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1860 - lettre 53 - Biographie de Louise Sighouin morte en odeur de sainteté, en 1853.

LOUISE SIGHOUIN

 

SAUVAGE DE LA TRIBU DES CŒURS-D’ALÊNE

 

MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ, EN 1853.

 

(Suite. Voir pp. 274, 312 et 333.)

 

 

                                                  VI. -- Maladie et mort de Louise.

 

On peut appliquer à Louise le beau texte de l'Évangile : N'ayant fourni qu'une courte carrière, il a rempli, beaucoup de temps. Depuis sa vocation à la foi, elle n'a plus eu de longues années sur la terre; mais des années remplies de mérites devant Dieu. Elle a marché dans les voies du Seigneur d'une marche prompte et rapide. Dans tout ce qu'elle faisait, elle tenait les yeux constamment fixés sur la céleste patrie, dans l'attente de ces biens éternels dont nous parle le grand Apôtre; elle faisait de nobles efforts et employait tous ses instants pour embellir et enrichir son âme de toutes les vertus chrétiennes. Par son assiduité aux instructions, par sa prière continuelle, par la pratique de toutes sortes de bonnes œuvres, elle croissait de plus en plus dans la grâce et dans la connaissance de Notre-Seigneur et doux Sauveur Jésus-Christ.

 

Sa dernière maladie lui laissa l'usage de toutes ses facultés, qu'elle conserva jusqu'à son dernier soupir. Aussi se disposait-elle à la mort avec tout le calme du juste. Sa prière était fervente et non interrompue; sa patience était à toute éprouve. Occupée tout entière du salut de son âme, elle semblait n'avoir pas le moindre souci des souffrances de son corps; elle ne cherchait aucun soulagement, et ne donnait jamais le moindre signe d'impatience, elle embrassait souvent avec tendresse la croix, qu'elle n'avait cessé de porter au cou. Le désir dont parle l'Apôtre de se voir dégagé des liens du corps, et de se trouver avec Jésus-Christ, paraissait être, durant toute sa maladie, sa seule devise et sa seule préoccupation.

 

« Toujours à côté du lit de mort de celle qui m'avait tant aidé dans mes visites auprès des malades, et qui m'avait toujours servi d'interprète et prêté secours auprès des ignorants, la directrice spirituelle, l'ange gardien de toute sa peuplade; j'avais le bonheur d'être témoin de cette scène attendrissante, -- dit le P. Gazzoli, directeur spirituel de Louise. -- Ses vertus avaient brillé comme un flambeau au milieu des sauvages; jamais elle n'avait souillé la robe blanche de l'innocence qu'elle avait reçue au baptême. J'étais témoin du grand pouvoir de la Croix, qui montrait au désert des vertus inconnues jusqu'alors; qui produit, partout où elle est plantée, tant de saints martyrs, tant de confesseurs, tant de vierges et d'illustres pénitents. Ici, au milieu de ces montagnes isolées, apparaît une pauvre femme sauvage, que la foi inébranlable et la ferme espérance rendent supérieure à toute espèce d'épreuves. Je désirais la soulager en quelque manière; obéissante, elle recevait avec reconnaissance ce que je lui offrais, toutefois sans chercher ou demander le moindre soulagement ou le moindre adoucissement à ses peines, qu'elle acceptait comme autant de grâces spéciales du Seigneur. »

 

Louise reçut des mains du ministre de Dieu toutes les consolations de l'Église, le saint Viatique surtout, avec une piété et une consolation vraiment angéliques. Elle, remerciait le Seigneur, dans toute l’humilité de son âme, des grandes faveurs qu'il daignait lui accorder à cette dernière heure de ses angoisses sur la terre, abandonnant à sa sainte Providence son pauvre mari estropié et ses chers enfants. Elle fit un effort ensuite pour réunir le peu de forces qui lui restaient encore, afin de remercier son directeur spirituel de tous les soins qu'il n'avait cessé de lui prodiguer dans toutes les occasions et surtout par ses instructions; elle recommanda bien spécialement à sa garde spirituelle le soin de toute sa famille. Les paroles que Louise adressa à son mari et à ses enfants désolés étaient consolantes, remplies de confiance dans la bonté divine et paternelle de Dieu, pleines de résignation à sa sainte volonté et de ferme espérance d'être tous réunis un jour dans la patrie céleste. Enfin, elle se tourne vers ceux qui entourent son lit de mort, témoins heureux de toutes ces scènes édifiantes qu'offrent aux vivants les justes mourant dans le Seigneur, et en qui se réalise cette parole de l'Écriture : Beati mortui qui in Domino moriuntur; elle prie les assistants d'entonner dans leur langue le touchant cantique en l'honneur des âmes du purgatoire, et l'accompagne elle-même d'une voix faible et agonisante, à peine perceptible. On chantait encore, que Louise, sans qu'on s'en fût aperçu, s'était endormie tranquillement dans le Seigneur. Sa belle âme avait pris son essor vers le ciel. Heureuse, elle quittait ce lieu de trouble, de misère et de mort, pour passer à un séjour de gloire et de paix, dont les délices sont éternelles. En elle s'accomplissait ce que nous apprend saint Jacques quand il dit : Heureux celui qui souffre patiemment les tentations et les maux; lorsque sa vertu aura été éprouvée, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. Avec le doux espoir que désormais la couronne éternelle est son partage, avec l’intime confiance en son pouvoir auprès de Dieu nous lui adressons au ciel nos pauvres suppliques : «  O Louise !  veuillez intercéder auprès de Dieu pour celui qui vous a donné le baptême et a été votre directeur spirituel; pour votre mari, pour vos enfants et pour tous vos chers Skizoumish. Obtenez pour tous la grâce de la persévérance dans le saint service du Seigneur. Ainsi soit-il. »

