TREIZIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
L'article publié à la page 364 du numéro
précédent donne de l'actualité à cette lettre. Nous nous
empressons donc de l'insérer, quoiqu'elle porte une date postérieure à celle
d'une autre lettre que nous publierons bientôt. D'ailleurs on a déjà pu
remarquer que, dans cette correspondance, la date indique l'époque de l'envoi
et non celle des événements.
Université de Saint-Louis, 30 décembre 1854.
Mon
révérend Père,
La question
indienne a été beaucoup agitée aux États-Unis dans le courant de cette année.
Deux grands territoires, le Kanzas et le Nébraska, feront désormais partie de la grande confédération.
Ils embrassent tout le Grand Désert, des confins de l'État du Missouri au 49e
degré de latitude nord, et s'étendent dans l'ouest jusqu'au sommet des
Montagnes Rocheuses ¹.
¹ Voir dans les Précis
Historiques de l'année 1853 les six lettres du P. De Smet,
contenant la relation de son Voyage au Grand Désert. (Note
de la rédaction.)
Des questions sur
l'avenir des Indiens m'ont souvent été proposées par des personnes qui semblent
beaucoup s'intéresser au sort de ces pauvres malheureux. Connaissant l'affection
et l'intérêt que vous leur portez vous-même, je me propose de vous donner
aujourd'hui mes vues et mes appréhensions à leur égard; ce sont celles que j'ai
eues depuis bien longtemps. J'en ai dit quelques mots dans une lettre écrite en
1851 et insérée dans la 40e livraison de vos Précis Historiques,
pages 22, 23, 24, 25. Dans le courant de la même année, je reçus une lettre
d'un homme très respectable de Paris, qui me priait de lui donner quelques
détails sur la condition et l'état présent des tribus indiennes de l'Amérique
du Nord. Je vous donnerai ici les questions de ce correspondant et mes
réponses. J'ajouterai ce qui s'est passé depuis, surtout les résolutions prises
et les traités conclus depuis 1851, jusqu'en décembre de cette année, 1854, entre
le gouvernement américain et les aborigènes.
Première
question. Pensez-vous que
les aborigènes seront exterminés à l'ouest du Mississipi, comme ils l'ont été à
l'est de ce fleuve? En d'autres mots,
les Indiens à l'ouest du Mississipi partageront-ils le sort de leurs frères à
l'est?
Réponse. Le même sort qu'ont eu les Indiens à
l'est du Mississipi atteindra aussi, à une époque peu éloignée, ceux qui se
trouvent à l’ouest du même fleuve. A mesure que la population blanche, ou de
race européenne, s'avancera et pénétrera dans l'intérieur des terres, les
aborigènes se retireront graduellement. Même déjà (en 1851) on s'aperçoit que
les Blancs regardent d'un œil avide les terres fertiles des Delawares,
Potowatomies, Shawanons et
autres sur nos frontières, et projettent l'organisation d'un nouveau
territoire, le Nébraska. Je ne serais point surpris
si, dans peu d'années, des négociations étaient entamées pour l'achat de ces
terres et le déplacement des Indiens, qui devraient se retirer plus vers
l'ouest. Les grands débouchés ouverts à l'émigration par l'arrangement
définitif de la question de l’Orégon, ainsi que
l'acquisition du Nouveau-Mexique, de la Californie et de l'Utah, ont seuls
empêché, jusqu'à présent, qu'on ne fît des efforts pour étendre les titres ou droits
indiens aux terres situées immédiatement à l'ouest de l'État du Missouri et à
celles qui sont situées du côté du sud de la rivière Missouri, entre les
rivières Kanzas et la Plate, et probablement aussi
haut que le Niobrarah ou la rivière appelée l'eau
qui court.
Deuxième
question. Dans le cas que
les Indiens, ayant fait une constitution pour leur propre gouvernement, se
trouveraient dans le. territoire d'un État américain, ne serait-il point à
craindre que ces communautés naissantes ne fussent traitées avec la même
barbarie et la même injustice que l'ont été les Cherokees
qui, contrairement à tout droit ont été privés de leur territoire par l'État de
Géorgie et transportés dans les terres du haut Arkansas?
