LA MORT DU GRAND-CHEF
VICTOR
QUATRE-VINGT-QUINZIÈME LETTRE DU
RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis.
Mon révérend et
bien cher Père.
Nous avons eu
ici, dans toutes les grandes villes de l'Union, une suite de réunions et de
processions d'Européens américanisés et appartenant à tous les rangs de
la politique. Les Français célébraient le retour de la République, malgré tant
de tristes souvenirs; les Allemands, fiers des victoires récemment remportées
par leurs compatriotes sur la France, traversaient les rues avec le plus vif
enthousiasme; les Italiens glorifiaient leur union par des démonstrations et
des acclamations bruyantes. Tous ces cortèges étaient précédés de musique et
accompagnés de devises et de drapeaux. Ils formaient souvent des colonnes
compactes de piétons, de cavaliers, de voitures, sur plusieurs milles de
longueur. Mais parlons plutôt de nos Sauvages.
Les feuilles de
Montana nous ont annoncé dernièrement, comme une calamité, la mort récente du nestor des Montagnes-Rocheuses, Victor, grand-chef de la
nation Tête-plate. Son portrait se trouve à la première page de mes Missions
de l'Orégon. Le capitaine Mullan,
ancien ingénieur de l'armée des États-Unis et qui a tracé la grande route
Pacifique à travers les Montagnes, a adressé aux Têtes-Plates les paroles
suivantes, en mémoire de leur illustre chef.
« Votre ami Mullan vient d'apprendre, avec un regret vivement sensible
et avec une profonde douleur, la perte que la nation vient d'essuyer par la
mort de notre grand et bon chef Victor.
» Pendant toute sa vie, Victor a été l'ami
le plus sincère et le plus dévoué des Blancs. Sous le rapport de l'amitié et de
la fidélité, il tient le plus haut rang parmi tous les chefs des nations
indiennes de l'Amérique. Doux et affable envers tous, et, comme un jeune
enfant, innocent de tout vice, Victor a servi de guide et d'exemple à sa tribu
pendant un demi-siècle.
» Votre ami Mullan, pendant son séjour au milieu de vous, s'est fait
une gloire et un bonheur d'avoir connu Victor. J'ai pris mes repas et je me
suis reposé à côté du foyer de sa loge, et nous avons souvent fumé ensemble son
calumet de paix. J'ai accompagné votre chef dans ses longues courses de chasse.
J'ai souvent eu l'occasion d'admirer et d'apprécier sa tendresse envers les
veuves et les orphelins de sa tribu; les démarches et missions de paix qu'il
fit en personne parmi les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les Sioux et les Banacs, pour entretenir entre eux et sa nation des
relations amicales et durables. Vaillant à la guerre et généreux dans la paix,
il a donné un exemple bien digne d'imitation à tous les chefs des tribus
indiennes. C'est surtout à son amitié constante et assidue que j'attribue le
fait que, pendant toutes mes courses et ma longue résidence dans vos Montagnes,
mes employés n'ont jamais eu à se plaindre; et que ni mes chevaux ni mes autres
animaux n'ont jamais été troublés.
» Le souvenir de
Victor, le grand-chef des Têtes-Plates, a obtenu une place honorable dans les
archives du gouvernement à Washington. Je ferai des efforts auprès du
département indien pour qu'on érige un monument à la mémoire de Victor, à cause
de ses mérites et de ses hauts faits et, en même temps, pour servir d'exemple
et montrer à toutes les nations indiennes que les bonnes actions ne meurent
jamais.
» En apprenant la
mort de Victor, j'ai eu la conviction intime que tout homme blanc venait de
perdre un vrai ami, et je désire communiquer ce sentiment à toute la tribu.
» Quant à
l'élection du successeur de Victor, je forme des vœux sincères pour que ce
choix tombe sur un chef digne de son illustre devancier, et qui fasse des
efforts pour acquérir et pratiquer toutes les vertus du défunt. Puisse le
manteau de Victor le couvrir dignement de cette noble renommée, dans vos
Montagnes et au loin !
» Victor, après
une longue et belle carrière d'au delà de quatre-vingts ans, a obtenu la
récompense éternelle que le Grand-Esprit accorde à tous ceux de ses enfants qui
s'en rendent dignes. Têtes-Plates, imitez son exemple, et le Ciel vous réunira.
» Le P. De Smet, Mullan et tous vos nombreux
amis parmi les Blancs pleurent la mort du grand et bon chef
Victor. »
Le tribut que lui
accorde le capitaine Mullan est bien mérité. J'ai
bien connu Victor. Je me rappelle avec consolation le jour de son baptême, la
joie et le bonheur qu'il manifestait lorsqu'il fut admis, avec un grand nombre
d'autres adultes de sa tribu, dans le bercail du Seigneur ¹.
¹ Dans mes Cinquante nouvelles lettres,
page 317, le même capitaine Mullan parle avec grand
éloge de Victor et des Têtes-Plates.
En vous donnant
ces détails sur le digne chef Victor, j'ajouterai un trait qui ne sera
peut-être pas hors de propos, surtout en ces tristes moments de crise à Rome.
Pendant les
premières années que j'étais parmi les Têtes-Plates, -- années si remplies
d'heureux et consolants souvenirs ! --
assis sur le gazon, je passais les belles soirées de ces Montagnes entouré de
mes chers enfants en Jésus-Christ. Ils prenaient le plus vif intérêt à tout ce
que je leur racontais du Livre de Dieu, la sainte Bible, de l'histoire
de la création, du déluge, des Machabées, de Samson,
de Joseph et ses frères, etc.; des guerres de Napoléon Ier, de sa
chute à la bataille de Waterloo. Je les entretenais de la longue suite des
souverains pontifes, successeurs de saint Pierre, qui représentent Jésus-Christ
sur la terre. Je disais que Jésus-Christ, le Fils de Dieu, avait fait la
promesse solennelle au premier chef, saint Pierre, que les portes de l'enfer
ne prévaudront jamais contre son Église; que, depuis dix-huit siècles, les
méchants et les impies avaient combattu en vain contre cette Église de
Jésus-Christ et contre son chef suprême et visible. Un jour que Victor y était,
il se lève, et, m'adressant la parole, me dit cette parole naïve: « Père, vous
parlez sur le papier ². Eh bien, si votre grand-chef Robe-noire ³ est en
danger, envoyez-lui un message de notre part, nous élèverons sa loge au milieu
de notre camp, nous ferons la chasse pour son entretien, et nous, serons sa
garde contre l'approche de ses ennemis. »
² C'est-à-dire : vous écrivez.
³ Le pape.
En 1843, je me
trouvais pour la première fois à Rome, et le T. R. P. Général eut la bonté de
m'introduire auprès de Grégoire XVI. Le Pape prêta une attention paternelle à
ma petite narration sur les missions et sur les bonnes dispositions des
Sauvages des Montagnes-Rocheuses. Il sourit à la proposition et à l'invitation
du chef Victor; puis il dit, d'un ton sérieux qui m'est toujours resté présent
à l'esprit : « Vraiment, le temps approche où nous serons forcé de quitter
Rome. Où irons-nous ?.. Dieu seul le
sait... Donnez à ces bons Sauvages ma
bénédiction apostolique. »
Agréez, mon révérend
Père, l'assurance de ma sincère amitié.
P.
J. DE SMET, S.J.