dépens. La Robe-noire n'a ni femme ni enfants; son cœur n'est point divisé; il s'occupe de Dieu seul et du bonheur du peuple qui entoure sa cabane et la maison de prière. Depuis mon premier entretien avec la Robe-noire, la pensée d'embrasser l'ancienne religion de Jésus-Christ, si je puis m'en rendre digne, ne m'a jamais quitté. Ma résolution est prise. »  Cette réponse fut toujours la même, à chaque renouvellement de la même question. Pananniapapi est resté imperturbable sur le choix de sa religion depuis vingt-deux ans. Il jouit aujourd'hui du bonheur insigne d'avoir été régénéré dans les saintes eaux du baptême, avec son épouse Mâzailzashanawé, sous le patronage de saint Pierre et de sainte Anne.

 

A mon arrivée sur sa terre, il renouvela avec ardeur ses instances pour obtenir une mission catholique parmi les Jantons. Dans ma longue expérience parmi les Indiens, je n'avais jamais rencontré une persévérance aussi durable et aussi admirable. Il passa tout son temps disponible avec moi; nous eûmes ensemble de longs entretiens sur la religion; il prêtait la plus grande attention à toutes mes paroles.

 

Puisse toute la tribu des Jantons, à l'exemple de leur grand-chef, se rendre digne d'entrer un jour dans le doux bercail du divin Pasteur !  Puisse une mission catholique, si longtemps désirée, être établie parmi ces enfants du désert, sous l'illustre patronage de la sainte Vierge, pour qu'ils soient conduits à la connaissance de son divin Fils !

 

Mon révérend Père, venez au secours des Indiens par vos saints sacrifices et vos prières, et obtenez l'accomplissement de leurs désirs : une mission parmi eux. La terre que les Jantons occupent est comme l'entrée au vaste territoire des Dacotahs ou Sioux, qui sont au nombre de 35,000 à 40,000. Dans mes différentes rencontres avec les tribus siouses, ces sauvages m'ont toujours traité avec beaucoup de respect et de bonté, et ont toujours prêté une grande attention aux instructions que je leur faisais.

 

Lorsque ma petite besogne sera finie, je me propose de me rendre du pays des Jantons dans la mission de Sainte-Marie parmi les Pottowatomies, d'où je vous donnerai de nouveau de mes nouvelles. De là il n'y a plus qu'un pas pour me rendre à Saint-Louis, par le chemin de fer. J'espère y trouver de vos nouvelles.

 

                   Mon révérend et cher Père,

                                                       

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.

 

 

Voici les noms des chefs présents à ma visite chez les Jantons : 1er chef, Pananniapapi, ou l'homme qui frappe le riz; -- 2 me chef, Peziechawakian, ou le tonnerre sautant; -- 3 me chef, Pêtewakanain, ou la vache à médecine; -- 4me chef, Magâtska, ou le cygne blanc; -- 5 me chef, Ocshinnewashtê, ou le joli garçon ; -- 6 me chef, Wiakaowi, ou le père qui est proche; -- 7 me chef, Washesoushaské, ou la tête de la famille.