Réponse. Je réponds affirmativement. Il est très
probable que d'ici (1851) à peu d'années, des traités seront conclus avec ces
tribus pour des réserves, c'est-à-dire des portions de leurs terres qui
sont mises à part pour leurs résidences futures. Mais quoique la lettre du
traité leur garantisse de telles réserves, vous pouvez être assuré toutefois,
qu'aussitôt que les besoins supposés d'une population blanche et prospère
demanderont ces terres, les Blancs trouveront des prétextes pour déposséder les
Indiens. Ceci s'accomplit, soit par négociation ou achat nominal, soit en
rendant leur situation si pénible, qu'ils ne trouvent aucune autre alternative
que le déplacement ou l'émigration.
Troisième et
quatrième question.
Lorsque le territoire de l'Orégon sera incorporé
comme État dans l'Union, les missionnaires de cette région ne pourraient-ils
point organiser les tribus converties en districts et comtés distincts, peuplés
de citoyens américains, quoique d'origine indienne? Alors la propriété des Indiens deviendrait
inviolable, et les missionnaires auraient le temps de leur persuader de quitter
la vie nomade et de chasseurs, pour embrasser la vie pastorale; plus tard ils
cultiveraient le sol, sans être inquiétés par les prétentions des Blancs.
Réponse. Lorsque l'Orégon
prendra sa place comme État dans l'Union, il suivra la même politique que celle
qui a été suivie jusqu'ici par les autres États, c'est-à-dire qu'il soumettra
tous les habitants à sa juridiction et aux lois de l'État. La politique des
États-Unis a toujours été d'éloigner les Indiens de chaque nouvel État aussitôt
que cet État est admis comme partie de la confédération; et dans le cas où
quelques portions de tribus restent sur leurs terres, comme cela eut lieu dans
les États de New-York, de l'Indiana, de Michigan et
de l'Ohio, la situation des Indiens est très désagréable, leur progrès très
lent. Se comparant aux Blancs qui les environnent et qu'ils voient si
entreprenants et si industrieux pour l'ordinaire, ils éprouvent un sentiment
d'infériorité qui les accable et les décourage. Les Stockbridges
(Mohegans et Iroquois), qui ont joui, pendant
plusieurs années, de tous les droits de citoyens dans l'État du Wisconsin, ont
supplié les autorités de les décharger de leurs obligations comrne
tels, et sollicitent avec instance le gouvernement de vouloir leur accorder une
demeure, soit dans le Minesota, soit à l'ouest du
Missouri. Même ceux qui vivent dans les réserves, belles portions de
terre qui leur ont été accordées et assurées par des traités spéciaux dans
l'Illinois, le Michigan, l'Indiana et l'Ohio, se trouvant comme des étrangers
sur le sol natal, ont tous vendu leurs possessions et rejoint leurs propres
tribus dans l'ouest. Le voisinage des Blancs leur était devenu intolérable.
Lorsque les terres des Indiens cesseront d'avoir de la valeur, et que les
Blancs pourront et voudront s'en passer, alors seulement les Indiens jouiront
du privilége de les retenir.
Cinquième
question. Voici un
extrait d'une loi du 27 septembre 1850 : « On accorde à chaque habitant, ou
occupant du terrain public ci-inclus les Métis indiens-américains, au-dessus de
dix-huit ans, citoyens des États-Unis, ou ayant fait une déclaration de son
intention de devenir citoyen, ou qui fera telle déclaration ou avant le 1er
décembre 1851, etc. » Remarquez que cette loi prouve deux choses : la
première qu'il y a des Métis en Orégon, la seconde
que les Métis ont tous les droits de citoyens blancs. Ne pensez-vous pas qu'un
jour à venir, supposez dans le courant d'un siècle, l'Orégon
ne soit peuplé par une race hétérogène avec des traits frappants d'une race
mixte de sang indien et de sang blanc, et un reste d'aborigènes dans les replis
ou vallées des montagnes, pareils aux Celtes de l'Écosse et aux Américains du
Chili? Alors 1'Orégon entrerait dans la
catégorie de tous les États espagnols au sud de l'Amérique, où les
Peaux-rouges, loin d'être exterminés ou de s'éteindre, ont, au contraire, fait
des efforts pour s'assimiler à la race des Blancs.
