LE PÈRE PIERRE
ARNOUDT
SOIXANTE-TREIZIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université de Saint-Louis, 10 janvier 1866.
Mon révérend et
cher Père.
A la fin de mars
ou au commencement d'avril, je compte partir pour les Montagnes-Rocheuses. En
attendant, je vous envoie encore quelques notes.
Au mois de
juillet de l'année 1864, nous avons perdu notre vénérable confrère et mon cher
compatriote, le Père François-Xavier De Coen ¹; l'année suivante, dans
le même mois, nous avons fait une nouvelle perte bien sensible par la mort d'un
des plus anciens et des plus respectables membres de la province du Missouri,
le Père Pierre Arnoudt, également Belge. Vous voyez que nous répondons au cri
de saint François-Xavier, qui écrivait à saint Ignace : « Envoyez-moi des
Belges. »
¹ Voir les Précis Historiques,
1865, page 28.
C'était un homme
profondément versé dans la vie intérieure, un directeur spirituel accompli. Son
nom est connu en Amérique et en Europe, parce qu'il est l'auteur d'un volume
récent sur l'Imitation du Sacré Cœur de Jésus ², auquel le Père
Général de la Compagnie de Jésus a accordé sa plus haute approbation, avec le
désir bien sincère de voir le livre imprimé pour le bien-être spirituel des
fidèles.
² Dans ses lettres, le Père
Arnoudt parle de quatre opuscules qu'il a composés. Le premier, en anglais, a
pour objet la chasteté, et il est intitulé en flamand : Het Vermaek van
Jesus; le second est l'Imitation, publié maintenant en latin, en
anglais, en espagnol et en français; le troisième : Verscheide
Woonplaetsen in het Hert van Jesus; et le quatrième : De
Eerlijkheid van het heilig Hert van Jesus.
(Note
de la rédaction.)
Pierre Arnoudt
est né le 17 mai 1811, à Moere, dans le diocèse de Bruges. Dès sa plus tendre
jeunesse, il nourrissait le désir ardent d'embrasser l'état sacerdotal, et il
s'y disposait par la pratique constante des vertus chrétiennes et par une
application assidue à l'étude des belles-lettres. Il finit son cours
d'humanités au collége Saint-Joseph à Turnhout, fondé par l'honorable M. Pierre
De Nef, qui lui-même le dirigea pendant un grand nombre d'années, jusqu'à ce
qu'il pût en remettre les soins aux Pères de la Compagnie de Jésus.
Le nom de De Nef est
en très haute vénération dans nos provinces américaines de l’ouest. Cet
excellent homme employa toute son énergie, ses talents et ses moyens à
l'éducation de pieux jeunes gens, dont le grand nombre a payé fidèlement ses
faveurs en se rangeant sous l'étendard de la Croix, comme de dignes prêtres
séculiers ou de fervents religieux. Plusieurs centaines de ses disciples
reconnaissants ont assisté à ses funérailles. Ce saint homme faisait ses
délices d'enflammer l'ardeur pieuse du zèle des âmes dans les jeunes cœurs de
ses étudiants. De Nef était au comble du bonheur chaque fois qu'il découvrait
parmi eux des âmes choisies brûlant du désir ardent de porter la foi dans des
régions éloignées. L'Amérique lui doit les Druyts, les D'Hoop, Van Lommel,
Blox, Van Zweeveld, Bax, etc., dont les noms seront toujours en bénédiction
dans les parages qu'ils ont évangélisés. Je pourrais ajouter les noms de bien
d'autres missionnaires, élèves du collége Saint-Joseph, qui travaillent avec le
plus grand fruit dans la signe du Seigneur, et parcourent encore le pays des
bords de l'Atlantique jusqu’à la mer Pacifique.
C’était dans
cette maison de bénédiction que la grande aspiration du jeune Arnoudt avait été
nourrie. Avec l'approbation de son vénérable directeur, il entra dans la
Compagnie de Jésus, le 31 décembre 1835, et bientôt après il se dirigea vers la
mission éloignée du Missouri ¹.
