A TRAVERS LA MER PACIFIQUE
ET
RELACHE EN CALIFORNIE.
CINQUANTE-SIXIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Bruxelles,
13 mars 1861.
Mon révérend et
cher Père.
C'est à Panama que
nous nous sommes quittés; veuillez bien y revenir, mais pour un instant. Je
désire vous présenter, sur le coup du départ, mes futurs compagnons de voyage.
Ils ne sont pas moins de 1,300. Les voilà qu'ils s'installent de leur mieux à
l'intérieur et sur le pont de ce grand bateau à vapeur qui déjà nous emporte.
I. -- A travers la
mer Pacifique.
Le 2 octobre,
nous quittons la baie de Panama. Nous longeons, dans presque toute leur
étendue, les côtes de Costa-Rica et de Nicaragua. Le sixième jour nous avions
déjà parcouru 1,500 milles et nous abordons à Acapulco, pour y prendre des
vivres et du charbon. C'est ici le seul port que le Mexique ait conservé sur la
mer Pacifique. La baie est fort belle; elle a l'avantage d'être abritée contre
les coups de vent, entourée qu'elle est de grands coteaux et de montagnes.
Voyez là bas, c'est un ancien fort; tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il
reste encore debout. Entrez dans la ville, vous n'y trouverez qu'une seule
église, et encore est-elle bien pauvre. Voyez les maisons, comme elles sont
tristes, et comme leurs habitants ont l'air d'être indolents et paresseux. Les
pauvres gens ! je crois qu'ils songent
bien moins à enchaîner la fortune qu'à se débattre contre la misère. Ils vivent
surtout de poisson, font un petit commerce de fruits et de légumes, et
s'adonnent aussi à la pêche des perles. Quoique peu nombreuse, cette population
offre un mélange de presque toutes les races : vous y trouveriez des
descendants d'Espagnols, d'Indiens, de nègres et de mixtes à tous les degrés;
vous distingueriez parmi ces derniers les mulâtres, les métis et les zambos.
Laissez-moi vous
dire quelques mots d'un spectacle assez curieux que nous donnèrent les zambos
au moment de notre arrivée. Tous sont bons nageurs, ils peuvent rester à l'eau
pendant des heures entières sans manifester la moindre lassitude. C'est très
remarquable. A peine eurent-ils aperçu notre navire, qu'ils se précipitèrent à
notre rencontre; bientôt ils nous entourent, sollicitant de la voix et du geste
nos jolies pièces de cinq et de dix sous. Les bourses se délient, les petites
pièces tombent au fond de la mer et entraînent à leur suite nos excellents
plongeurs. Quelques instants après, ils reparaissent à la surface, tenant en
main le précieux métal, le montrent avec orgueil aux spectateurs et finissent
par le mettre en lieu` de sûreté..... dans leur bouche. Le dénoûment fut
brusque et des plus émouvants : un requin se montra tout à coup au milieu des
nageurs et donna le signal de la retraite. Ce fut un sauve-qui-peut général.
Cependant l'aquatique visiteur était bon prince, il permit à tous de renter
dans leurs barques et ne croqua ni une tête, ni un bras, ni une jambe.
Le surlendemain,
10 octobre, nous faisions une courte halte à Manzanilla, pour y déposer la correspondance
et en prendre une autre. Peu d'heures auparavant nous avions aperçu dans le
lointain la montagne volcanique nommée Popocatepell; c'est le pic le
plus élevé de la Sierra-Madre.
Le 11, nous
étions en vue du cap Saint-Luc, à la partie méridionale de l'ancienne
Californie. Les îles Sainte-Marguerite, Sainte-Rose, Sainte-Croix et plusieurs
autres se sont présentées tour à tour à nos regards, ainsi qu'un grand nombre
de baleines et d'autres cétacés, qui abondent dans ces parages. Le 15, nous
apercevons la pointe de la
Conception, à 250 milles de San-Francisco; nous saluons de
loin Sainte-Barbe, Saint-Louis et Monterey, et nous entrons, le 16, à
San-Francisco, après avoir parcouru 1,500 milles depuis Acapulco. J'étais heureux
de m'y trouver dans une maison de la Compagnie, et en société de plusieurs de mes
frères en Jésus-Christ, qui me comblèrent de boutés et des soins de la plus
cordiale charité. On apprécie surtout le Quam bonum et quam jucundum
habitare fratres in unum, lorsqu'on sort d'un bateau où l'on a été enfermé
pendant quelque temps, au milieu de 1,300 individus de toutes les nations de la
terre, presque tous attaqués au moral de la fièvre jaune ou dorée, qui ne
semblent s'occuper, parler et rêver que de mines d'or et de toutes les joies de
la terre que les richesses leur procureront plus tard; -- mais aussi ce plus
tard fait tomber bien des illusions.
II. -- A travers la Californie.
Un petit examen
de la carte vous montrera combien la Californie a été favorisée de la nature. Il est
surprenant que ce pays ait été si longtemps négligé et comme oublié, malgré ses
immenses avantages. Aujourd'hui l'élan est donné, le commerce et toutes les
industries humaines y ont leur rendez-vous et s'y développent avec une rapidité
qui étonne et déconcerte les esprits les plus hardis et même les plus
aventureux. Le sol est généralement fertile et se prête à toutes les exigences
de l'homme; déjà les produits excèdent les besoins et vont enrichir les marchés
lointains. Je n'en finirais pas si je devais vous parler du doux climat de ce
beau pays, de la régularité de ses saisons, de ses belles montagnes, de ses
riches vallées, de ses prairies immenses, où les chevaux et beaucoup d'autres
animaux domestiques se multiplient prodigieusement, de ses mines incomparables,
etc., etc. Comptez que, pour un siècle encore, le sein de la Californie restera
ouvert à des milliers de nouveaux mineurs avides d'or et d'argent.