Réponse. Je réponds à cette dernière question que
dans le cas où les missionnaires réuniraient les Métis avec les Indiens les
plus dociles dans les districts ou comtés, sous la loi territoriale
susmentionnée de l'Orégon, et donneraient à la
jeunesse une éducation à la fois religieuse et agricole, le résultat serait un
plus grand mélange de sang indien et blanc, et ainsi la population future de l'Orégon serait, en quelque sorte, hétérogène.
L'avenir des
pauvres tribus indiennes est bien triste et bien sombre. Placées comme elles le
sont, sous la juridiction des États-Unis, environnées de toutes parts de
Blancs, leur ruine paraît certaine. Ces sauvages disparaissent insensiblement,
au fur et à mesure que les émigrations des Blancs se succèdent et s'avancent.
Dans cinquante ans, on ne trouvera plus, à l'ouest de cet hémisphère, que peu
de traces des indigènes. Que sont devenues ces tribus puissantes qui, au
commencement de ce siècle, habitaient la grande et belle. région partagée
aujourd'hui entre les États de-l'Ouest? Vous n'y
trouvez plus que quelques restes dispersés çà et là sur nos frontières à
l'ouest. De nos jours, les mêmes causes sont en pleine action et produisent les
mêmes effets. Depuis quatre ans surtout, les grandes émigrations européennes ne
font qu'y coopérer. Ces émigrations se multiplient de plus en plus aujourd'hui
(1851) et se succèdent comme les vagues de la mer. Elles doivent trouver une
issue; cette issue est l'ouest.
Telles sont les
réponses que je fis en 1851 à M. Denig. Dans l'espace
d'environ trois années, ce qui était une opinion est devenu un fait accompli.
Ma réponse à la seconde question a été vérifiée à la lettre.
Dans le courant
de cette année 1854, des traités ont été conclus avec les Omahas,
les Ottoes et Missouris,
les Sancs, les Renards du Missouri, les Jowas, les Kickapoux, les Shawanons et les Delawares, ainsi
qu'avec les Miamis, les Weas,
les Piankeshaws, les Kaskaskias
et les Piorias. Par ces traités, ces différentes
tribus cèdent aux États-Unis les portions les plus vastes et les plus
avantageuses de leurs territoires respectifs, et ne gardent, comme nous l'avons
déjà dit, qu'un terrain resserré et de peu d'étendue, appelé réserve,
pour les besoins de chaque tribu en particulier, et pour leurs résidences
futures.
Nous remarquons
journellement dans les feuilles qu'un grand nombre d'émigrants se répandent
déjà sur les territoires cédés; cependant les conditions préalables de
plusieurs traités entre le gouvernement et les tribus défendaient expressément
aux Blancs de s'y rendre avant l'arpentage et la mise en vente des terres, au
profit des Indiens. Malgré ces conditions, les Blancs y établissent leurs
colonies et défient même les autorités de les en empêcher.
