A TRAVERS LE
NOUVEAU KANSAS
CINQUANTE-QUATRIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Depuis son dernier départ d'Anvers pour
l'Amérique, en 1857, le R. P. De Smet a pris part à deux expéditions
importantes : il a accompagné, en qualité de chapelain ou aumônier, l'armée
américaine chez les Mormons d'abord, et chez les sauvages des
Montagnes-Rocheuses ensuite, dans un voyage de 5,000 lieues. Notre compatriote,
dont nos lecteurs connaissent les intéressantes lettres, est revenu en Belgique
au mois d'octobre 1860, pour les besoins d'une nouvelle mission, que ses
supérieurs le chargent d'aller établir d'une manière stable parmi les tribus
qui n'en ont point encore. Nous recommandons vivement cette œuvre au zèle des
catholiques. Voici la lettre que le P. De Smet nous a adressée à ce sujet.
« Namur, 24 octobre 1860.
»
Mon révérend et très cher Père.
» Je vous envoie la note
que vous avez bien voulu me demander. Depuis ma dernière visite en Belgique, en
1856, j'ai visité de nouveau les missions indiennes aux Montagnes-Rocheuses,
ainsi que les missions des Potowatomies et des Osages à l'est de ces montagnes.
Plusieurs de ces missions sont dans un état très prospère : un grand
nombre de familles sauvages vivent aujourd'hui dans des fermes, où elles sont
pourvues de volaille et d'animaux domestiques; des écoles pour les deux sexes y
ont été établies, et contiennent au delà de 400 enfants pensionnaires; les
Dames du Sacré-Cœur y ont une maison, ainsi que les religieuses de Lorette, et
elles s'appliquent entièrement à l'éducation des petites filles sauvages. Dans
les plaines du Missouri et à l'est des Montagnes-Rocheuses, il y a encore de
nombreuses tribus : les Sioux, les Poncas, les Arrikaras, les Minataries, les
Assiniboins, les Corbeaux et les Pieds-Noirs; ce qui forme un ensemble
d'environ 70,000 sauvages. Depuis bien des années, ils demandent avec instance
des missionnaires.
» C'est parmi ces
nombreuses tribus que je me propose, avec la grâce de Dieu et la permission de
mes supérieurs, d'aller établir, au printemps prochain, de nouvelles missions,
et c'est dans l'intérêt de ces entreprises que je suis revenu visiter ma
patrie. Je recommande bien spécialement l'OEuvre aux prières et à la charité de
mes compatriotes. Les besoins sont grands. »
Le R. P. De Smet se propose de retourner en
Amérique au mois de février, et de partir pour les Montagnes-Rocheuses au mois
de mai. S'il peut recueillir les fonds nécessaires pour acheter à Saint-Louis
et transporter de là aux montagnes, une cinquantaine de charrues et d'autres
instruments de labour, un moulin à farine, des outils de métiers, des
ustensiles de ménage, en un mot, les objets de première nécessité, pour
attacher au sol et à la cabane des peuples nomades et toujours en guerre les
uns contre les autres, on peut espérer de voir surgir dans ces parages les
anciennes réductions du Japon.
La lettre suivante donne une idée de ce que le
courageux missionnaire a fait depuis son dernier départ, en 1857.
Hollande,
décembre 1860.
Mon révérend et
bien cher Père.
C'était le 16
avril 1857, veille de la pâque close, que vous veniez à bord du Léopold Ier,
mouillé dans le bassin d'Anvers, me souhaiter le bon voyage, et que nous nous
fîmes des adieux que nous croyions alors devoir être les derniers. La
Providence en a disposé autrement, et voilà que nous nous revoyons encore. Je
vous ai donné, dans ma trente-quatrième lettre, des détails sur le Voyage du
LÉOPOLD Ier d'Anvers à New-York ¹. Ce bateau à vapeur,
parti d'Anvers le 21 avril, m'a débarqué à New-York le 7 mai. Une année après,
le 20 mai 1858, je me mis en route de Saint-Louis pour le nord de l'Amérique
septentrionale, et je revins à mon point de départ le 23 septembre 1859, après
une absence d'environ seize mois. Dans cet intervalle, j'avais accompagné,
comme aumônier, une armée des États-Unis envoyée contre les Mormons et contre
les Sauvages. Je vais vous donner quelques détails sur cette double expédition.