¹ La vieille mère du Père
Arnoudt vit encore, à Couckelaere, avec une fille et quatre fils. Ce sont des
petits fermiers. Chaque année, au mois de septembre, elle recevait une lettre
du pieux missionnaire. Dans les premiers
temps, il envoyait plus souvent de ses nouvelles. On conserve à Couckelaere
quarante-six lettres autographes du Père Arnoudt. Cette bonne mère a raconté la
vocation de son fils à peu près en ces termes si naïfs :
« Notre Pierre était si bon (zoo fraie), et
il apprenait si volontiers. On vint dire (les prêtres) qu’il devait étudier, et
on le conduisit à Thielt. Quand il y avait passé une ou deux années, alors on
vint dire qu'il devait aller encore plus loin; et on l'envoya très loin, à
l’autre extrémité du pays, je ne sais où *. Lorsqu'il y avait été quelque
temps, on vint dire qu’il allait partir pour l’Amérique, afin de devenir
missionnaire. Père ne le veut pas; mais à la fin nous avons consenti, quand il
est venu avec un prêtre (le même professeur) qui savait si bien parler pour que
nous le laissâmes partir; et ils partirent ensemble **. Il nous a écrit de si
belles lettres ! »
(Note
de la rédaction.)
* A Turnhout, où l’envoya un professeur à Thielt.
** Le même professeur partait pour le noviciat de
Nivelles, et le Père Arnoudt pour l'Amérique.
Ayant fini son
noviciat à Saint-Stanislas, près de Saint-Louis, le jeune Arnoudt passa
plusieurs années dans différents colléges, se distinguant partout autant par sa
piété, par la stricte et religieuse observance des règles, que par
l’application assidue aux hautes études et par l’étendue de ses talents
classiques. Il fut ordonné prêtre en 1843. Depuis ce moment, il se sentit de plus
en plus porté à une vie de recueillement et d'union intérieure avec son divin
et tendre Sauveur. Sa dévotion le porta surtout à un amour ardent du Sacré Cœur
de Jésus. Tous ses désirs et toutes les aspirations de sa vie semblaient être
concentrés à faire connaître et répandre parmi les fidèles les trésors cachés
de ce divin Cœur.
Pendant une
maladie dangereuse, le Père Arnoudt fit le vœu « qu'en cas que le Seigneur
le rendît à la santé, il travaillerait avec un renouvellement et une
augmentation de zèle et de ferveur à la propagation de cette précieuse et
sainte dévotion. » On peut dire qu'il a
dignement accompli sa promesse. L'ouvrage qu'il écrivit sur le Sacré Cœur fut
prêt en 1846, et obtint l'approbation des supérieurs à Rome, où il avait envoyé
son manuscrit avant de le publier. Par une disposition spéciale de la divine
Providence, qui semblait vouloir mettre à l'épreuve l'humilité et la patience
de son serviteur, le manuscrit fut égaré, et pendant quinze ans le bon Père
n'en apprit plus la moindre nouvelle. Dans ce long intervalle, pas un mot, pas
une parole de plainte ne lui est jamais échappé. Il consacrait tout son temps à
l'avancement et à l'instruction littéraire de ses jeunes confrères, à la
retraite, à la pratique constante de la prière et de l'union avec Dieu.
En 1854, le Père
Arnoudt fut admis aux vœux solennels. Peu de temps après, un changement de
place et d'occupation lui procura des occasions plus favorables pour
communiquer à différentes communautés religieuses et aux congrégations séculières
les trésors de grâces qui surabondaient dans son cœur. Par les expressions qui
lui échappaient quelquefois dans la direction des âmes, on remarquait, dans ses
dernières années, qu'il avait atteint un très haut degré d'oraison.
Pour donner une
idée des vertus qu'il a pratiquées, je citerai l'extrait d'une lettre d'un de
nos Pères, qui a demeuré longtemps avec lui dans la même maison. « C'est
pendant les quatre dernières années de la vie du Père Arnoudt, dit-il, que j'ai
eu l'occasion intime et constante de bien connaître et de pouvoir bien
apprécier les qualités personnelles qui le distinguaient. Souvent j'ai admiré
son grand bon sens, la plus précieuse parmi les vertus sociales. Connaissant
toutefois la solidité de son jugement et la clarté de sa perception, on ne
pouvait pas s'attendre à trouver un résultat différent. Arnoudt était vraiment
un homme de conseil. Ceux qui eurent le bonheur de le consulter, comme
directeur spirituel, peuvent attester que, n'importe la perplexité et la
difficulté dans lesquelles ils se trouvaient, sa réponse non-seulement les
consolait et tes tranquillisait, mais, en même temps, apportait à leur esprit
la conviction ferme et intime que le Seigneur avait parlé par la bouche de
son serviteur. De là, ses décisions en matières spirituelles étaient
toujours acceptées comme finales.
