1er DÉCEMBRE 1857 143e
LIVRAISON
PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES,
SCIENTIFIQUES
HOMMAGE
A CHARLES NERINCKX.
CURÉ D’EVERBERG – MEERBEEK ET MISSIONNAIRE AU
KENTUCKY.
QUARANTIÈME LETTRE DU
R.P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 29 août 1857.
Mon révérend Père,
Lors de ma
dernière visite en Belgique, je vous ai entendu manifester le désir de publier
dans vos Précis Historiques une notice sur la vie du vénérable et saint
missionnaire, l'apôtre du Kentucky, le très révérend Charles Nerinckx. Une de
nos meilleures revues catholiques, le Metropolitan, de Baltimore, vient
de publier la biographie de ce Belge, illustre dans les annales américaines. Je
m'empresse de vous en envoyer la traduction. Dans une note, l'auteur de la
biographie dit qu'il a consulté les Sketches of Kentucky et la Vie de
Mgr. Flaget, par le savant évêque de Louisville, Mgr. Spalding; le United
States Catholic Miscellany, vol. V, 1825; le Catholick Almanack, de
1854, etc., etc.
Je vais ajouter
ici, sur le même sujet, quelques lignes par respect et reconnaissance pour la
mémoire de notre saint et zélé compatriote, et dans la pensée qu'elles seront
peut-être agréables à beaucoup de lecteurs des Précis Historiques.
M. Nerinckx était
très attaché à la Compagnie; dans toutes les
occasions, il témoignait la haute estime qu'il avait pour elle. Il fit deux
voyages en Belgique, l'un en 1817 et l'autre en 1821, et obtint, dans chaque
voyage, plusieurs candidats pour la Société. Il se prêtait volontiers et avec
intérêt à la demande spéciale que lui fit le Père Antoine Kohlmann, alors
provincial de la Compagnie de Jésus dans l'État du Maryland, de faire cette
importante recrue apostolique.
Au retour de son
premier voyage, M. Nerinckx était accompagné de M. Cousin, du diocèse de Gand,
de quatre jeunes gens, savoir : MM. Jacques Van de Velde, natif de Lebbeke,
près de Termonde, professeur au petit séminaire de Malines; Sannon, des
environs de Turnhout; Verheyen, de Merxplas, qui avait fait la campagne
d'Espagne, sous Napoléon, et Timmermans, de Turnhout, secrétaire du commissaire
de district. Chrétien De Smet, de Marcke, près d'Audenarde, et Pierre De Meyer,
de Segelsem, s'étaient joints à la petite troupe de missionnaires, dans le
dessein d'entrer dans la Compagnie de Jésus en qualité de Frères-coadjuteurs.
M. Cousin est décédé au White-Marsh, à la fin de son noviciat; M. Van de Velde
est mort évêque de Natchez; j'ai donné sa biographie dans les Précis
Historiques; le Père Verheyen, missionnaire au Maryland, y a cessé de vivre
en 1823; son grand zèle pour le salut des âmes et ses solides vertus lui
attiraient l'estime et le respect de tous ceux qui avaient le bonheur de le
connaître. Le Père Timmermans, socius du Père Van Quickenborne, a fini sa
carrière à Saint-Stanislas, au Missouri, en 1824; c'était un missionnaire
infatigable et qui a rendu de grands services à la religion dans ces parages.
Le Frère Chrétien De Smet est mort au collége de Georgetown, dans le district
de Colombia, après y avoir été le modèle du véritable et saint religieux,
pendant toutes les années qu'il a passées dans la Compagnie. Le Frère Pierre De
Meyer est le seul qui survive à ses compagnons de voyage.
Je tiens du
vénérable M. Nerinckx quelques particularités assez intéressantes sur leur long
et dangereux voyage, particularités qui sont encore bien fraîches dans la
mémoire du bon Frère Pierre.
Ils s'embarquèrent
le 16 mai, à l'île du Texel, en Hollande, sur la brigantine Mars,
capitaine Hall, de Baltimore. Le voyage fut long et dangereux. A peine
étaient-ils entrés dans le canal anglais, qu'un orage violent vint les
surprendre et menaça de les submerger. Un des matelots, précipité du haut du
mât dans la mer, y trouva la mort. Une crainte et une consternation
universelles régnaient à bord. C'était le dimanche de la Pentecôte. Durant
trois jours, le vaisseau, sans voiles et sans gouvernail, battu par les vents et
les vagues, flotta à la merci des flots.
Dans une autre
tempête, le vaisseau fit une large voie d'eau qu'on jugea irréparable. Pendant
plus de trois semaines toutes les pompes furent mises en jeu, sans
interruption, nuit et jour, et tous, équipage et passagers, même le vénérable
missionnaire, durent se prêter à l'œuvre. Par bonheur, environ cent émigrants,
Allemands et Suisses, se trouvaient à bord. Sans leur aide, il eût été
impossible de sauver le bateau.
Lorsqu'il
s'approcha des bancs de Terre-Neuve, le Mars se trouva à proximité d'un
vaisseau de pirates, qui lui donna la chasse et réussit à l'aborder, après une
assez longue course. Le capitaine des pirates, qui se nommait Mooney, était
natif de Baltimore; loin de manifester des intentions hostiles, il parut ravi
de joie d'avoir rencontré un concitoyen. Comme le Mars manquait de
provisions, le capitaine Hall acheta plusieurs barils de biscuit, de bœuf salé,
quelques tonneaux d'eau fraîche, et une grande quantité de fruits secs et de
vin, que le pirate avait en abondance, ayant enlevé, trois jours auparavant, un
bateau marchand espagnol, en route pour l'Espagne.
