JAQUETTE ROUGE
ORATEUR
IROQUOIS.
Le R. P. De Smet a eu la
complaisance de nous envoyer cet article extrait d'une gazette française de
Saint-Louis.
Homme de caractère et d'action, Jaquette Rouge' avait
une grande force d'éloquence pour défendre sa foi catholique contre les
missionnaires protestants, qui voulurent le faire apostasier. Son exemple
mérite d'être pris en considération et d'être cité partout. Il flétrit cette
détestable lâcheté qui résulte de l'affaiblissement de caractères, plaie
saignante de notre époque et honte de la jeunesse.
Onomatcho, que les
Américains surnommaient Jaquette Rouge parce qu'il portait constamment
une jaquette de cette couleur, était le sachem de la tribu des Sénèques, qui faisait partie de la confédération des
Iroquois. Éloquent comme Démosthenes, vaillant comme
Thémistocle, sa parole irrésistible détermina le Iroquois à épouser la cause
des États de l’Union quand ceux-ci s’insurgèrent contra la métropole, et
l’histoire de la guerre de l’indépendance est pleine des traits de sa bravoure
et de son habilité. Le 17 août 1813, à la tête de trois cents de ses
compatriotes et de deux cents Américains, il surprit, en plein jour; un corps
d’Anglais et d’Indiens qui combattaient sous les drapeaux d’Angleterre. Le cri
de guerre de ces derniers fut si bien imité par un peloton de Sénèques que les Anglais les prirent pour leurs amis, et ne
s’aperçurent de leur erreur que lorsqu’ils se virent cernés de toutes parts et
mis dans l'impossibilité de se défendre.
Les Iroquois Onandagas se livraient à tous les vices. Jaquette Rouge
avisa au moyen de les corriger ; il leur envoya son frère en qualité de
prophète et de réformateur. Guidé par les conseils de Jaquette Rouge, le nouveau
Mahomet s'acquitta si bien de sa mission, que les Onandagas
le tinrent pour un véritable saint et que toutes ses volontés devinrent des
lois pour eux. Il profita de son ascendant sur ces esprits naïfs pour supprimer
le jeu, extirper l'ivrognerie, le vol, et corriger les autres vices que les
sauvages ont en commun avec les hommes civilisés , quoique à un degré
inférieur. Quand le prophète mourut, les Iroquois s'aperçurent qu'ils avaient
été trompés; leur indignation se retourna contre Jaquette Rouge: ils
l'accusèrent d'imposture et de sorcellerie et le traduisirent devant le
parlement iroquois, siégeant à Buffalo. Jaquette Rouge se défendit lui-même.
Son discours dura trois heures; il foudroya ses accusateurs et désarma ses
juges. Il fut acquitté au milieu d'acclamations enthousiastes , et revint chez
lui en triomphe: son éloquence lui avait sauvé la vie.
Quand il visita
la ville de Washington, on lui montra, dans le palais du Congrès, un bas-relief
représentant les premiers pèlerins débarquant en Amérique et un chef indien
leur offrant un épi de blé en signe d'amitié. - « Ah! dit-il, c'était bien ;
ils étaient envoyés par le grand Esprit pour partager le sol avec leurs frères.
» - Mais quand il vit Penn négociant avec les indigènes :
- « Ah !
s'écria-t-il, à présent tout est perdu !
En 1784 eut lieu
au fort de Skuyler un congrès général des peuplades
indiennes, auquel assistèrent Jaquette Rouge et la Fayette.
Jaquette Rouge entraîna la plupart de ses compatriotes dans le parti des
États-Unis. Son discours produisit un effet électrique dans toute l'assemblée;
les guerriers trépignaient, grinçaient des dents, brandissaient leurs haches
d'armes ou se levaient convulsivement à chaque phrase qui tombait des lèvres de
l'orateur. Quand il eut fini sa harangue, tous les Iroquois jurèrent haine aux
Anglais et amitié aux Américains. Ce fut dans cette mémorable séance que
Jaquette Rouge prononça ce mot célèbre : Il ne faut pas enterrer le
tomahawk! voulant dire qu'il fallait, pour l'honneur de son pays, que les
Iroquois prissent part à cette grande guerre, où ils jouèrent un rôle si
brillant et si terrible. Quarante et un ans plus tard, la Fayette
revint à Buffalo. Tous les personnages notables du pays vinrent lui rendre
hommage. Dans le nombre se trouvait Jaquette Rouge. Le général français , qui
n'avait pas oublié la magnifique séance de 1784, demanda ce qu'était devenu le
jeune Iroquois dont il avait admiré l'éloquence. - « II est devant vous, » -
dit Jaquette Rouge en sortant des rangs et tendant la main au héros des deux
mondes. Celui-ci observa que le temps les avait bien changés l'un et l'autre
depuis leur première entrevue. - « Il m'a plus maltraité que vous , répondit le
sachem; il vous a laissé tous vos cheveux , mais moi , - regardez. » - Et ôtant
son couvre-chef indien, il fit voir au général sa tête entièrement chauve.