La nouvelle
organisation des territoires de Kanzas et de Nébraska vient d'abroger les lois protectrices ou intercourse
laws. Par là , elle a renversé la faible barrière
qui s'opposait à l'introduction des liqueurs fortes, que les habitants
appellent si expressivement l'eau de feu des sauvages. Dans peu d'années
ces petites réserves, ou établissements indiens, seront environnées d'une
population blanche; ces Blancs, pour la plupart vicieux et corrompus,
introduiront et fourniront bientôt des liqueurs en abondance, pour satisfaire
le goût dépravé des Indiens. En tout cela, le seul but est de dépouiller ces
malheureux de tout ce qui leur reste en biens-fonds et en argent. Dans cet état
de choses, je ne saurais concevoir comment les Indiens pourraient être protégés
coutre les influences dangereuses qui vont les environner de tous côtés. En peu
d'années, peut-être vers la fin de 1856, les délégués du territoire de Kanzas frapperont à la porte du congrès pour demander
l'admission dans la confédération des États-Unis. Si cette demande est une fois
accordée, on pourra dire adieu à l'indépendance des Indiens et au maintien de
leurs réserves. Le nouvel État établit aussitôt sa juridiction sur tous les
habitants qui se trouvent dans ses limites. Quoique les Indiens paraissent
devoir être protégés par des stipulations générales, accordées de la part du
gouvernement même, l'expérience constante montre qu'ils ne pourraient exister
dans les limites d'un État à moins qu'ils n'en deviennent citoyens. Témoin les
Creeks et les Cherokees dans l'État de la Géorgie,
qui, dans le temps, furent sur le point d'amener un conflit entre l'État et le
gouvernement général. La politique suivie de tout temps par les Américains
vis-à-vis des Indiens est de les éloigner de chaque nouvel État et de rendre
leur situation désagréable et impossible.
Dans plusieurs
des derniers traités dont j'ai fait mention, les Indiens ont renoncé à leurs
annuités permanentes, et, en échange, ils ont consenti à accepter des sommes
assez considérables pour un nombre limité d'années et par payements à termes
fixes. Quelque forte que soit l'annuité, l'Indien ne met jamais rien à part pour
ses besoins futurs; c'est son caractère. Il vit au jour le jour; tout est
dépensé dans le courant de l'année où le payement est fait. Supposez donc que
la somme du dernier payement ait été versée, quelle sera dans la suite la
condition de ces tribus? Voici, je
pense, la solution du problème : ils doivent ou périr de misère, ou vendre
leurs réserves, ou aller rejoindre les bandes nomades des plaines, ou cultiver
le sol. Mais remarquez-le bien, ils seront entourés de Blancs qui les
méprisent, les haïssent et qui les démoraliseront en peu de temps. Si l'on
demande : A quoi faut-il attribuer l'imprévoyance des tribus, qui négligent
d'échanger leurs annuités permanentes avec des sommes à termes limités mais
plus grandes? La réponse à cette
question se trouve dans la disparité des parties qui font le traité. D'une part
vous trouvez l'officier intelligent et malicieux du gouvernement; de l'autre,
quelques chefs ignorants, accompagnés de leurs interprètes métis, dont
l'intégrité est loin d'être proverbiale.
Ajoutant à ces
faits les ravages causés chaque année dans un grand nombre de ces tribus par la
petite vérole, la rougeole, le choléra et d'autres maladies, ainsi que les
divisions ou les guerres incessantes qui les déchirent, je pense pouvoir
répéter encore la triste prévision que, dans peu d'années, il ne restera que de
bien faibles vestiges de ces tribus dans les réserves qui leur sont garanties
par les derniers traités. En ce moment, les agents continuent à faire de
nouveaux traités, par lesquels le gouvernement se propose l'achat des terres
des Osages, des Potowatomies
et de plusieurs autres tribus.
Depuis la
découverte de l'Amérique, le système d'éloigner et de reléguer les Indiens plus
avant dans les terres ou dans l'intérieur, a été exercé assidûment par les
Blancs. Dans les premiers temps, on y allait petit à petit; mais à mesure que
les colons européens se multiplièrent et gagnèrent en puissance, on poussa le
système avec plus de vigueur; aujourd'hui cette même politique marche à pas de
géant. Une résistance de la part des indigènes ne pourrait qu'accélérer leur
chute. Le drame de la population est, par conséquent, arrivé à sa dernière
scène, à l'est et à l'ouest des Montagnes Rocheuses. Dans peu d'années le
rideau tombera sur les tribus indiennes pour les cacher à jamais; ils
n'existeront plus que dans l'histoire. Les Blancs continuent à se répandre
comme des torrents dans toute la Californie, dans les territoires de
Washington, d'Utah et de l'Orégon; dans les États de
Wisconsin, de Minesota, de l'Iowa, du Texas, du
Nouveau-Mexique et, en dernier lieu, dans le Kanzas
et le Nébraska ¹. A une époque récente et
depuis que j'habite l'Amérique, tous ces États et ces territoires étaient
encore le domaine exclusif des Indiens. A mesure que les Blancs s'y établissent
et s'y multiplient, les indigènes en disparaissent et semblent s'éteindre. Les
immenses régions que je viens de nommer renferment plusieurs millions de milles
carrés de terre.