 

Je m'adressai ensuite à l'assistance:

« Skizoumish !  l'exemple de la pieuse Sighouin est au milieu de vous, il faut savoir en profiter. Désormais elle appartient à toute la peuplade, car elle en est la mère commune et bien chérie. Comme nous désirons tous partager un jour la récompense glorieuse qu'elle vient d'obtenir par ses vertus et ses bonnes œuvres, nous devons tous suivre le sentier qu'elle a tracé et qui conduit au bonheur éternel. Depuis le jour de son baptême, en avril 1842, elle s'est constamment, jour et nuit, occupée de votre instruction. Dans le service de son Dieu, elle a accepté, avec joie et empressement, les privations, les misères, les contrariétés qu'il a plu lui envoyer. En elle aujourd'hui se sont vérifiées les paroles du Seigneur adressées aux justes : Parce que, dans les maux que vous avez eu à souffrir pour mon nom, vous avez gardé la patience ordonnée par ma parole, je vous garderai aussi de l'heure de la tentation, qui viendra pour éprouver ceux qui habitent sur la terre. »

 

La mort de Louise Sighouin fut le signal d'une désolation soudaine et d'un deuil universel dans la peuplade, qui perdait une mère chérie de tous, et surtout des enfants, une amie fidèle de toute la tribu, la consolatrice des affligés et des malades, un guide et un soutien !  La perte était immense, avouons-le !  Toutefois, ce deuil était chrétien, et non pas celui d'un monde pervers et infidèle qui n'a aucune espérance après la mort. Au milieu de cette tribu indienne, se renouvelait la tristesse salutaire qu'on admire ordinairement à la mort du juste, dont le souvenir est toujours cher et en bénédiction, selon qu'il est écrit : Sa mémoire est immortelle, et elle est en honneur devant Dieu et devant les hommes.

 

Le ministre du Seigneur était encore aux dernières prières de l’Église, occupé à invoquer les Anges et les Saints à recevoir l'âme de celle qui venait d'expirer, pour la présenter au trône du Très-Haut, lorsqu'un des assistants qui était à ses côtés, sortit en s'écriant : « Sighouin !  la bonne Sighouin est morte ! »  Ce cri se répète, comme d'écho en écho, dans la vallée et au pied des hautes montagnes qui environnent la résidence du Sacré-Cœur. Les Indiens accourent et environnent la loge de la défunte. Dans l'impatience de satisfaire leur désir de voir encore une fois la pieuse femme, la loge est envahie, mais elle se trouve trop petite pour les contenir tous. On arrache les nattes des perches; la loge ainsi découverte de tous côtés permet de satisfaire à l'empressement de la foule de spectateurs, qui admire en silence le sommeil de Louise.