Pour ne pas trop vous ennuyer et pour ne pas vous faire perdre un temps qui
doit vous être bien précieux, je tâcherai d’être court. J'aurai cependant
besoin de remplir quelques pages, car mon récent voyage a été très long : il
dépasse 15,000 milles américaines, ou 5,000 lieues. Je vais donc vous donner
quelques détails sur les divers pays que j'ai traversés et les mers que j'ai
parcourues, sur mes visites aux Sauvages, mes chers enfants spirituels des
Montagnes-Rocheuses : les Cœurs-d'Alêne, les Kalispels, les Pends-d'oreilles,
les Têtes-Plates et les Koetenais; sur mon séjour parmi les diverses tribus des
Grandes-Plaines du Haut-Missouri; sur l'emploi du temps que j'ai passé dans
l'armée des États-Unis en qualité de chapelain ou aumônier, et d'envoyé
extraordinaire du gouvernement. Ces détails ne seront pas, j'ose l'espérer,
sans quelque intérêt pour vous; et formeront le sujet d'une petite narration.
¹ Voir cette lettre dans les Précis
Historiques de 1857, p. 322. Nous avons publié depuis lors plusieurs autres
lettres du P. De Smet. La plus récente se trouve dans le volume de 1860, pp.
274, 312, 333 et 359 ; elle a pour sujet : Louise Sighouin, sauvage de
la tribu des Cœurs-d’Alêne, morte en odeur de sainteté, en 1843. Cette
lettre est la 53e de la collection.
I.
-- Voyage vers le pays des Mormons.
Depuis plusieurs
années, les Mormons, cette terrible secte de fanatiques modernes, fuyant la
civilisation, s'étaient relégués au fond d'un désert inhabité. Le cœur rempli
de haine et de rancune, chaque fois que l'occasion s'était présentée, ils
n'avaient cessé d'agiter le pays et de provoquer les habitants à commettre des
brigandages et des meurtres contre les voyageurs et les explorateurs venus des
États-Unis. Aux prairies montagneuses, les Mountain Meadows, en
septembre 1857, cent vingt émigrants de l'Arkansas, hommes, femmes et enfants,
avaient été horriblement massacrés par des Mormons. Ils n'avaient cessé de
jeter le défi au gouvernement, et annonçaient que le jour des vengeances était
arrivé, à cause de la mort de leur prophète Joseph et de son frère, des torts,
des injustices et des cruautés dont ils prétendaient avoir été victimes dans
les États du Missouri et de l'Illinois, d'où ils avaient été expulsés de vive
force par les habitants.
A deux
différentes reprises, le gouverneur et ses officiers subalternes, envoyés par
le Président des États-Unis, avaient trouvé une opposition si forte de la part
des Mormons dans l'accomplissement de leurs devoirs respectifs, qu'ils se
virent forcés de quitter le territoire d'Utah et de revenir déposer leurs
plaintes aux pieds du Président. Le Congrès et le Sénat résolurent d'envoyer un
troisième gouverneur, accompagné, cette fois, de 2,000 soldats, qui seraient
suivis de 2,000 à 4,000 autres au Printemps suivant de 1858. J'accompagnai
cette dernière expédition. Le 13 mai 1858, le Ministre de la guerre
m'écrivait :
« Le Président désire
vous attacher à l'armée de l'Utah, en qualité de chapelain. Il pense que vos
services seraient importants au bien public sous différents rapports, surtout
dans la situation actuelle de nos affaires dans l'Utah. Ayant pris des
informations pour trouver un prêtre qui fût propre à y être employé, son
attention s'est portée vers vous, et il m'a autorisé de vous communiquer ses
désirs à ce sujet, avec l'espoir que sa demande sera acceptée, et que la charge
de chapelain ne sera point jugée incompatible avec vos devoirs ecclésiastiques,
ni contraire à vos sentiments personnels. »
Le R. P.
