VOYAGE DU LÉOPOLD
I er
D’ANVERS
A NEW-YORK
TRENTE-QUATRIÈME LETTRE DU
R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
New-York, le 15 mai 1857.
Mon révérend et cher Père,
Le temps me manque absolument pour vous donner de
longs détails; la besogne m'accable; je dois être court. Je vous envoie une
lettre que j'adresse au respectable M.M..., à M... Si vous la croyez digne de vos Précis
Historiques, je vous prie de la faire copier immédiatement et de lui
expédier l'original.
Tout notre voyage s'est heureusement passé; tous
mes compagnons sont bien portants et m'ont donné les plus grandes
satisfactions.
Aussitôt que le temps me le permettra, je
continuerai de vous écrire. Le 18, je partirai pour Saint-Louis.
Monsieur et ami,
Pour accomplir ma
promesse, je me hâte de vous donner de nos nouvelles. Je sais d'ailleurs
qu'elles vous feront plaisir et que vous les attendez avec une certaine
impatience.
Nous venons
d'arriver en Amérique, sains et saufs, après une traversée des plus heureuses
et des plus tranquilles. Partis d'Anvers le 21 avril, nous avons abordé à
New-York le 7 du mois de Marie. Voici une idée de notre itinéraire.
La veille de
notre départ, nous fûmes invités à dîner dans la famille du digne et
respectable comte Le Grelle, ancien bourgmestre d'Anvers, qui désirait nous
témoigner en cette occasion, comme il l'a fait lors de plusieurs autres départs
de missionnaires, le grand intérêt qu'il porte à nos chères missions
américaines. Le jour de notre départ, il eut l’insigne bonté de nous
accompagner jusqu’au port. Un grand nombre d'autres personnes et plusieurs de
nos plus proches et chers parents étaient aussi venus sur le quai, pour nous
faire un dernier adieu ci nous souhaiter un heureux voyage.
On leva l'ancre
entre neuf et dix heures du matin. Il faisait un temps magnifique. Le beau et
grand navire belge, le Léopold I er, était plein d'animation.
Une multitude d'émigrants de l'Allemagne, de la Hollande, de la Suisse, des
Belges, des Prussiens, des Français, etc.. etc.. s’y trouvaient déjà casés, et
s'occupaient d'une infinité de petits soins et de petites affaires, pour se
rendre la longue traversée agréable, ou, comme disent les Anglais, confortable;
les matelots, attentifs au commandement et à leur poste, faisaient les derniers
préparatifs du départ.
Nous ne mîmes
qu'un jour pour arriver à Southampton. Le bateau y resta jusqu'au lendemain
pour recevoir des passagers anglais et irlandais. Notre nombre montait alors à
plus de 620 personnes. Pendant toute cette journée, l'air résonna du chant des
Allemands et des Hollandais, rassemblés sur 1e pont; plusieurs partis de danses
s'exécutèrent au son de l'accordéon, du violon et de la guitare. Notre tillac
ressemblait à un village flottant au temps d'une kermesse. Mais les belles
choses souvent ne sont pas de longue durée, et en voici une preuve.
A peine
avions-nous perdu de vue l'île de Wight, que la scène prit un aspect tout
différent. Nous trouvâmes la mer dans une agitation extraordinaire. Quoique le
vent fût assez modéré, et que le temps parût assez beau, le roulis secouait le
navire avec la plus grande violence, nous portant tantôt sur la cime des hautes
vagues, et nous précipitant ensuite comme dans un abîme, entre les eaux
turbulentes et écumantes qui s'élevaient autour de nous. C'était l'agitation
qui suivait une forte tempête, ou bien de gros vents contraires qui avaient
passé peu de temps auparavant dans notre voisinage. Ce jour-là ressemblait à un
véritable jour de deuil : les chants et les danses avaient entièrement cessé;
on ne remarqua plus la moindre animation ou vivacité; la table était presque
déserte; la faim et la gaieté avaient disparu ensemble. On voyait çà et là des
groupes d'hommes, de femmes et d'enfants; à figures sinistres et aux yeux
hagards, pâles et blêmes comme des spectres, se pencher sur le bord du navire,
comme s'ils avaient eu quelque communication empressée à faire à la mer. Ceux
surtout qui s'étaient le mieux régalés et qui avaient regardé peut-être un peu
trop profondément dans la bouteille, avaient les figures les plus tristes et
les plus allongées; c'étaient de vrais parchemins : franzyne gezichten.