¹ Au 1er août 1854,
il n'y avait dans les territoires de Kanzas et de Nébraska, ni bourg, ni
village de Blancs; au 30 décembre de la même année, déjà trente à quarante
sites avaient été choisis pour bâtir immédiatement des villages et des villes.
On y travaille déjà à toute force dans un grand nombre d'endroits; on construit
des maisons, on établit des fermes. Tout est vie et mouvement dans ces
territoires vierges.
Le R. P. Félix
Martin m'a écrit récemment du Canada les lignes suivantes : « Les missions
sauvages sont presque réduites à rien. Elles suivent le mouvement de ces tristes
populations qui ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient autrefois. C'est
comme un corps qui s'affaisse peu à peu sur lui-même. Il perd sa grandeur, sa
force, ses formes primitives. Elles ont perdu le caractère de nations; ce sont
des individualités avec quelques anciens souvenirs, et leurs traces s'effacent
peu à peu. »
Si les pauvres et
malheureux habitants du grand territoire indien étaient traités avec plus de
justice et de bonne foi, ils causeraient bien peu de trouble. Ils se plaignent
de la mauvaise foi des Blancs, et nul doute que ce ne soit avec raison. On les
éloigne de leur pays natal, des tombeaux de leurs pères, auxquels ils sont
religieusement attachés, de leurs anciens terrains de chasse et de pêche; ils
doivent aller chercher ailleurs ce qu'on leur enlève, et bâtir leurs cabanes
sous un autre climat et dans des pays qui leur sont inconnus. A peine y ont-ils
trouvé un peu d'aisance, qu'on les éloigne une seconde et une troisième fois.
Après chaque émigration, ils trouvent leurs terrains plus restreints, leurs
chasses et leurs pêches moins abondantes. Cependant, dans tous les traités, les
agents leur promettent, de la part du gouvernement, que les Indiens appellent
leur grand-père, une protection et des priviléges qui ne sont jamais réalisés.
Est-il donc étonnant que les sauvages donnent aux Blancs le nom de langues
fourchues ou menteurs? Ils disent
que les Blancs « marchent par des sentiers tortueux pour arriver à leur
but; » que leurs déclarations d'amitié, toutes belles et favorables
qu'elles paraissent, « ne sont jamais entrées dans leurs cœurs » et
passent toujours avec la même facilité, « du bout de leurs langues; »
qu'ils approchent l'Indien « le sourire sur les lèvres,» le prennent par
la main pour gagner sa confiance, le tromper plus facilement, l'enivrer et
corrompre ses enfants. « Comme des serpents, disait Black Rank dans son
fameux discours, ils se sont glissés au milieu de nous; ils ont pris possession
de nos foyers; l'opossum et le chevreuil ont disparu à leur approche. Nous
crevons de faim et de misère. Le seul toucher des Blancs nous avait empoisonnés. »
Ces sortes de
plaintes et de lamentations ont été mille fois répétées, mais en vain, dans les
discours des orateurs indiens, lorsque les agents du gouvernement américain
essaient de leur faire des propositions pour l'achat des terres. Il reste
encore une faible lueur d'espérance pour la préservation d'un grand nombre
d'Indiens, si le projet de loi présenté par le sénateur Johnson est adopté de
bonne foi de part et d'autre, par le gouvernement et par les Indiens. M.