Provincial et tous les consulteurs, vu les circonstances du temps,
s'exprimèrent en faveur de l'acceptation. Je partis aussitôt pour le fort
Leavenworth, dans le Territoire du Kansas, afin d'y rejoindre l'armée. Le jour
même de mon arrivée, je pris mai place dans le 7me régiment, composé
de 800 hommes, sous le commandement du digne et respectable colonel Morisson,
entouré d'un nombreux état-major d'officiers supérieurs et du génie. Je fus
installé dans mon poste avec beaucoup de courtoisie, par le commandant en chef
de l'armée lui-même, le général Harney, un des généraux des États-Unis les plus
renommés pour la bravoure. Le brave colonel, quoique protestant, le remercia
avec effusion de cœur, en lui disant : « Mon général, je me croyais déjà
beaucoup favorisé lorsque le corps du génie m'était confié; aujourd'hui, vous
mettez le comble à vos faveurs, en m'attachant le représentant de l'ancienne et
vénérable Église. » Et le général
Harney, me serrant la main avec bonté, me souhaita la bienvenue dans son armée,
et m'assura que toute liberté me serait laissée dans l'exercice de mon saint
ministère auprès des soldats. Le digne commandant a tenu sa parole avec une
loyauté admirable, et tous les officiers l'ont secondé : pendant tout le temps
que je me suis trouvé au milieu d'eux, je n'ai pas rencontré le moindre
obstacle dans l'accomplissement de mes devoirs; les soldats avaient toujours
libre accès à ma tente, pour les instructions et les confessions. Souvent, de
grand matin, j'avais la consolation de célébrer le saint Sacrifice de la messe
et de voir chaque fois un bon nombre de soldats s'approcher dévotement de la
Sainte Table.
Un petit mot sur
le pays parcouru vous sera, peut-être, agréable. Je partis du fort Leavenworth
le 1er juin 1858, dans le 7me régiment, commandé par le
digne colonel Morisson. Je pus admirer la rapidité extraordinaire du progrès de
la civilisation dans le nouveau Kansas : déjà une étendue de 276 milles se
trouvait en grande partie occupée par des colons blancs. En 1851, lors de mon
retour du Grand Conseil ¹, tenu sur le bord de la rivière Plate ou
Nébraska, les plaines du Kansas étaient quasi désertes et ne contenaient que
quelques villages épars d'Indiens, vivant pour la plupart de leur chasse, de
leur pêche, de fruits et de racines sauvages. Après huit années d'intervalle,
ce n'est plus un désert : un grand changement s'y est opéré; beaucoup de villes
et de villages s'y sont élevés comme par enchantement; les forges, les moulins
de tout genre y sont déjà très nombreux; on y établit partout, avec une
industrie et une rapidité extraordinaires, de grandes et belles fermes. La face
du pays est complétement changée. En 1851, dans ces plaines étendues, on voyait
bondir, dans toute leur liberté primitive, le chevreuil, le cabri et la biche;
l'époque n'est pas éloignée encore que ces mêmes plaines servaient de pâturages
à des troupeaux innombrables de buffles. Aujourd'hui, ce sont des troupeaux
nombreux de bêtes à cornes, de moutons, de cochons; ce sont de nombreuses
bandes de chevaux et de mules qui ont pris possession du terrain. Le sol y est
très fertile et récompense au centuple le travail du cultivateur industrieux.
Le blé, le froment, l'orge, le seigle, l'avoine, le lin, le chanvre, tous les
légumes et tous les fruits des climats tempérés y viennent en abondance. Avec
l'affluence des émigrants, le commerce y devient chaque jour plus important.
¹ Vous trouverez les détails
dans les Précis Historiques de 1853, Ve lettre, p. 478.
La ville
principale du territoire de Kansas est Leavenworth. Elle contient déjà de
10,000 à 12,000 âmes, quoiqu'elle ait à peine six années d'existence. Sa
position sur le bord du Missouri est belle et avantageuse. Elle a un évêque,
deux églises catholiques, un couvent avec pensionnat et école d'externes. Dans
le vicariat, on compte déjà 15 églises, 23 stations, 16 prêtres, 5 communautés
religieuses et 4 écoles de métiers parmi les Indiens, Osages et Potowatomies,
dirigées par nos Pères.