 

C'est la coutume parmi les sauvages, lorsque quelqu'un d'entre eux vient à mourir, que les parents et les amis se réunissent dans la loge de la personne défunte. Quand le missionnaire, ayant achevé les prières de l'Église, sort de la loge, il dit : « Priez, mes enfants, pour le repos de son âme, »  et ajoute quelques paroles analogues aux circonstances. Alors, au signal d'un des plus proches parents du défunt, tous les assistants fondent en larmes et en gémissements, soit feints soit réels, ou plutôt ils commencent des lamentations, souvent forcées et plutôt arrachées par la cérémonie d'usage que par une vraie douleur causée par la perte du défunt. A la mort de Louise, la scène de deuil était bien différente : elle était sans doute sincère. Écoutons ce que le P. Gazzoli nous en rapporte. « J'étais témoin oculaire, ému jusqu'aux larmes de tout ce qui se passait. Mon émotion ne faisait que s'accroître davantage, lorsque déjà, même avant la fin des prières, des cris et des pleurs universels, interrompus par des sanglots, annonçaient clairement qu'il ne s'agissait pas ici d'accomplir une pure cérémonie, mais, au contraire, qu'on était rassemblé pour payer un juste tribut de reconnaissance et d'admiration à la vertu de Louise, et pour soulager la vive douleur que causait cette perte. »

 

Qu'on ne s'imagine pas que le coucher du soleil va, comme dans les autres occasions, mettre fin à ces démonstrations de douleur, de regret, de vénération et d'amour, faites sur les restes mortels de la bonne Louise : elles vont plutôt en augmentant. Les Indiens dressent aussitôt une vaste loge, qu'ils illuminent par un feu de bois résineux. Le corps, décemment enveloppé dans des peaux d'animaux sauvages, est respectueusement déposé sur un lit de paille; un grand nombre d'assistants veillent alentour, et récitent ensemble à haute voix des prières pendant toute la nuit. Les pieuses cérémonies de cette nuit mémorable étaient jusqu'alors sans exemple dans le pays des Cœurs-d'Alêne. Il y avait, à cette occasion, une unanimité bien touchante, bien édifiante, et très extra-ordinaire. On y voyait les hommes, les femmes et les enfants entourer, avec un égal empressement, le corps de Louise, sans pouvoir se détacher de celle qu'ils appelaient, à tant de titres, leur mère, leur guide et leur véritable amie. Leurs prières et leurs cantiques étaient de temps en temps interrompus par des discours édifiants sur la vie et les vertus héroïques de la défunte; les principaux chefs de la nation étaient les premiers à en retracer les plus touchants tableaux à toute l'assemblée.

 

Le missionnaire, frappé à la vue d'un témoignage si éclatant donné à la vertu par un peuple qui en avait encore des idées si légères, crut de son devoir d'aller présider à la pieuse assemblée. Il s'y rendit au milieu de la nuit, et au moment où le fils aîné de la défunte faisait le panégyrique dé sa bonne mère. Ses belles paroles, remplies d'une éloquence simple, naïve, vraie, produisaient dans tout son auditoire les sensations et les émotions les plus vives. L'abondance de ses larmes, qui ne cessaient de couler pendant qu'il parlait, l'empêcha enfin de continuer son long et intéressant discours. Le Père prit alors la parole, et, tout en engageant ses bons sauvages à imiter l'exemple de Louise, il exprima les sentiments d'estime et d'admiration que ses vertus et ses bonnes œuvres avaient excités dans son cœur depuis son arrivée dans la mission.

 

Le lendemain de la mort de Louise, de grand matin, on porta en procession le corps à l'église, accompagné de tous les Indiens du camp. Les travaux de la moisson ne furent point repris durant toute cette journée. Tous s'occupaient uniquement de donner, de la manière la plus expressive, une marque de leur amour, de leur estime et de leur deuil à la mère commune de la tribu. Après une messe solennelle de Requiem et après toutes les autres cérémonies funèbres de l'Église, le Père résolut de laisser le corps exposé pendant le reste de la journée, pour satisfaire encore au pieux empressement, nous dirons même à une espèce de dévotion toujours croissante des nombreux amis de la défunte. Ses enfants, sa famille, tous, en un mot, ne cessaient de se presser autour du cercueil et semblaient ne pouvoir s'en séparer. Il eût paru trop dur et trop cruel de mettre sitôt fin aux derniers et tendres épanchements de cette assemblée religieuse, de ces cœurs vraiment chrétiens.

 

Enfin le jour était sur son déclin, et les ombres de la nuit allaient bientôt couvrir la vallée. Le missionnaire avait besoin de faire un effort sur ses propres sentiments pour proposer à ses bons enfants en Dieu une séparation qui devait tant coûter à leurs cœurs et leur paraître très pénible. Cependant c'était le temps le plus favorable pour donner à l'enterrement une majesté funèbre et un dernier tribut d'amour et de respect aux restes précieux de la bonne Sighouin.