Johnson propose au sénat d'établir trois gouvernements territoriaux dans le
territoire indien habité par les Choctaws, les Cherokees, les Creeks, les
Chickasaws et autres tribus indiennes, avec la prévision d'être admis plus tard
comme membres distincts des confédérations des États-Unis. Le 25 novembre
dernier, Harkins, chef parmi les Choctaws, adressa sur ce sujet un discours à
sa nation, réunie en conseil. Entre autres choses il leur dit : « Je vous le
demande : qu'allons-nous devenir, si nous rejetons la proposition du sénateur
Johnson? Pouvons-nous espérer de rester
toujours un peuple à part? La chose
n'est pas possible. Le temps doit arriver, oui, le terme s'approche où nous
serons engloutis. Et cela malgré nos droits et nos justes réclamations! Je
parle avec assurance. C'est un fait accompli : nos jours de paix et de
bonheur sont à jamais passés! De notre part, aucune opposition ne pourrait arrêter
la marche du peuple des États-Unis vers la grandeur et la puissance, ni
empêcher l'occupation entière du vaste continent américain. Nous n'avons ni
pouvoir, ni influence sur le moindre projet de ce gouvernement : il nous
regarde et nous considère comme de petits enfants, comme des pupilles placés
sous sa tutelle et sa protection; il fait de nous comme bon lui semble. Les
Choctaws pourraient-ils changer cet état de choses? - Si le désir de la vie
n'est point éteint dans nos cœurs, si nous voulons conserver parmi nous les
droits d'un peuple, un seul moyen nous reste : c'est d'instruire et de
civiliser la jeunesse, promptement et efficacement. Le jour de la fraternité
est arrivé. Nous devons agir ensemble et d'un commun accord. Considérons
attentivement notre situation critique et le sentier qui nous reste à suivre
dans ce moment. Un seul faux pas pourrait être funeste et fatal à notre
existence comme nation. - Je propose donc que le conseil prenne ce sujet en
considération et qu'il nomme un comité pour discuter et délibérer sur les
avantages et désavantages de la proposition faite aux Choctaws. - Est-il juste
et sage, pour les Choctaws, de refuser une offre libérale et favorable, et de
s'exposer à devoir suivre la destinée des Indiens du Nébraska? »
D'après les
nouvelles reçues récemment par un journal qui se publie dans le pays indien, le
discours du chef a causé une profonde sensation et a été hautement applaudi par
tous les conseillers. Tous les Choctaws intelligents approuvent la mesure. Les
missionnaires protestants, espèce de spéculateurs politiques, s'opposent à
l'adoption du projet de loi et emploient toutes leurs ruses et toute leur
influence pour en empêcher le succès. Harkins propose, leur expulsion.
« C'est notre argent, s'écrie-t-il, que ces mercenaires sont venus
chercher parmi nous. - Assurément notre argent sera capable de nous obtenir de
meilleurs instructeurs. - Tâchons donc de nous procurer des missionnaires avec
lesquels nous pouvons vivre en bonne harmonie et intelligence, qui nous donneront
l'assurance que leur doctrine est basée sur celle des apôtres et de
Jésus-Christ. »
On représente les
Chickasaws comme contraires à la mesure du sénateur Johnson. Toutefois on ose
espérer que le vote de la majorité sera favorable et que les trois États
territoriaux seront établis. C'est, dans mon opinion, un dernier essai et une
dernière chance d'existence pour les tristes restes des pauvres indigènes
américains. « C'est, dirai-je, s'il m'est permis de répéter encore ici ce
que j'écrivais dans ma seconde lettre insérée dans les Précis Historiques
de l'année 1853, c'est l'unique source de bonheur qui leur reste; l'humanité et
la justice semblent exiger qu'ils l'obtiennent. S'ils étaient repoussés de
nouveau et relégués plus avant dans les terres, ils périraient infailliblement.
Les sauvages qui refuseraient de se soumettre ou d'accepter l'arrangement
définitif et le seul qui leur soit favorable, devraient reprendre la vie nomade
des plaines, et terminer leur triste existence à mesure que les buffles et les
autres animaux, qui les nourrissent disparaîtraient. »
J'ai l'honneur
d'être,
Mon révérend Père;
Votre très humble et
très dévoué serviteur et frère en J.-C.,
P. J. DE SMET, S. J.