Les forêts sont
rares dans une grande partie du territoire. La surface du pays, en général, est
onduleuse et belle; elle ne ressemble pas mal aux vagues d'une mer agitée, arrêtées
soudainement et changées en terre ferme. L'air y est frais et salubre. A mesure
qu'on s'élève avec le pays, les ondulations gracieuses des côtes et les
traversées des vallons contrastent admirablement avec les lignes mouvantes des
noyers, des chênes et des peupliers, qui marquent les courants de chaque petite
rivière. Les bords de toutes les rivières sont généralement plus ou moins
boisés. Nous avons remonté la vallée de la rivière Petite-Bleue pendant trois
jours ou 54 milles. Les noms des principales plantes qui attirent, dans les
plaines du Kansas, l'attention du botaniste sont : l'OEnothera,
avec ses brillantes fleurs jaunes; la Digitale, la Lossa
nitida, l'Amorpha
et l'Artemisia, la Commelina,
la Lapine bleue et pourprée, des Cactus de différentes formes et
espèces, la Tradescantia, la Mimosa, le Linum,
le Mimulus blanc. A l'endroit où l'on quitte
les eaux de la Petite-Bleue, on se trouve à 276 milles du fort Leavenworth. En
poursuivant de là sa course, on traverse des coteaux et des prairies élevés sur
un trajet de 26 milles, et on entre dans la grande vallée de la rivière
Nébraska ou Plate, à la distance de 15 milles du fort Kearny. Cette rivière,
jusqu'à ses deux fourches, a une largeur d'au delà de 3,000 verges; son eau est
blanchâtre et bourbeuse, pareille aux eaux du Missouri et du Mississipi; elle
est moins profonde; son courant est très rapide. Le fort Kearny mérite à peine
une mention : il consiste en trois ou quatre maisons en charpente et
plusieurs autres en adobés, ou grosses briques
séchées au soleil. Le gouvernement y maintient un poste militaire pour la
tranquillité du pays et la sûreté des voyageurs qui traversent le désert pour
se rendre à la Californie, dans l’Orégon et aux territoires d'Utah et de
Washington.
Un grand nombre
d'Indiens, de la nation des Pawnies, se trouvaient campés à une petite distance
du fort. Peu s'en fallut que je ne fusse témoin d'une bataille entre eux et un
parti guerrier de Rapahos. Ces derniers, au nombre de 40, à la faveur de la
nuit et inaperçus, s'étaient approchés du camp. Au premier point du jour, les
Pawnies avaient à peine lâché leurs chevaux, lorsque les ennemis s'élancèrent à
grands cris au milieu des bandes et en emmenèrent au grand galop plusieurs
centaines. L'alarme se répandit aussitôt dans le camp. Les Pawnies, armés tant
bien que mal et presque nus, allèrent à la poursuite des Rapahos, les
rejoignirent, et un combat plus turbulent que sanguinaire eut lieu. Un jeune
chef pawnie, le plus fougueux de sa bande, fut tué sous le coup; trois de ses
compagnons furent blessés. Les Rapahos perdirent aussi un des leurs et eurent
plusieurs blessés. Désireux d'arrêter le combat, je fis volte-face vers le
champ de bataille, avec un aide de camp du général en chef; mais l'affaire
était déjà terminée; les Pawnies retournaient avec le
mort, les blessés et tous les chevaux volés. A la rentrée dans le camp, on
n'entendit que des cris de tristesse, de rage et de désespoir, des menaces et
des vociférations contre les ennemis. C'était une scène vraiment triste et
déchirante! Le mort fut peinturé avec
toutes les marques distinctives d'un grand guerrier et chargé de ses plus beaux
ornements. On le descendit dans la fosse, au milieu des exclamations et des
lamentations de toute la tribu.
Le lendemain, les
Pawnies-Loups m'invitèrent dans leur camp. J'y trouvai deux créoles français de
mes anciennes connaissances des Montagnes-Rocheuses. Ils me reçurent avec la
plus grande bienveillance et voulurent me servir d'interprètes. J'eus une
longue conférence sur la religion avec les pauvres et malheureux sauvages; ils
me prêtèrent la plus vive attention. Après l’instruction, ils me présentèrent
208 petits enfants, et me prièrent avec instance de les régénérer dans les
saintes eaux du baptême. Ces sauvages ont été la terreur des voyageurs qui
traversaient leur pays; depuis un grand nombre d'années ils sont buveurs,
querelleurs, voleurs et très abrutis par les boissons, qu'ils obtiennent sans
peine sur les frontières de la civilisation, dont ils ne sont guère éloignés. Ce
malheureux trafic a été, partout et dans tous les temps, la ruine des tribus
indiennes, et il mène à leur rapide extinction.
A deux journées
de marche au-dessus du fort Kearny, à un endroit appelé Cotton-wood springs
ou Fontaine des Cotonniers, je rencontrai une trentaine de loges
d'Ogallallas, tribu siouse, et, à leur demande, je baptisai tous leurs petits
enfants. En 1851, au Grand Conseil, sur la Plate, je leur avais apporté la même
faveur. Ils me disaient qu'un grand nombre de leurs enfants étaient morts
depuis, enlevés par des épidémies qui avaient ravagé la plupart des tribus
nomades des plaines. La pensée du bonheur qu'obtiennent les enfants par le
baptême les console beaucoup. Ils en connaissent la haute importance et savent
l'apprécier comme la plus grande faveur qu'on puisse leur faire.
