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1870 - lettre 92 - Le Frère Pierre de Gand de l'Ordre des Franciscains.

LE  FRÈRE  PIERRE  DE  GAND

 

DE L’ORDRE DES FRANCISCAINS.

 

QUATRE-VINGT-DOUZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

Université de Saint-Louis, 15 mars 1870.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Éloigné de ma chère patrie, lorsqu'une gazette me tombe entre les mains, je la parcours aussitôt pour voir si, parmi les noms des pays mis en tète des articles, je rencontre la Belgique, qui m'intéresse le plus. L'autre jour, en feuilletant le San Francisco Monitor, j'y vis en gros caractères ce titre : Frère Pierre de Gand, premier instituteur des écoles catholiques en Amérique. Je lus l'article avec un grand empressement et un bien vif intérêt. Il était nouveau pour moi. Certes, si le nom du Frère Pierre n'est pas connu en Belgique, il mérite de l'être. Voici ce que l'article nous apprend au sujet de notre compatriote.

 

L'illustre Cortez, désireux de convertir au christianisme les Américains aborigènes, pria le roi d'Espagne de leur envoyer des missionnaires. Une de ses lettres au roi fait allusion à l'entreprise projetée. « Je supplie, dit-il, Votre Majesté, de daigner prendre en considération ce sujet important du salut des aborigènes, et de leur envoyer des hommes remplis de l'esprit de Dieu. »

 

A cette époque surtout, l'Espagne était illustrée par ses hommes apostoliques, tels que le capitaine général les demandait. Le monarque s'empressa de remplir le désir de son vice-roi, et envoya au Mexique une colonie de Franciscains, sous la conduite du P. Martin de Valence, premier supérieur de son ordre.      .

 

Ces vaillants soldats de la Croix arrivèrent au Mexique en 1524. Ils furent reçus avec le plus vif empressement par Cortez, guerrier de la trempe de saint Louis de France et de Richard Cœur de Lion d'Angleterre. En présentant la colonie religieuse aux indigènes, Cortez leur dit : « Ces hommes sont des envoyés de Dieu et désirent ardemment le salut de vos âmcs. Ils ne demandent ni votre or, ni vos possessions; ils méprisent tous les biens terrestres et n'aspirent qu'après ceux de la vie future, qui sont immortels. »  Les succès merveilleux que ces zélés missionnaires obtinrent dans la suite, par leurs travaux apostoliques, vérifièrent les paroles de l'invincible guerrier : « Ces hommes sont des envoyés de Dieu. »

 

Parmi les premiers Franciscains qui arrivèrent au Mexique, se trouvait le Frère Pierre de Gand. D'après le témoignage de l'historien Helps, écrivain impartial, il naquit dans la Flandre orientale et dans la ville dont il porte le nom. Le Frère Pierre s'est distingué parmi les plus zélés et les plus renommés missionnaires du Mexique.

 

L'éducation de la jeunesse indienne était surtout la grande œuvre dont il s'occupait. Il ouvrit une école à Telzulco, la première école chrétienne établie sur ce vaste continent. C'est donc au bon Frère Pierre de Gand qu'appartiennent l'honneur et le mérite d'être appelé le premier instituteur catholique d’Amérique. Son nom doit être conservé dans l’histoire de l'Église de ce pays. Il apprit aux Indiens à lire, à écrire, à chanter les louanges du Seigneur et de la grande bienfaitrice de l'univers, la sainte Vierge Marie. A ses instructions, il ajoutait des leçons de divers instruments de musique et de plusieurs autres arts, surtout de la peinture et de la sculpture.

 

Ainsi le Frère Pierre fonda, dans la capitale du Mexique, la première grande école, dans laquelle, sous son administration, des milliers de Mexicains furent instruits et élevés, comme nous le rapportent les mémoires de Helps.

 

Par son zèle aussi, un grand nombre de temples d'idoles furent détruits pour faire place à des églises dédiées au culte du vrai Dieu. En peu d'années, plus de cinq cents pagodes furent rasées et vingt mille idoles brisées.

 

Avant l'arrivée des Franciscains, comme l'affirme Mgr. Zamarraga, premier évêque du Mexique, chaque année, les cœurs de vingt mille jeunes gens et jeunes filles étaient offerts en sacrifice sur les autels des idoles. Les pratiques diaboliques furent abandonnées, et, par le zèle admirable des missionnaires, au delà d'un million d'Indiens furent régénérés dans les saintes eaux du baptême.

 

Comme nous l'assure l'historien Helps, « ce fut le Frère Pierre de Gand qui rendit à la cause religieuse le service le plus efficace. »  Sa popularité était grande, universelle. L’archevêque qui succéda à Mgr. Zamarraga se plaisait à répéter, en admirant les grands services que le bon Frère rendait : « Ce n'est pas moi qui suis l'archevêque de Mexico, c'est plutôt le Frère Pierre de Gand. »

 

Durant cinquante années, le Frère continua ses travaux apostoliques. Comme son saint fondateur, saint François, il résista à toutes les sollicitations qui lui furent faites pour se laisser élever à la dignité du sacerdoce. L'éducation de la jeunesse et la direction des écoles occupèrent tous ses moments.

 

Avec quelle joie le bon et digne Frère Pierre de Gand n'admire-t-il pas aujourd'hui, du haut du ciel, les nombreuses institutions catholiques ou maisons d'éducation répandues par milliers sur le vaste continent américain !  Les mérites, l'honneur et la gloire en sont principalement dus aux ordres religieux et aux congrégations religieuses.

 

Ainsi s'exprime le San Francisco Monitor.

 

J'ai l'honneur d'être, mon révérend Père, en union de vos saints sacrifices et de vos bonnes prières,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.