SACRIFICES
DES DELAWARES.
VINGTIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, juillet 1855.
Mon révérend Père,
Cette lettre fait
suite à celle que je vous ai écrite sur l'origine des Delawares ¹. Vous
pourrez vous faire une idée du vaste champ que les missionnaires trouveraient à
défricher, si vous considérez, même dans une seule tribu, tout ce qu'il y a
d'absurde dans le culte, les cérémonies, les fêtes, les sacrifices.
¹ Voir les Précis Historiques;
97e livraison, cinquième année, 1856, p. 11.
Les Lenni-Lennapi
offrent deux sortes de sacrifices, savoir : au Bon Esprit et au Méchant Esprit,
c'est-à-dire, au Wâka-Tanka et au Wâka-Cheêka.
L'une de ces
cérémonies se fait en commun, et toute la tribu ou village y prend part;
l'autre se fait en particulier, et une seule ou plusieurs familles y assistent.
La solennité du sacrifice général a lieu au printemps, une fois chaque année.
On le fait pour obtenir les bénédictions du Wâka-Tanka sur toute la nation,
afin qu'il rende la terre féconde en fruits, les chasses abondantes en animaux
et en oiseaux, et qu'il remplisse de poissons les rivières et les lacs. Le
sacrifice particulier comprend tous les sacrifices qui ont lieu dans certaines
circonstances et dans certaines saisons de l'année. Ils sont offerts soit au
Bon, soit au Mauvais Esprit, afin d'obtenir des faveurs personnelles ou d'être
préservé de tout accident et de tout malheur.
Avant la grande
fête, ou le sacrifice annuel, le grand chef convoque son conseil. II est
composé de chefs inférieurs, d'anciens guerriers, qui ont remporté des
chevelures à la guerre et de jongleurs ou hommes de médecine. On
délibère sur le temps propre et sur l'endroit convenable au sacrifice. La
décision est proclamée, par les orateurs, toute la tribu réunie. Aussitôt
chaque individu commence à prendre ses mesures et à faire ses préparatifs pour
assister dignement à la fête et pour donner de l'éclat aux cérémonies.
Environ dix jours
avant la solennité, les principaux jongleurs, à qui les arrangements de la
cérémonie ont été confiés, se noircissent le front avec du charbon de bois en
poudre et mêlé de graisse : c'est leur marque de deuil et de pénitence. Ils se
retirent, soit dans leurs loges, soit dans les endroits les plus reculés et les
plus inaccessibles des forêts voisines. Seuls, ils y passent le temps en
silence, en jongleries et en pratiques superstitieuses, observent un jeûne très
rigoureux, et passent souvent les dix jours dans une abstinence complète, sans
prendre la moindre nourriture.
Dans ces
entrefaites, la loge de médecine est érigée dans de grandes dimensions.
Chacun y apporte ce qu'il a de plus beau et de plus précieux, pour servir
d'ornements dans cette grande circonstance.
Au jour nommé, de
grand matin, les chefs, suivis des hommes de médecine et de tout le
peuple, tous en grand costume et soigneusement barbouillés de différentes
couleurs, se rendent en procession à la loge et y participent au festin
religieux, préparé à la hâte. Pendant le repas, les orateurs font les discours
d'usage : ils roulent principalement sur tous les événements de l'année qui
vient de s'écouler et sur les succès obtenus ou les malheurs essuyés.
Après le festin,
un feu est allumé au centre de la loge. Douze pierres, pesant chacune deux à
trois livres, sont placées et rougies au feu. La victime, qui est un chien
blanc, est présentée aux jongleurs par le grand chef, accompagné de tous ses
graves conseillers. Le sacrificateur ou maître des cérémonies attache l'animal
au poteau de médecine, consacré à cet usage et peinturé de vermillon.
Après avoir fait ses supplications au Wâka-Tanka, il immole la victime d'un
seul coup, lui arrache le cœur et le divise en trois parties égales. Au même
instant, on retire du feu les douze pierres rougies et ondes arrange en trois
tas, sur chacun desquels le sacrificateur place un morceau du cœur, enveloppé
dans des feuilles de kinekinic ¹ ou vinaigrier. Pendant que ces morceaux
se consument, les jongleurs soulèvent d'une main leurs Wah-kons, ou idoles, et
tenant de l'autre une calebasse remplie de petits cailloux, ils battent la
mesure, dansent et entourent ainsi le sacrifice fumant. En même temps, ils
implorent le Wâka-Tanka de leur accorder libéralement des bienfaits.
¹ Le Kinekinic, ou Sasakkomenah
des Ojibbewas, est un arbuste qui appartient au genre Rhus. Les Indiens
se servent généralement des feuilles du vinaigrier pour les mêler avec le tabac
qu'ils fument.