Le général Harney
eut plusieurs conférences amicales avec les Pawnies, les Ogallallas et les
Sheyennes, dans lesquelles il les engageait fortement à ne point molester les
Blancs qui passeraient sur leurs terres, ajoutant que c'était à cette seule
condition qu'ils conserveraient la paix avec l'armée des États-Unis.
Je vous ai
entretenu si souvent, dans mes lettres, de la nature du buffalo, que je
pourrais le passer ici entièrement sous silence. Si j'en parle, c'est pour vous
dire qu'il en existe encore, quoiqu'on les rencontre plus rarement sur la
grande route; leur instinct a dû leur apprendre à s'en tenir éloignés. C'est
dans le voisinage du fort Kearny que nous avons rencontré les premières bandes
de ces nobles animaux. Cette vue excitait un vif intérêt parmi tous ceux des
soldats qui visitaient les plaines pour la première fois, et ils brûlaient
d'ardeur pour en abattre quelques-uns. Armés du fameux fusil à la Minié, ils
auraient pu faire une bonne chasse, s'ils n'avaient été à pied, tandis que les
buffles étaient lancés au grand galop; l'approche leur était donc impossible;
néanmoins une décharge eut lieu, à la distance de 200 à 300 verges; un seul
buffle reçut une balle dans la jambe. Ayant ainsi le membre meurtri à traîner,
il fit bientôt l'arrière-garde de sa bande, et devint le point de mire de tous
nos braves. Ce fut une mêlée confuse de coups de fusil et de cris
étourdissants, comme si la dernière heure du dernier des buffles allait sonner.
Criblé de plomb, la langue poussée au dehors, le sang ruisselant de sa gueule
et de ses narines, le pauvre animal s'abattit. Le dépecer et en distribuer les
morceaux ne fut l'affaire que de quelques instants; chacun obtint sa part.
Jamais animal de son espèce ne fut transformé plus vite en bouillis et en
grillades; tout le bataillon voulait en goûter.
Sur ces
entrefaites, le capitaine P..., monté sur un beau coursier, s'approcha d'un
taureau déjà effarouché par tant de coups de fusil et par le tintamarre
épouvantable de nos soldats, chasseurs encore novices, et, presque à bout
portant, il lui tira deux coups de pistolet. Au même instant, le buffle et le
cheval s'arrêtèrent. Malgré tous ses efforts, le capitaine ne put réussir à
faire avancer d'un seul pas son cheval épouvanté, qui en était à sa première
chasse, et le buffle furieux se précipita sur le cheval, lui enfonça les deux
cornes dans le flanc et le renversa mort. Dans cette circonstance critique, le
courageux cavalier ne perdit pas sa présence d'esprit : il sauta du cheval par
dessus le dos du buffle, lui tira encore deux autres coups de son pistolet, qui
en avait six, et le dérouta complétement. Le
capitaine se réfugia dans un ravin, qui était heureusement proche et profond;
le buffle, ne pouvant l'y suivre, abandonna son persécuteur, qui revint au camp
la selle de son cheval sur le dos. Pour courir le buffle, un cheval doit être
bien dressé, et spécialement pour cette chasse en particulier; sans quoi le
danger est toujours très grand et il y va même de la vie.
(Pour
être continué.)
A TRAVERS LE
NOUVEAU KANSAS
CINQUANTE-QUATRIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Suite
et fin. Voir p. 33.)