Neptune était à son poste. Cet inexorable douanier exigeait son tribut ;
bon gré malgré, il devait être rendu jusqu'au dernier denier. Et remarquez-le
bien, le tribut se paye en sens contraire : on a quitté la table après s'être
régalé de dessert; eh bien, Neptune vous demande d'abord les amandes et les noisettes,
les raisins et la tarte, ensuite le jambon ou la langue, puis le poulet et le
rôti; et il ne vous laisse en repos que lorsque vous lui avez donné l'assiette
entière de votre soupe.
Moi-même, quoique
j'en fusse à ma onzième traversée de la mer Atlantique, je ne restai pas exempt
du tribut commun. J'aurais voulu faire une réclame auprès de Neptune; mais tous
mes efforts n'auraient abouti à rien. Je m'y suis donc humblement soumis, et
j'y ai passé comme tous les autres. Toutefois, j'en ai été quitte après un ou
deux efforts. L'ancien proverbe nous dit que les choses violentes ne durent
pas; aussi les incommodés se remirent insensiblement, et nous n'eûmes aucun
décès à déplorer. Nous avions à bord un digne et excellent docteur, M. Themont.
Il était sur pied nuit et jour, et prodiguait ses soins indistinctement à tous
les malades.
Le tribut une
fois payé, on en oublia assez vite l'inconvénient. Depuis ce jour, nous eûmes
un temps assez favorable : les vents étaient un peu contraires; mais la mer
était calme et tranquille, jusqu'à ce que nous arrivâmes à environ une distance
de six jours du port de New-York.
J'eus la grande
consolation de dire la sainte messe tous les jours dans ma cabine. Mes jeunes
compagnons s'approchaient fréquemment de la sainte table et plusieurs des
émigrants eurent le même bonheur. Vous auriez été édifié, en voyant notre petit
autel, proprement orné et surmonté d'une belle petite statue de la sainte
Vierge, environnée d'une guirlande de fleurs, que plusieurs dames hollandaises avaient
ôtées de leurs chapeaux. Le dimanche, je disais la messe dans le grand salon,
où plus de cent personnes pouvaient convenablement prendre place; plusieurs
protestants avaient demandé de pouvoir y assister. On y chantait des cantiques
en français, en latin, en hollandais et en allemand. C'était certainement un
spectacle assez rare sur l'Océan, bien plus accoutumé à entendre des blasphèmes
que les louanges de Dieu.
Le 2 mai, dans
les environs des bancs de Terre-Neuve, la mer se couvrit d'un épais brouillard.
Il continua pendant quatre jours, de telle sorte que le capitaine ne pouvait faire aucune observation. On ne
pouvait rien distinguer à quelques pas du bateau. Les malheurs du Lyonnais
et de l'Arctic sont encore récents. Nous étions dans un continuel danger
de faire collision avec quelque voilier, qui suivait la même route. Aussi, par
précaution, le grand sifflet de la machine se fit-il entendre jour et nuit,
avec ses sons les plus forts et les plus perçants, afin de donner l'alarme aux
vaisseaux qui auraient pu se trouver sur notre passage. Au moyen de cette
manœuvre, nous fûmes à même d'avancer avec notre rapidité ordinaire, qui était
de dix à douze nœuds par heure, ou quatre lieues.
Cependant, comme
nous approchions rapidement de terre et que le brouillard devenait de plus en
plus intense, il semblait qu'on devait aller plus ou moins à l'aventure; et
comme les observations du méridien étaient devenues impossibles, on n'était pas
sans quelqu'inquiétude. Nous eûmes donc recours au ciel et nous dîmes ensemble
le chapelet, les litanies de notre bonne Mère et des prières spéciales pour
obtenir, par l'intercession des âmes du purgatoire, un ciel serein. Nos vœux
parurent être exaucés. Quelques heures après, les brouillards avaient disparu
et nous eûmes une des plus belles soirées que l'on puisse voir sur la mer : la
pleine lune se reflétait sur les ondés, brillant, dans toute sa splendeur, au
haut du firmament étoilé et sans le moindre petit nuage. Le lendemain, le
soleil se leva majestueusement. Nous vîmes un grand nombre de navires voguer
vers tous les points du compas. Enfin, tous les yeux étant dirigés vers
l'ouest, nous apercevons dans le lointain, au-dessus de l'horizon, comme une
longue traînée de brouillards qui s'élèvent. Les officiers appliquent la
longue-vue et annoncent que ce sont les côtes tant désirées de l'Amérique. Des
chants, des exclamations de joie partirent de tous les cœurs à la fois. Tous
les émigrants se trouvaient groupés sur le tillac; tous saluèrent le
Nouveau-Monde, leur terre promise, qui renferme toutes leurs espérances et tout
leur avenir. A mesure que les objets et les côtes se présentaient plus
distinctement à la vue, mes jeunes compagnons ne pouvaient rassasier leurs
yeux, en vue de cette terre, au salut de laquelle ils venaient dévouer leurs
vies, et sur laquelle ils seront, j'espère, des instruments de salut pour de
milliers d'âmes abandonnées. Avant la fin de cette belle journée, le 7 du mois
de Marie, vers les quatre heures de l’après-midi, nous nous trouvions en rade
près de Staten-Island, dans le port de New-York.