» Exact, oui même
sévère envers lui-même, le Père Arnoudt était doux envers les autres. Il
plaçait le devoir au-dessus de toute autre considération; et, dans
l’accomplissement de ce devoir, il n'avait égard ni à la personne, ni au rang;
mais il montrait, par la sainte liberté de sa parole, qu’un principe plus noble
et plus élevé le guidait pour parler et agir.
» Il était
obligeant et affable dans ses manières. Quoiqu'il aimât la solitude, il était
toujours gai et sociable dans la conversation. Il regardait comme un devoir de
faire de ses relations avec ses confrères une source d'intérêt et de
récréation. Il était invariable dans ses dispositions; en lui, c’était plutôt
le résultat d'un effort vertueux sur lui-même qu’un bienfait de la nature. Naïf
de caractère, il avait horreur de tout ce qui s’approche de l'hypocrisie et du
manque de droiture. C'était un vrai disciple du Seigneur, dont il avait si bien
étudié, les leçons et dont toute la vie se reflétait dans chacune de ses
actions; il possédait la simplicité de l’enfant et la sagesse de l'homme de
Dieu. »
Permettez-moi
d'ajouter un dernier hommage à la mémoire de notre cher confrère en
Jésus-Christ, c'est le témoignage donné au défunt par l’illustre archevêque de
Cincinnati. Voici ses propres paroles :
« Je bénis le Seigneur
d'avoir eu l'occasion de faire la connaissance de faire la connaissance d’un
prêtre si profondément pénétré de l'esprit de son divin Maître, si zélé et si
capable d'exciter, dans les âmes qu'il dirigeait, l'amour de Notre-Seigneur,
l'objet principal de sa dévotion et le sujet de ses instructions étant le Sacré
Cœur de Jésus. Son livre, en quatre parties, sur le plan de l'Imitation de
Jésus-Christ par Thomas à Kempis, attestera toujours sa profonde
connaissance des mystères de grâces et d'amour contenus dans ce divin Cœur, et
les immenses bienfaits reçus par son adorateur fidèle et fervent. Les
communautés religieuses de notre diocèse, quoique beaucoup favorisées et très
reconnaissantes aux autres Pères de la Compagnie de Jésus, qui leur donnent les
retraites annuelles, regretteront bien spécialement la mort du Père Arnoudt.
Jamais elles n’oublieront les instructions admirables qu'il leur a si souvent
données sur la vie intérieure, sur les devoirs et les obligations de leur
sainte vocation, sur la nécessité de tendre continuellement à modeler leurs
propres cœurs sur le Cœur Sacré de Notre-Seigneur et sur celui de sa
bienheureuse Mère, et les grands trésors, enfin, qu'elles gagneraient pour le
ciel par la fidélité à leurs saints vœux. Dans mes réflexions, ajoute
l'archevêque, au jour de son enterrement, je me représentais le Cœur de Jésus
s'adressant au Père Arnoudt, et lui disant, comme Dieu disait à saint Thomas d'Aquin
: « Thomas, vous avez bien écrit de moi. Quelle récompense désirez-vous ?
» Et le Père Arnoudt de répondre :
« Nulle autre que vous-même, ô Sacré Cœur de Jésus ! »
Dans sa longue
maladie, qui fut une hydropisie, le Père Arnoudt édifia tous ceux qui avaient
le bonheur de l'approcher. Sa patience, son humilité, sa douceur, sa charité,
toutes ces vertus se manifestaient dans toutes ses paroles et dans tout son
maintien religieux. Il rendit paisiblement sa belle âme entre les mains de son
divin Sauveur.
Parmi les petites
reliques soigneusement conservées, après sa mort, par ses affectionnés
confrères, il en est une qui révèle d'un seul trait la grandeur de son progrès
dans la pureté de cœur. C'est un engagement écrit de sa propre main, « de
ne jamais commettre un péché véniel de propos délibéré; » comme aussi le vœu « de propager la
dévotion du Sacré Cœur, » et la copie de ses vœux simples, qui se trouvait
renfermée dans une croix de bronze qu'il avait portée pendant un grand nombre
d'années.
En union de vos
saints Sacrifices et prières, j'ai l'honneur d'être,
Mon révérend et
cher Père,
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.
P. S. On a trouvé
parmi les manuscrits du Père Pierre Arnoudt : 1° un poëme
épique en vers grecs (environ 1,200 vers); -- 2° une collection d'odes
grecques; -- 3° une grammaire grecque; -- 4° les Gloires de Jésus, -- 5°
les Délices du Sacré Cœur de Jésus; -- 6° une collection de retraites
sous le titre de : Demeures du Sacré Cœur de Jésus.