Pendant les mois
de juin et de juillet, les tempêtes, les pluies et les grêles sont très
fréquentes et presque journalières, vers le soir, dans la vallée de la Plate;
c'est, par excellence, le pays des orages et des ouragans. Comme sur la mer, on
les voit se former de loin. D'abord, quelques taches légères se remarquent à
l'horizon; elles sont suivies de nuages noirâtres, qui se succèdent, se
pressent et se répandent avec une rapidité extraordinaire; ils s'approchent,
ils passent, ils éclatent et versent des torrents d'eau qui inondent la vallée,
ou des grêlons qui broient les herbes et les fleurs de ces parterres primitifs;
ils s’éloignent enfin avec la même vélocité qu'ils sont venus. « Tout mal
a son remède, » nous dit l'ancien
proverbe. Or, ces vents, ces orages et ces pluies viennent rafraîchir et
purifier l'atmosphère, qui, dans cette saison de l'année et sans cet incident,
deviendrait presque insupportable. Il n'est pas rare que le thermomètre de
Fahrenheit ¹ dépasse les 100 degrés à l'ombre. L'eau ne reste pas
longtemps sur la surface du sol; elle est absorbée presque aussitôt parce que
le sol de la vallée est très poreux et léger, et à cause de son fond
sablonneux. Dans tous les campements un peu éloignés de la rivière, les
voyageurs creusent des puits. L'eau se trouve partout à deux ou trois pieds de
profondeur. Cette eau, quoique froide et assez claire, ne peut être que
malsaine et doit souvent occasionner de très graves maladies. Aussi les
tombeaux sont nombreux dans ces parages; les restes mortels d'un grand nombre
d'émigrants y reposent. Avec ces émigrants ont disparu de la vallée de la Plate
cette soif ardente de l'or, ces désirs et ces projets ambitieux de richesse, de
grandeur et de plaisir qui les dévoraient et les entraînaient vers les régions
lointaines de la Californie, de Pike's Peal, et de Frazer. Ils ont trouvé la mort loin de leurs
pénates et sont ensevelis sur des plages désertes. Oh ! que les affaires de ce monde sont incertaines
! L'homme projette; il bâtit des
châteaux en Espagne, mais sur un avenir qui ne lui appartient pas. « Il
propose, mais Dieu dispose » et
vient trancher le fil de la vie au milieu des vaines espérances.
¹ Ce thermomètre, en usage en
Amérique, en Angleterre, en Allemagne, à été proposé par Fahrenheit en1724. Il
est à mercure, et a pour points fixes la chaleur de l'eau bouillante et le
froid produit par un mélange à parties égales de sel marin et de neige.
L'intervalle compris entre ces deux points extrêmes est divisé en 212 parties
ou degrés. Le 32e degré correspond au zéro du thermomètre centigrade
et de celui de Réaumur, et indique, par conséquent, la température de la glace
fondante; tandis que le 212e degré correspond au 100e
centigrade et un 80e de Réaumur, et indique, par conséquent, la
température de l'eau bouillante. Pour réduire les résultats d'un thermomètre
dans le langage d’un autre, il n'y a qu'une règle de trois à résoudre; mais
pour le thermomètre de Fahrenheit, il faut avoir soin de retrancher 32 du
nombre de degrés. Ainsi, pour traduire les 100 degrés de Fahrenheit en degrés
centigrades et en degrés de Réaumur, on aura à résoudre les deux proportions :
180 : 100 : : 68 : x ; et : 180 : 80 : : 68 : x. On voit que les 100 degrés de Fahrenheit
donnent au delà de 37° centigrades et de 30° de Réaumur.
Pendant que nous écrivions ces ligues, un froid
intense rendait l'usage du thermomètre très intéressant. L'hiver de 1860-1861
comptera parmi les plus rigoureux de ce siècle. La nuit du 7 au 8 janvier a été
des plus remarquables sous ce rapport. Le thermomètre est descendu à 17°,4
centigrades au-dessous de zéro. Depuis trente ans la température n’a été qu’une
seule fois plus basse, c'est en 1838; le 16 janvier, le thermomètre
marquait 18°,8 centigrades au-dessous de zéro. Ces données sont empruntées aux Annales
de l'Observatoire de Bruxelles. On remarque, en outre, par les observations
faites, que Bruxelles a été, le 8 janvier, la ville d'Europe où le froid a été
le plus intense. Pendant que le thermomètre descendait chez nous à 17 degrés 4
dixièmes au-dessous de zéro, il marquait seulement : à Saint-Pétersbourg, 4
degrés 4 dixièmes; à Moscou, 12 d. 6 dix.; à Varsovie, 11 d.; à Copenhague, 8
d. 2 dix.; à Vienne, 6 d. 2 dix.; à Leipzig, 12 d. 6 dix. à Paris, 5 d. 6 dix.;
à Strasbourg, 5 d. 6 dix.; à Lyon, 1 d. 6 dix.; à Greenwich, 8 d. 2 dix.
