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1871 - lettre 95 - La mort de Victor, grand chef des Têtes-Plates.

LA MORT DU GRAND-CHEF VICTOR

LA MORT DU GRAND-CHEF VICTOR

 

QUATRE-VINGT-QUINZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

Université de Saint-Louis.

 

                   Mon révérend et bien cher Père.

 

Nous avons eu ici, dans toutes les grandes villes de l'Union, une suite de réunions et de processions d'Européens américanisés et appartenant à tous les rangs de la politique. Les Français célébraient le retour de la République, malgré tant de tristes souvenirs; les Allemands, fiers des victoires récemment remportées par leurs compatriotes sur la France, traversaient les rues avec le plus vif enthousiasme; les Italiens glorifiaient leur union par des démonstrations et des acclamations bruyantes. Tous ces cortèges étaient précédés de musique et accompagnés de devises et de drapeaux. Ils formaient souvent des colonnes compactes de piétons, de cavaliers, de voitures, sur plusieurs milles de longueur. Mais parlons plutôt de nos Sauvages.

 

Les feuilles de Montana nous ont annoncé dernièrement, comme une calamité, la mort récente du nestor des Montagnes-Rocheuses, Victor, grand-chef de la nation Tête-plate. Son portrait se trouve à la première page de mes Missions de l'Orégon. Le capitaine Mullan, ancien ingénieur de l'armée des États-Unis et qui a tracé la grande route Pacifique à travers les Montagnes, a adressé aux Têtes-Plates les paroles suivantes, en mémoire de leur illustre chef.

 

« Votre ami Mullan vient d'apprendre, avec un regret vivement sensible et avec une profonde douleur, la perte que la nation vient d'essuyer par la mort de notre grand et bon chef Victor. 

 

» Pendant toute sa vie, Victor a été l'ami le plus sincère et le plus dévoué des Blancs. Sous le rapport de l'amitié et de la fidélité, il tient le plus haut rang parmi tous les chefs des nations indiennes de l'Amérique. Doux et affable envers tous, et, comme un jeune enfant, innocent de tout vice, Victor a servi de guide et d'exemple à sa tribu pendant un demi-siècle.

 

» Votre ami Mullan, pendant son séjour au milieu de vous, s'est fait une gloire et un bonheur d'avoir connu Victor. J'ai pris mes repas et je me suis reposé à côté du foyer de sa loge, et nous avons souvent fumé ensemble son calumet de paix. J'ai accompagné votre chef dans ses longues courses de chasse. J'ai souvent eu l'occasion d'admirer et d'apprécier sa tendresse envers les veuves et les orphelins de sa tribu; les démarches et missions de paix qu'il fit en personne parmi les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les Sioux et les Banacs, pour entretenir entre eux et sa nation des relations amicales et durables. Vaillant à la guerre et généreux dans la paix, il a donné un exemple bien digne d'imitation à tous les chefs des tribus indiennes. C'est surtout à son amitié constante et assidue que j'attribue le fait que, pendant toutes mes courses et ma longue résidence dans vos Montagnes, mes employés n'ont jamais eu à se plaindre; et que ni mes chevaux ni mes autres animaux n'ont jamais été troublés.

 

» Le souvenir de Victor, le grand-chef des Têtes-Plates, a obtenu une place honorable dans les archives du gouvernement à Washington. Je ferai des efforts auprès du département indien pour qu'on érige un monument à la mémoire de Victor, à cause de ses mérites et de ses hauts faits et, en même temps, pour servir d'exemple et montrer à toutes les nations indiennes que les bonnes actions ne meurent jamais.

 

» En apprenant la mort de Victor, j'ai eu la conviction intime que tout homme blanc venait de perdre un vrai ami, et je désire communiquer ce sentiment à toute la tribu.

 

» Quant à l'élection du successeur de Victor, je forme des vœux sincères pour que ce choix tombe sur un chef digne de son illustre devancier, et qui fasse des efforts pour acquérir et pratiquer toutes les vertus du défunt. Puisse le manteau de Victor le couvrir dignement de cette noble renommée, dans vos Montagnes et au loin !

 

» Victor, après une longue et belle carrière d'au delà de quatre-vingts ans, a obtenu la récompense éternelle que le Grand-Esprit accorde à tous ceux de ses enfants qui s'en rendent dignes. Têtes-Plates, imitez son exemple, et le Ciel vous réunira.

 

» Le P. De Smet, Mullan et tous vos nombreux amis parmi les Blancs pleurent la mort du grand et bon chef Victor. » 

 

Le tribut que lui accorde le capitaine Mullan est bien mérité. J'ai bien connu Victor. Je me rappelle avec consolation le jour de son baptême, la joie et le bonheur qu'il manifestait lorsqu'il fut admis, avec un grand nombre d'autres adultes de sa tribu, dans le bercail du Seigneur ¹.

 

¹ Dans mes Cinquante nouvelles lettres, page 317, le même capitaine Mullan parle avec grand éloge de Victor et des Têtes-Plates.

 

 

En vous donnant ces détails sur le digne chef Victor, j'ajouterai un trait qui ne sera peut-être pas hors de propos, surtout en ces tristes moments de crise à Rome.

 

Pendant les premières années que j'étais parmi les Têtes-Plates, -- années si remplies d'heureux et consolants souvenirs !  -- assis sur le gazon, je passais les belles soirées de ces Montagnes entouré de mes chers enfants en Jésus-Christ. Ils prenaient le plus vif intérêt à tout ce que je leur racontais du Livre de Dieu, la sainte Bible, de l'histoire de la création, du déluge, des Machabées, de Samson, de Joseph et ses frères, etc.; des guerres de Napoléon Ier, de sa chute à la bataille de Waterloo. Je les entretenais de la longue suite des souverains pontifes, successeurs de saint Pierre, qui représentent Jésus-Christ sur la terre. Je disais que Jésus-Christ, le Fils de Dieu, avait fait la promesse solennelle au premier chef, saint Pierre, que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre son Église; que, depuis dix-huit siècles, les méchants et les impies avaient combattu en vain contre cette Église de Jésus-Christ et contre son chef suprême et visible. Un jour que Victor y était, il se lève, et, m'adressant la parole, me dit cette parole naïve: « Père, vous parlez sur le papier ². Eh bien, si votre grand-chef Robe-noire ³ est en danger, envoyez-lui un message de notre part, nous élèverons sa loge au milieu de notre camp, nous ferons la chasse pour son entretien, et nous, serons sa garde contre l'approche de ses ennemis. »

 

² C'est-à-dire : vous écrivez.

³ Le pape.

 

 

En 1843, je me trouvais pour la première fois à Rome, et le T. R. P. Général eut la bonté de m'introduire auprès de Grégoire XVI. Le Pape prêta une attention paternelle à ma petite narration sur les missions et sur les bonnes dispositions des Sauvages des Montagnes-Rocheuses. Il sourit à la proposition et à l'invitation du chef Victor; puis il dit, d'un ton sérieux qui m'est toujours resté présent à l'esprit : « Vraiment, le temps approche où nous serons forcé de quitter Rome. Où irons-nous ?..  Dieu seul le sait...  Donnez à ces bons Sauvages ma bénédiction apostolique. »

 

Agréez, mon révérend Père, l'assurance de ma sincère amitié.

 

                                                                                                       P. J. DE SMET, S.J.