Après que le cœur
et les feuilles sont entièrement consommés, les cendres sont soigneusement
recueillies sur une belle peau de faon, ornée de perles et brodée en porc-épic,
et présentées au grand sacrificateur. Celui-ci sort aussitôt de sa loge,
précédé de quatre maîtres de cérémonies portant la peau, et suivi par toute la
bande des jongleurs. Après avoir harangué la multitude dans les termes les plus
flatteurs, il divise les cendres du sacrifice en six parties. Il lance la
première vers le ciel et supplie le Bon Esprit de leur accorder ses bienfaits;
il répand la seconde sur la terre, pour en obtenir une abondance de fruits et
de racines. Les quatre parties restantes sont répandues vers les quatre points
cardinaux. « C'est de l'est que la lumière du jour (le soleil) leur est
accordée. L'ouest leur envoie la plus grande abondance de pluies qui
fertilisent les plaines, les forêts, et entretiennent les eaux des fontaines et
celles des rivières et des lacs qui leur procurent le poisson. Le nord, avec
ses neiges et ses glaces, leur facilite les opérations de la chasse : les
chasseurs peuvent alors, avec plus de facilité et de sûreté, suivre la piste
des animaux. Au printemps, les doux zéphyrs du sud font renaître la verdure,
les fleurs et les fruits; c'est le temps où tous les animaux sauvages mettent
bas leurs petits, pour se nourrir du frais herbage et des tendres branches des
arbres et des broussailles. » Le
sacrificateur demande à tous les éléments de leur être favorables. Il s'adresse
enfin aux hommes de médecine, les remerciant de tout ce qu'ils ont fait,
à l'occasion de la fête, pour obtenir les secours et les faveurs de Wâka-Tanka
dans le courant de l'année. Toute l'assemblée jette alors de hauts cris de joie
et d'approbation, et se retire dans les loges pour y passer le restant de la
journée en danses et en festins. Le chien blanc est soigneusement préparé et
cuit. Chaque membre de la confraternité des jongleurs reçoit sa portion dans un
plat de bois et est tenu de manger le tout, à l'exception des os. Ce repas
termine la grande fête et le festin annuel.
La différence
qu'il y a entre le sacrifice particulier et le sacrifice général consiste en ce
que le cœur de tout autre animal peut être offert au Bon Esprit par un seul
jongleur et en présence d'un seul individu, ou d'une ou de plusieurs familles
en faveur de qui l'offrande est faite.
Lorsqu'il arrive
quelque malheur à une ou à plusieurs personnes, à une ou à plusieurs familles,
on s'adresse aussitôt au chef des jongleurs, pour lui faire part des afflictions
et des difficultés. Cette communication se fait dans les termes les plus
soumis, pour obtenir son intercession et son secours. Il invite aussitôt trois
individus parmi les initiés pour délibérer ensemble sur l’affaire en question.
Après les incantations et jongleries d'usage, le chef se lève et fait connaître
les causes de la colère de Wâka-Cheêka. Ils se rendent ensuite à la loge
préparée pour le sacrifice, y allument un grand feu, et continuent selon le rit
du grand sacrifice. Les jongleurs s'efforcent de se rendre aussi hideux que
possible, en se barbouillant le visage et tout le corps, et en portant les
accoutrements les plus fantasques. Sans doute qu'ils veulent ressembler
davantage, du moins extérieurement, au vilain et méchant maître qu'ils servent,
et obtenir ainsi ses faveurs.
Les malheureux
suppliants sont alors introduits dans la loge et présentent au sacrificateur
les entrailles d'un corbeau, en guise d'offrande. Ils prennent place vis-à-vis
des jongleurs. Les pierres rougies au feu sont placées en un seul tas et
consument les entrailles enveloppées dans des feuilles de kinekenic. Le chef
tire secrètement de son sac de jongleries, qui contient ses idoles et antres
objets superstitieux, une dent d'ours et la cache dans sa bouche. Puis il se
couvre l'œil droit de la main, pousse des gémissements et des cris perçants,
comme s'il se trouvait dans les plus grandes souffrances et les plus pénibles
angoisses. Ce jeu dure quelques instants. Il fait semblant d'arracher la dent
de l'œil, et la présente en triomphe à ses crédules clients, leur faisant
accroire que la colère de Wâka-Cheêka est apaisée. Si l'affaire est très
importante, les jongleurs reçoivent souvent plusieurs chevaux ou autres objets
de valeur, et tous se retirent contents et joyeux.
P.J.
DE SMET, S. J.