La chose la plus
remarquable que je rencontrai à cette époque sur la grande route des plaines,
ordinairement si solitaire, était les longues traînées de chariots qui s'y
succédaient pour transporter vers l'Utah les vivres et les effets de guerre. Si
on peut s'en rapporter aux journaux du temps, les dépenses du gouvernement
montaient à près de 15 millions de dollars. Chaque train consistait en 26
chariots; chaque chariot avait un attelage de 6 couples de bœufs et contenait
environ 5,000 livres. Le quartier-maître, qui en avait fait le calcul,
m'assurait que la file de tous les chariots réunis mesurerait une étendue de
près de 50 milles. Chaque jour, nous passions différents de ces trains. Comme
les vaisseaux sur la mer et sur les rivières, chaque chariot portait son nom;
ce qui prêtait à l'amusement et à la distraction du voyageur, à mesure qu'il
les passait en revue. Ces noms sont plus ou moins bizarres, et dépendent des
caprices des capitaines. En voici quelques échantillons : la Constitution,
le Président, la Grande République, le Roi de Bavière, Lola-Montès, Louis-Napoléon, Don O'Connell,
Old Kentuck,
etc. Ils se trouvent barbouillés en gros caractères sur les deux flancs de la
voiture. Dans les plaines, le charretier s'arroge le titre de capitaine;
c'est qu'il est investi du commandement de son chariot et de ses 12 bœufs. Dans
cette petite flotte terrestre, le maître-charretier est amiral : il
commande les 26 capitaines et les 312 bœufs. De loin, les chariots, avec leurs
couvertures blanches et élevées, ne ressemblent pas mal à une flottille en
pleines voiles.
En quittant la
ville de Leavenworth, les charretiers sont
généralement habillés à neuf et ont une assez bonne apparence; mais au fur et à
mesure qu'ils pénètrent dans les plaines, leurs beaux accoutrements se
salissent, se déchirent et se changent en lambeaux. Ces capitaines ont à
peine fait 200 milles de chemin, qu'on trouve des haillons parsemés et
flottants tout le long de la route. Dans les divers campements jusqu'au delà
des Montagnes-Rocheuses, on remarque souvent aussi des débris de chariots et
des squelettes de bœufs, mais plus encore des débris des garde-robes de nos
voyageurs : des jambes de pantalons et de caleçons, une poitrine de camisole,
un bras ou un dos de chemise, des bas sans orteils et sans talon, un chapeau
sans fond, de vieilles bottes et de vieux souliers troués par dessus et par
dessous. Dans ces campements abandonnés, on remarque surtout des jeux de cartes
parsemés parmi des bouteilles et des pots cassés. Ici, c'est une marmite, une
cafetière, un pot d'étain; là, un four en fer, des restes de poêles portatifs;
le tout usé et jeté. En passant, les pauvres Indiens regardent d'un œil inquiet
et alarmé ces premiers indices de la civilisation. Ils voient dans ces masses
de débris et de lambeaux l'approche d'un bien triste avenir pour eux : les
plaines et les forêts qu'ils parcourent pour la chasse des animaux, leurs beaux
lacs et leurs belles rivières qui fourmillent de poissons et d'oiseaux
aquatiques, les foyers qui les ont vus naître, et les terres qui renferment les
cendres de leurs pères et de leurs aïeux; tout ce qu'ils chérissent le plus va
bientôt passer entre les mains rapaces des Blancs; et eux, ils vont être placés
sur de petites réserves, loin de leurs chasses et de leurs pêches, ou refoulés
dans des montagnes ou sur des plages inconnues. Il n'est donc pas étonnant que
les Sauvages en veulent quelquefois aux Blancs; toutefois il est rare qu'ils
soient les premiers agresseurs.
Tous les soirs,
chaque train se forme en coral, c'est-à-dire
que les 26 waggons sont placés en cercle et enchaînés
les uns aux autres, de manière à ne laisser qu'une ouverture pour donner
passage aux animaux qui liassent la nuit au centre, et y sont gardés par
plusieurs sentinelles en armes. Sous la garde d'un petit nombre d'hommes
déterminés, les chars et les animaux se trouvent à l'abri de l'attaque des
Indiens indisciplinés, fussent-ils en grand nombre. Lorsque les voyageurs
négligent ces précautions et que chacun campe à sa guise, il n'est pas rare
qu'un parti hostile d'Indiens provoque parmi les animaux ce qu'on appelle dans
le pays une stampado ou épouvante; et les
enlèvent d'un seul coup. Le soir, on campe de bonne heure, et à la pointe du
jour, on lâche les animaux dans la prairie pour leur donner le temps de se bien
nourrir. L'herbe est partout très abondante dans la vallée de la Plate et sur
les coteaux qui l'avoisinent.