Washington
demanda un jour à Jaquette Rouge pourquoi les Iroquois n'adoptaient pas les
usages européens. - « Ne sommes-nous pas tous frères? » ajouta-t-il. - « Oui ,
répondit le sachem, les Indiens sont frères des Anglais comme les loups sont
frères des chiens ; mais le chien se fait au joug et à la chaîne ; le loup
préfère-sa liberté. »
Les missionnaires
protestants firent vainement les plus grands efforts pour convertir Jaquette Rouge
; il persista jusqu'à la mort dans la religion de ses pères. La première fois
que les missionnaires vinrent prêcher dans sa tribu , il les écouta jusqu'au
bout avec la plus profonde attention ; puis il prit la parole à son tour, et
voici ce qu'il leur dit :
- « Frères,
écoutez-moi. Il y eut un temps où nos pères possédaient seuls cette grande île.
Le. Grand Esprit l’avait faite pour l'usage des Indiens. Leur empire s'étendait
du soleil levant au soleil couchant. Le Grand Esprit avait créé le bison et le
daim pour les nourrir ; il avait créé l'ours et le castor pour les vêtir ; il
avait répandu ces animaux par tout le pays et nous avait appris à les chasser;
il avait fait tout cela pour ses enfants rouges, parce qu'il les aimait. Mais
un mauvais jour se leva sur nous ; vos ancêtres traversèrent les grandes eaux
et débarquèrent dans notre île ; ils étaient en petit nombre, ils ne-
trouvèrent ici que des amis ; ils nous dirent qu'ils avaient quitté leur pays
pour échapper aux méchants et pour pratiquer librement leur religion; ils nous
demandèrent un petit coin de terre. Nous eûmes pitié d'eux, nous leur
accordâmes ce qu'ils nous demandaient, et ils s'établirent parmi nous. Nous
leur donnâmes du blé et de la viande : ils nous donnèrent en échange du poison
(de l'eau-de-vie). Ils écrivirent à leurs compatriotes d'outre-mer; d'autres
hommes blancs abordèrent dans notre île. Nous ne les
repoussâmes pas:
nous ne leur supposions pas de malice; ils nous appelaient leurs frères! nous
les crûmes et leur cédâmes une autre portion de terrain. Enfin, le nombre des
hommes blancs augmentant toujours, il leur fallut notre île tout entière. Nos
yeux s'ouvrirent alors, nos coeurs devinrent
inquiets.
« Des guerres
éclatèrent; on paya des Indiens pour combattre les Indiens, et nous nous
entre-déchirâmes pour vous.
Frères, autrefois
notre empire était très-grand et le vôtre très-petit ; vous êtes devenus une
puissante nation, et nous avons à peine de la place sur la terre pour y étendre
nos couvertures; vous vous êtes emparés de notre pays, vous nous avez imposé
vos lois. Mais cela ne vous suffit pas ; vous voulez nous imposer votre
religion.
Frères, vous nous
dites qu'il n'y 'a qu'une bonne manière d'adorer Dieu. S'il en est ainsi,
pourquoi n'êtes-vous pas d'accord entre vous sur ce culte si simple ?
Frères, nous ne
cherchons pas à détruire votre religion ni à vous l'ôter; nous voulons
seulement garder la nôtre.
Frères, vous nous
avez dit que les hommes blancs ont tué le fils du Grand Esprit. Nous ne sommes
pour rien dans ce crime ; il ne regarde que vous ; c'est à vous d'en faire
pénitence. Si le fils du Grand Esprit était venu parmi nous, loin de le tuer,
nous l'eussions bien traité.
Frères, vous nous
avez dit que vous avez prêché à des blancs de ce pays. Ces blancs sont nos
voisins ; nous les connaissons. Nous attendrons de voir quel effet vos leçons
produiront sur eux. Si nous trouvons qu'elles leur ont fait du bien, qu'elles
les ont rendus honnêtes et moins enclins à tromper les Indiens, nous
reviendrons sur votre proposition.
Frères, vous
venez d'entendre notre réponse à votre discours ; c'est tout ce que nous avons
à vous dire pour le moment. Comme nous allons vous quitter , nous vous
donnerons la main en souhaitant que le Grand Esprit vous accompagne dans votre
voyage et vous ramène sains et saufs parmi vos amis.
Alors les chefs
s'approchèrent des missionnaires pour leur serrer la main ; mais ceux-ci
refusèrent ce témoignage de sympathie et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir
rien de commun entre les enfants de Dieu et les enfants du diable. Cette
réponse, que l'on traduisit aux chefs indiens, les fit sourire, et ils
reprirent tranquillement le chemin de leurs loges.
Jaquette Rouge
mourut vers 1824, au sein de sa tribu, vénéré et admiré de toute l'Amérique. Sa
vie avait été celle d'un héros, sa mort fut celle d'un sage.
Compte-t-on en
Europe beaucoup d'orateurs dont le talent ait cette puissance et le coeur cette vertu?