San-Francisco
n'était, il y a douze ans, qu'un tout petit port de mer et ne comptait qu'une poignée
d'habitants. C'est aujourd'hui la merveille et le port par excellence de toute
la mer Pacifique. Une population d'au moins 60,000 âmes y est accourue de tous
les coins de la terre. Les Chinois, au nombre de 4,000, y conservent fidèlement
les usages et coutumes de leur mère-patrie, y compris la longue queue; ils
vivent presque tous dans un quartier séparé, ils sont tranquilles et
industrieux, mais on leur reproche une grande immoralité. Inutile de vous dire
que, dans cette Babel moderne, les oreilles sont continuellement déchirées par
des sons et des cris étranges qui appartiennent à toutes les langues et à tous
les jargons du monde; tandis que les yeux se fatiguent à la longue de ce
panorama vivant, où apparaissent tour à tour les diverses formes et les
multiples couleurs de la pauvre espèce humaine.
Mais ce qui
console et réconcilie, pour ainsi dire, avec tout ce vacarme et ces continuels
changements à vue, c'est la douce pensée que notre sainte religion est aussi
pour quelque chose dans l'étonnante activité de ce futur grand peuple. Jugez de
ses progrès : à part une belle cathédrale, bâtie tout récemment par son
vénérable titulaire, qui est archevêque, on compte cinq églises, quatre
couvents, un collége dirigé par nos Pères, et plusieurs écoles de filles et de
garçons. Priez souvent pour que Dieu bénisse ces premiers et consolants succès.
Les marchés
étaient couverts des plus beaux fruits : raisins, melons, poires, pommes, etc.,
etc. Nulle part je ne les ai trouvés supérieurs en beauté, en grosseur et en
goût. Telle était l'abondance des raisins, que deux vapeurs étaient
journellement employés à en transporter les grappes de Los Angelos à
San-Francisco.
Par son étendue, la Californie se trouve au
second rang des États Américains. Elle est trois fois plus grande que la Virginie et possède 800
milles de côtes. La baie de San-Francisco est une des plus belles de l'univers;
elle renferme un grand nombre d'excellents ports. Sa position en face des îles
Sandwich, du Céleste-Empire, du Japon et des îles Philippines; ses relations
déjà presque journalières avec la longue suite des côtes de l'Amérique
méridionale, avec les États de l'Est et même avec la plupart des grands ports
européens; tout, en un mot, au dehors comme au dedans, semble concourir à faire
de ce pays l'un des plus commerçants et des plus peuplés du monde. Nul doute
que sa métropole commerciale ne soit bientôt la New-York de l'Ouest.
La surface de la Californie est surtout
montagneuse. Deux longues chaînes de montagnes s'étendent à peu près parallèlement
le long des côtes. Les principales rivières sont le Colorado, le Sacramento et
le San-Joaquin. Les mines d'or gisent principalement à la base de la Sierra-Nevada, sur
une longueur d'environ 500 milles, le long des tributaires des rivières.
Un mot encore,
avant de terminer, sur une merveille de la nature, qui n'a probablement pas sa
pareille dans tout l'univers. Les cèdres du Liban sont célèbres à plus d'un
titre. Ce que l'on admira surtout de nos jours, c'est leur âge : quatre mille
ans ! leur grosseur : six pieds de
diamètre ! leurs fronts hauts encore
quoique tant de fois frappés de la foudre et battus par les tempêtes. Mais
qu'est-ce que ces majestés en ruine en présence de l'arbre mammouth de la Californie ? Vous allez en juger. Dans le comté de
Calaveras, il existe une forêt d'arbres énormes, sapins, cèdres, etc. Les pins
sucrés y ont un diamètre, non de 6 pieds, mais de 8, et une hauteur de 200
pieds et au delà. Cependant ce ne sont là que des espèces de grands nains à
côté de quatre-vingt-seize arbres géants réunis sur un espace d'un mille. L'un
d'eux, le Père de la forêt, a été déraciné par les vents; il jonche
maintenant le sol de ses énormes débris. Figurez-vous, si vous pouvez, ses
proportions : 112 pieds de circonférence et plus de 450 de longueur. Un autre a
été abattu. Pour en utiliser la souche, on s'est mis à la niveler, afin d'y
asseoir les fondements d'une imprimerie. Tout le bâtiment repose sur cette
souche, qui sert en même temps de plancher; on a même eu le soin de réserver sur
le côté une partie du tronc pour y pratiquer un bel escalier de vingt-six
marches. Chacun de ces arbres mammouths a reçu son nom. Les plus remarquables
sont les Deux Gardes, les Trois Grâces, les Jumeaux, l'Hercule,
l'Ermite, la Beauté
des forêts, etc. En Belgique, on aura bien de la peine à croire tous ces
prodiges de végétation. Je n'ai pu les voir de mes yeux, mais je tiens de
témoins oculaires respectables les détails que je vous en transmets. C'en est
assez sur ce chapitre des gros arbres. Après tout, ils ne méritent, entre tant
d'autres mirabilia Dei, que le petit signe d'exclamation !
La distance
franchie depuis New-York jusqu'à San-Francisco, par la route d'Aspinwall et de
Panama, est de 6,850 milles. Encore quelque chose comme 800 milles et nous
sommes à l'embouchure de la
Colombie; c'est là que' j'espère vous retrouver bientôt, mon
révérend Père.
Recevez..…
P. J. DE SMET, S. J.