Il nous restait
un devoir à remplir. Au nom de tous les passagers de la première et de la
seconde cabine, qui formaient plus de cent personnes, je présentai au digne et
respectable commandant du Léopold I er et à tous ses
officiers un document signé par tous, pour leur exprimer notre reconnaissance
cordiale et nos remercîments sincères pour leurs attentions assidues, leur
grande bonté et leur politesse à l'égard de tous les passagers, et, en même
temps, pour leur faire part de l'admiration qu'avaient provoquée leurs
connaissances navales dans le maniement du grand et beau Léopold I er.
Dans tous mes voyages de mer, je n'ai pas rencontré un commandant plus capable
et des officiers plus attentifs à leurs travaux. Tout l'équipage était bien
choisi et parfaitement organisé. On trouverait rarement des matelots plus
tranquilles, plus laborieux, plus respectueux. Les noms de MM. Achille Michel,
commandant, Juste Guillaume Luning, premier officier, Louis Delmer, second
officier, Jules Nyssens, troisième officier, Léopold Grosfils, quatrième
officier, Auguste Themont, docteur, Édouard Kremer, premier machiniste, seront
toujours des noms bien chers à nos cœurs. Notre reconnaissance, nos vœux et nos
prières les accompagneront partout. Nous payons aussi un tribut de remercîments
et de reconnaissance aux respectables et dignes messieurs Posno et Spilliaerdt,
d'Anvers, pour leurs attentions assidues à notre égard avant l'embarquement, et
pour toutes les précautions qu'ils ont bien voulu faire prendre pour nous
rendre ce long voyage agréable. A bord du bateau, tout s'est passé à merveille
: on ne nous a laissé rien à désirer. De tout cœur, nous souhaitons bonheur et
prospérité à la grande et noble entreprise de la Compagnie Atlantique des
Bateaux à vapeur d'Anvers.
En arrivant à
New-York, nos chers confrères du collége Saint-François Xavier et du collége
Saint-Jean à Fordam, près de la ville, nous ont fait l'accueil le plus cordial,
heureux de voir l'Europe envoyer de nouveaux renforts à l'œuvre de l'apostolat
américain. La belle et vaste Amérique, si belle dans tous les traits de sa
grande nature, est dans les plus pressants besoins de missionnaires zélés et
fervents. Les milliers d'émigrants catholiques, qui y arrivent chaque année, en
rendent la pénurie de plus en plus affligeante et triste. Ah! puissent les
cœurs généreux des catholiques de Belgique et de Hollande continuer à
s'émouvoir de plus en plus de compassion pour tant de milliers d'âmes,
rachetées au sang de Jésus-Christ, qui se trouvent privées des pasteurs et des
consolations de la religion !
Puissent-elles ne cesser d'envoyer de nouvelles troupes de jeunes
missionnaires, remplis de zèle et de ferveur pour le salut des âmes! La moisson qui les attend est immense; les
campagnes blanchissantes du père de famille n'attendent que les bras de
moissonneurs. Nul pays au monde n'a aujourd'hui un plus grand avenir. Quel
bonheur, s'il parvient à reconnaître et à accepter la véritable Église, qui
seule peut nous rendre heureux ici-bas et nous procurer une éternité heureuse,
pour laquelle nous avons tous été créés et rachetés !
Le temps presse,
je dois finir. Veuillez me rappeler aux bons souvenirs de, etc., etc. ;
continuez de prier pour moi et acceptez mes hommages de respect et de gratitude
pour toutes vos bontés à notre égard; nous vous porterons une reconnaissance
éternelle.
J'ai l'honneur
d'être,
Très digne et
respectable Monsieur,
Votre
très humble et très obéissant serviteur,
J.-P.
DE SMET, S. J.