Ni le capitaine
du Mars ni son second ne possédaient les qualités requises dans leur
état. Leurs calculs différaient toujours. Après avoir passé les Açores, ils se
dirigèrent en ligne droite vers les tropiques. Ensuite, voyant qu'ils se
trouvaient trop au sud, ils revinrent sur leurs pas et sur les bancs de
Terre-Neuve. Voguant pour ainsi dire à l'aventure, le bateau, un beau matin, était
sur le point d'aller se briser sur les côtes dangereuses de la partie
septentrionale de Long-Island. Enfin, après soixante-treize jours de voyage,
ils gagnèrent la baie de Chesapeak, le 26 juillet, et, le 28, ils se trouvèrent
sains et saufs dans le port de Baltimore.
En 1821, le très
révérend M. Nerinckx revit de nouveau sa patrie, pour y obtenir de nouveaux
secours matériels, nécessaires à ses nombreuses missions du Kentucky. A cette
occasion, le Père provincial du Maryland renouvela encore avec instance sa
demande de lui amener un bon renfort de jeunes missionnaires belges.
Pendant le séjour
du zélé missionnaire en Belgique, des professeurs et étudiants du petit
séminaire de Malines avaient conçu l'idée et formé l'intention d'entrer dans la
Compagnie de Jésus, pour se dévouer au salut des âmes dans les Etats-Unis. Ils
eurent bientôt l'occasion de réaliser leur noble dessein. Le très révérend M
Nerinckx, parut au milieu d'eux. Le tableau qu'il leur déroula de l'abandon des
pauvres catholiques dans ces immenses contrées où, par manque de prêtres, des
milliers oubliaient ou abandonnaient la foi. Il leur parla longuement du
Kentucky, où le Seigneur avait opéré tant de merveilles par son ministère, et
leur peignit au vif l'abandon absolu dans lequel se trouvaient toutes les
tribus indiennes du grand désert de l'ouest, à la conversion desquelles les
enfants de saint Ignace s'étaient dans tous les temps dévoués. Les jeunes
candidats ne tardèrent pas à se présenter au digne missionnaire, résolus, s'il
y consentait, à l'accompagner en Amérique. Ce consentement fut facilement
obtenu, et il les reçut à bras ouverts. Ils eurent ensuite à surmonter de
nombreux et grands obstacles, qu'opposaient à leur départ et leurs parents et
le gouvernement hollandais.
Voici les noms
des jeunes candidats qui se présentèrent au très révérend M. Nerinckx, pour
entrer dans la Compagnie de Jésus en Amérique. Je commence par le plus âgé :
MM. Félix Verreydt, de Diest; Josse Van Assche, de Saint-Amand;
Pierre-Joseph Verhaegen, de Haecht;
Jean-Baptiste Smedts, de Rotselaer;
Jean-Antoine Elet, de Saint-Amand ; Pierre-Jean De Smet,
de Termonde. Les PP. Elet et Smedts sont morts; leurs biographies se trouvent
dans les Précis Historiques.
Il fut convenu
avec M. Nerinckx que ses six compagnons se réuniraient à Amsterdam, afin d'y
faire tous les préparatifs nécessaires pour le long trajet de la mer
Atlantique, et d'y prendre des arrangements ultérieurs pour éluder la vigilance
du gouvernement, qui avait donné aux autorités les ordres stricts et sévères de
les arrêter. Ils réussirent à gagner le rendez-vous : le 26 juillet 1821, ils
arrivèrent à Amsterdam. Le 31 du même mois, fête de saint Ignace, ils
quittèrent la ville et s'embarquèrent sur un petit bateau pour se rendre à
l'île du Texel dans le Zuiderzee. Le lendemain, ils s'arrêtèrent à Wieringen,
où ils visitèrent une église catholique, et, quelques heures après, ils
débarquèrent au Texel et prirent un logement dans une maison catholique, que
quelques amis d'Amsterdam leur avaient fait préparer d'avance. Enfin le 15
août, ils se rendirent à bord du brick Colombia, après avoir gagné la
haute mer dans une petite nacelle de pilote, qui avait passé le Helder sans
être observé par la police. Le voyage commença ainsi sous les auspices de notre
bonne Mère, le jour de sa glorieuse assomption au ciel. Il fut propice et
heureux. Nous essuyâmes, il est vrai, quelques tempêtes et quelques gros coups
de vent; mais tout se passa sans la moindre incident fâcheux.
Au bout de
quarante jours, nous débarquâmes dans la belle ville de Philadelphie. Le
lendemain, nous fîmes nos adieux au vénérable et digne M. Nerinckx, homme
éminent en sainteté, en science, rempli de zèle pour le salut des âmes, et qui
a bien mérité d'être appelé un des principaux apôtres de l'Église américaine,
comme l'auteur de la biographie qui accompagne ma lettre a su si bien le
dépeindre. Nous le quittâmes, remplis de respect et de vénération pour sa
personne. Les sages conseils qu'il n'avait cessé de nous donner, et l'exemple
de ses éminentes vertus que nous avions eu sous les yeux pendant les quarante
jours de voyage, sont toujours restés présents à la mémoire de ses compagnons.
Nous avons eu l'insigne faveur de le posséder quelque temps au noviciat de
Saint-Stanislas, dans le Missouri, peu de jours avant sa mort.
En union de vos
saints sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être,
Mon révérend Père,
Votre
dévoué serviteur,
P.
J. DE SMET, S. J.