Entre le fort Kearny et la traverse de la Fourche du Sud de la Plate,
nous rencontrâmes une centaine de familles de Mormons se rendant au Kansas ou
au Missouri avec l'intention de s'y établir. Ils se réjouirent d'avoir eu le
bonheur de pouvoir quitter sains et saufs la fameuse terre promise de l'Utah,
grâce à l'influence du nouveau gouverneur et à la présence des soldats des États-Unis.
Ils nous annonçaient qu'un grand nombre d'autres familles les suivraient
aussitôt qu'ils en seraient capables et pourraient se procurer les moyens
nécessaires pour le voyage. Ils avouaient qu'ils se seraient échappés depuis
longtemps, mais qu'ils avaient été retenus par la peur de tomber entre les
mains des Danaïdes ou anges exterminateurs. C'est la garde-du-corps
du prophète; elle est entièrement et aveuglément à sa disposition pour réaliser
tous ses plans, répondre à toutes ses vues et exécuter toutes ses
mesures : très souvent le vol et le meurtre y entrent pour une grande
part. Avant l'arrivée des troupes, malheur à ceux qui manifestaient le désir de
s'éloigner de l'Utah et de quitter la secte; malheur à ceux qui osaient élever
la voix sur la conduite du faux prophète; rarement ils ont échappé aux
poignards des anges exterminateurs ou plutôt de ces démons incarnés.
La grande route
des plaines, dans la belle saison de 1858, paraissait comme tout à coup envahie
et animée d'une manière merveilleuse. Pour compléter l'idée que je viens d'en
donner, j'ajouterai que tous les jours des courriers et des exprès, allant et
venant, se croisaient sur la route. Les différentes compagnies de l'armée
laissaient entre elles un espace d'une ou de deux journées de marche. Chaque
compagnie avait à sa suite des ambulances pour l'usage des officiers
supérieurs, un matériel d'artillerie et du génie, une suite de chariots attelés
de six mules, transportant les vivres et les bagages; de plus, un immense
troupeau de bêtes à cornes, montant de 600 à 700, suivait aussi chaque
compagnie pour la nourrir chaque jour. Oncle Sam, -- c'est le nom par
lequel on désigne le gouvernement américain, -- a le cœur vraiment paternel :
il pourvoit abondamment aux besoins des défenseurs de la patrie, et ne laisse
rien manquer pour le confortable, comme s'expriment les Anglais.
Tout allait à
merveille. Le général en chef, avec son état-major, se trouvait déjà à la
traverse de la Branche du Sud de la Plate, à 480 milles du fort Leavenworth, lorsqu'il reçut, avec la nouvelle de la
pacification des Mormons, l'ordre de distribuer ses troupes sur d'autres points
et de retourner aux États-Unis. Ma destination était, par là même, changée : ma
petite mission diplomatique auprès des tribus indiennes de l'Utah atteignait
son terme par la conclusion de la paix. Je consultai le général, et je
l’accompagnai dans son retour à Leavenworth.
La Fourche du Sud
de la Plate, à sa traverse, a une largeur de 2,045 pieds. Au mois de juillet,
sa profondeur est assez généralement d'environ 3 pieds. Après la jonction des
deux fourches, la largeur de la rivière Plate est de près de 300 verges. Le
fond, dans toute sa longueur, est un sable mouvant.
Il me resterait
encore bien des choses à vous dire, mon bien cher Père, sur le pays parcouru de
Leavenworth à la traverse du Sud, sur la botanique,
les animaux, les différents poissons des rivières; mais j'en ai parlé en
maintes occasions dans mes lettres sur différents voyages, et je crains de
répéter les mêmes choses. Les petits incidents et faits que je viens de
raconter ici se rapportent à mon dernier voyage.
Avant de quitter Leavenworth pour Saint-Louis, j'ai fait une petite
excursion de 140 milles pour rendre une visite à nos chers Pères et Frères de
la mission de Sainte-Marie parmi les Potowatomies.
Enfin je suis arrivé à Saint-Louis au commencement de septembre, après une
première absence d'environ trois mois, et après avoir parcouru 1,976 milles.
Mon séjour à Saint-Louis a été très court; je vous en donnerai des détails dans
une prochaine lettre, qui fera connaitre la suite de
ma longue expédition dont je vous parle à la première page.
Agréez, mon
révérend et cher Père, l'expression des sentiments que vous me connaissez pour
vous, et permettez-moi de me recommander d'une manière bien spéciale à vos
saints sacrifices et à vos bonnes prières.
Rae.
Vae servus in Xto,
P.
J. DE SMET.