 

Les funérailles surpassèrent toute attente. Les enfants seuls, garçons et filles, comme une preuve de leur innocent amour, s'étaient imaginé de préparer avec soin une grande quantité de fagots de bois résineux. Ces flambeaux primitifs, dans les mains de ces enfants de la nature, habillés pour la plupart en peaux d'ours, de loups, de jaguars, de tigres, de castors, de loutres, ajoutaient à la cérémonie, triste et lugubre en soi, un air unique de grandeur et de majesté sauvage, en accord avec le lieu et l'occasion intéressante de la réunion. L'ordre observé dans la procession était parfait : une piété modeste et un silence religieux régnaient dans les deux longues files, l'une composée d'hommes et l'autre de femmes, où l'on n'entendait que les prières et le chant des cantiques. Le tombeau avait été creusé par les enfants et les parents de Louise. Son cercueil, simple et modeste, était le travail de son plus jeune fils. Arrivés au cimetière, les sauvages se rangèrent en ordre autour de la tombe, et, après les dernières prières funèbres de l'Église et quelques paroles de consolation du prêtre, le cercueil y fut descendu. Chaque assistant jeta une pelletée de terre dans la fosse, en prononçant une prière et un dernier adieu. Cette touchante cérémonie et jusqu'aux moindres circonstances de ce grand enterrement, vivent dans le souvenir de nos Cœurs-d'Alênes. Ils les redisent et les rediront à leurs petits-enfants; ils rendront à jamais mémorable ce jour de deuil chrétien, ce triomphe religieux décerné à une pauvre femme sauvage de la nation de Skizoumish ou Cœurs-d'Alêne.

 

Au mois de février 1859, dans une de mes visites au mari de Louise, pauvre vieillard estropié qui marche avec des béquilles depuis un grand nombre d'années, je lui parlai de la sainte vie que sa femme avait menée sur la terre, de ses belles qualités et des grandes vertus dont elle avait donné un exemple si éclatant. Je lui demandai ce qu'il avait le plus aimé et admiré en elle. « Père, -- me répondit-il, -- vraiment, je ne saurais vous dire en quoi Louise excellait le plus. Depuis l'heureux jour où vous nous avez donné le baptême, tout a été bon et admirable dans sa conduite. Jamais, que je sache, il n'y a eu l'ombre d'un différend entre elle et moi; pas un propos, pas un mot plus haut que l'autre. Quand j'étais malade, elle me portait dans le canot; si je ne pouvais me servir de mes mains, elle me découpait la nourriture et me la mettait à la bouche. Louise me servait comme un ange gardien. Aujourd'hui je fais pitié en quelque sorte et je suis digne de compassion, car je suis pauvre d'esprit. J'aimais à entendre ses paroles consolantes, à écouter ses sages conseils, à suivre ses avis salutaires; car elle était remplie de sagesse et de l'esprit de Dieu. Les Pères lui apprenaient beaucoup de belles prières, et nous les récitions ensemble avec nos enfants. Maintenant je n'ai personne pour me répéter ces belles prières et je fais pitié. 'Toutefois je ne cesse de remercier le Seigneur pour les faveurs qu'il n'a cessé de m'accorder. Je me soumets à sa sainte volonté; j'ai le cœur content et tranquille. »

 

Le bon vieillard a toujours été un sujet d'édification au milieu de sa tribu, universellement aimé ci respecté dans toute la nation. Il est d'une grande simplicité et d'une piété très solide et très fervente; rien ne lui fait plus de plaisir qu'un entretien sur les choses saintes et sur la grande affaire du salut. Jamais on ne le visite sans lui voir le sourire sur les lèvres et sans le trouver en prières, son chapelet à la main. Il commence à le réciter de grand matin; le premier est offert à Marie pour se maintenir dans la sainte grâce du Seigneur pendant la journée; il récite les autres, soit pour les Pères, soit pour sa famille, soit pour sa tribu, soit dans quelque autre intention. Depuis son baptême, il s'est fait un devoir de prier pour moi tous les jours, et je lui en suis très reconnaissant.

 

Le bon Adolphe, -- c'est le nom du mari de Louise, -- me racontait entre autres choses, que, pendant la vie de sa femme, lorsque le village partait pour la chasse, ou à la recherche de racines sauvages, et Louise aussi, il s'ennuyait beaucoup. Quand il vit Louise sur le point de mourir, il lui dit : « Si vous venez à mourir, il me sera impossible de rester ici; je trouverai le temps si long, je retournerai sur mes terres. » -- « Gardez-vous-en bien, -- reprenait Louise, -- gardez-vous-en bien, Adolphe !  Ne vous éloignez jamais de la maison du Seigneur (l'église). Comme je meurs ici, je désire que vous y restiez jusqu'à la mort. L'ennui ne vous y prendra pas. »  Adolphe reste fidèle à la recommandation de sa femme. Sa cabane est à côté de l'église, et, quoique seul la majeure partie du temps, depuis la mort de Louise, il n'a pas encore eu un seul instant d'ennui. Le chapelet et la prière sont ses plus grandes consolations, et il en fait ses délices.

 

Dans mon récent voyage parmi les Cœurs-d'Alêne, j'ai encore questionné les sauvages, pour avoir de nouveaux détails sur la vie de Louise Sighouin. Voici ce qu'on m'a répondu : « Après tant d'années, il est difficile d'ajouter quelque chose à ces faits extraordinaires, si bien connus de tout le monde, sinon que, depuis son baptême, sa vie a été un acte de charité continuel. »  Et je puis dire, et quiconque lira se récit dira avec moi qu'il n'y a pas d'exagération dans cette remarque sommaire. C'était un dévouement de toutes les heures, un enchaînement de petits détails de miséricorde qui n'offrent rien de bien éclatant, si ce n'est cette constance infatigable qui, pendant plus de dix années, a toujours été prompte, le jour et la nuit, à exercer toutes les œuvres de charité, tant corporelles que spirituelles. Personne n'appréciera mieux ce martyre de détail que ceux qui s'y sont dévoués eux-même; et si on considère que Louise était pauvre, infirme, qu'elle ne pouvait comprendre qu'à demi les missionnaires, qui ne faisaient encore que balbutier la langue des sauvages, on ne révoquera pas en doute les grâces nombreuses que Louise a reçues et le profit immense qu'elle a tiré des leçons du divin Maître. Dieu avait suscité Louise pour être l'auxiliaire des hommes apostoliques dans les commencements de leurs travaux, alors qu'ils ne comprenaient pas la langue. Il en avait été également de même à la mission Saint-Ignace : Dieu avait donné aux missionnaires le chef Loyola pour faire parmi les Kalispels ce que Louise a fait parmi les Cœurs-d'Alêne. Tous les deux étaient pauvres et infirmes; c'était une foi vive qui animait leur zèle; tous les deux se sont dévoués jusqu'à leur dernier soupir, et l'un et l'autre ont été amèrement pleurés après leur mort. Loyola déployait une fermeté invincible. « Aussi longtemps que j'aurai un souffle de vie, il faut que mes gens marchent droit, »  disait-il; et sa vertu seule lui donnait l'autorité nécessaire pour parler ainsi. Louise, au contraire, n'avait d'autre soutien de son zèle que son admirable douceur, sa patience infatigable. Tous les deux sont morts à peu près dans le même temps, quand les missionnaires commençaient à être généralement compris des sauvages.

 

Je tiens toutes ces circonstances des missionnaires qui sont sur les lieux, surtout du révérend et digne Père Gazzoli, neveu du cardinal du même nom, mort en 1858. Ce Père est en ce moment supérieur de la mission du Sacré-Cœur,  parmi les Skizoumish ou Cœurs-d'Alêne.

 

Dans une de mes lettres, écrites il y a dix ans, le 4 juin 1849, je disais : « Cette attention si extraordinaire des sauvages et cette espèce d'avidité qu'ils apportent à la parole de Dieu, doivent paraître surprenantes dans un peuple qui semble réunir toutes les misères intellectuelles et morales. Mais l'esprit du Seigneur souffle où il lui plaît, ses grâces et ses lumières préviennent et aident les hommes que l'ignorance, bien plus plus qu'une volonté perverse et désordonnée, a rendus méchants. Du reste, ce même esprit qui obligea les plus rebelles à s'écrier avec saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? peut aussi adoucir les cœurs les plus farouches, échauffer les plus froids, produire la paix, la justice et la joie là où auparavant régnaient l'iniquité, le trouble et le désordre. Le grand respect et la grande attention que les pauvres Indiens témoignent, dans toutes les occasions, au missionnaire qui vient leur annoncer la parole de Dieu, sont pour celui-ci la source de beaucoup de consolations et d'encouragements. Il trouve le doigt du Seigneur dans les manifestations spontanées de ces hommes malheureux. »  Depuis que l'Évangile a été annoncé aux tribus sauvages des Montagnes-Rocheuses, le Seigneur y a toujours eu ses âmes d'élite. Dans les différentes missions, un bon nombre de néophytes se sont distingués par un zèle et une piété vraiment dignes des premiers chrétiens, par une assiduité rare à toutes les exercices religieux, par l'accomplissement fidèle de tous les devoirs d'un bon chrétien, en un mot, par toutes ces vertus dont nous venons de voir dans Louise Sighouin la plus haute expression.

                                               P. J. DE SMET.

            Université de Saint-Louis, 10 avril 1860.