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1869 - lettre 88 - Mission parmi les Pottowatomies, en 1838.

MISSION  PARMI  LES  POTTOWATOMIES

 

EN 1838

 

QUATRE-VINGT-HUITIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

C'est un extrait de la première lettre de missionnaire qui a été écrite par le P. De Smet. Le Catholic almanac l'a publiée en anglais, en 1841. Le P. De Smet se trouvait alors parmi les Pottowatomies, au Council-Bluffs. « Je suis dans la persuasion, nous dit-il, que c'est la première fois que cette lettre est traduite en français. »  Elle contient beaucoup de traits sur la vie sauvage.

 

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Le jour où le bateau s'arrêta pour faire provision de bois, je m'éloignai à une distance considérable du bord de la rivière. Dans mon excursion, je rencontrai un vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans, qui, à mon approche, s'arrêta et me considéra avec un étonnement mêlé de joie. Jugeant, d'après mes habits, que j'étais prêtre, impression dans laquelle je le confirmai, il s'écria : « Ah! mon Père, je suis catholique. Il y a tant d'années que je n'ai eu le plaisir de voir un prêtre !  Je le désirais ardemment avant de mourir. Aidez-moi à me réconcilier avec Dieu. »  Je m'empressai de satisfaire son désir, et nous versâmes tous les deux des larmes en abondance. Il m'accompagna jusqu'au bateau, et je quittai ce bon vieillard dans des sentiments qu'il m'est impossible d'exprimer.

 

Dans la conversion d'une nation indienne, il y a de grandes difficultés à surmonter. Les principales viennent de l'abus des liqueurs spiritueuses, de la polygamie, des pratiques superstitieuses, de la difficulté d'acquérir une complète connaissance de leur langage, et de l'inclination à une vie nomade. Cette inclination est tellement forte que les Indiens tombent dans la mélancolie s'ils séjournent plus de trois mois dans le même endroit. Leur conversion doit être, par conséquent, entièrement l'ouvrage de Dieu. Cette partie de la vigne du Seigneur exige, de la part de ceux qui se proposent de la cultiver, une vie de croix et de privations. Nous espérons cependant que, fortifiés par la grâce divine et aidés de vos prières et de celles do nos frères, le Seigneur daignera couronner de succès nos faibles efforts.

 

Pendant ces quatre derniers mois, le, résultat de nos travaux apostoliques a été vraiment consolant. Un nombre considérable de Sauvages manifestent le désir d'être instruits. Nous avons ouvert une école; mais, par suite de la petitesse de notre logement, nous n'y pouvons recevoir plus de trente enfants. Deux fois par jour, nous donnons une instruction à ceux qui se préparent au baptême. Nous en avons déjà admis 118, et j'ai eu la consolation d'administrer le baptême à 105 d'entre eux. Les Pottowatomies garderont un souvenir fidèle du jour de l'Assomption de la sainte Vierge. L'église dans laquelle le saint sacrifice fut offert est peut-être la plus pauvre qu'il y ait au monde. Douze jeunes néophytes qui, trois mois auparavant, n'avaient aucune connaissance de la loi de Dieu, chantèrent la messe de la manière la plus édifiante. Le P. Verreydt fit un sermon sur la dévotion envers la sainte Vierge; je fis une instruction sur la nécessité du sacrement du baptême et sur les cérémonies qui l'accompagnent. J'administrai ce sacrement à vingt adultes, parmi lesquels se trouvait la femme du chef. Cette personne est remplie de charité et de zèle, et très estimée parmi les gens de sa nation, et j'ai la confiance que sa conversion amènera un grand nombre d'entre eux a la connaissance de la sainte Église. Après la messe, je bénis quatre mariages; dans la soirée, je visitai l'une des familles nouvellement converties. J'en trouvai les membres réunis pour rendre grâces au Très-Haut des faveurs signalées qu'ils avaient reçues en ce jour. Ces pauvres gens parcourent maintenant la contrée pour exhorter leurs parents et leurs connaissances à se faire instruire et à partager le bonheur qu'ils goûtent. Plusieurs femmes malades, à qui leurs parents païens refusaient de nous appeler, se traînèrent jusqu'à nous, à une distance de deux ou trois lieues, pour recevoir le baptême avant de mourir.

 

Les Pottowatomies sont divisés en deux tribus : ceux des forêts, parmi lesquels il y a beaucoup de catholiques; et ceux des prairies, qui n'ont jamais reçu la visite d'un prêtre. Ces derniers forment une bande composée de Pottowatomies, de Winebagos, Toxes, Chippeways, Sancs, Otteways, Menomences et Kickapos. Ils sont au nombre d'environ trois mille. C'est au milieu d'eux que nous avons commencé notre mission, sous la protection de la sainte Vierge et de saint Joseph. Au commencement de la guerre de l'indépendance, ils se séparèrent de leurs frères des forêts, les uns se jetant dans le parti anglais, les autres combattant pour la république. Les Pottowatomies, ayant cédé, en 1836, au gouvernement leurs terres de l'Illinois et de l'Indiana, reçurent en échange cinq millions d'acres de terrain sur le Missouri, vers les 41 me et  42 me degrés, de latitude nord.

 

Le climat de cette contrée est très sujet aux changements : de fortes pluies, accompagnées de tonnerre et d'éclairs, sont fréquentes pendant les mois de juin et de juillet. L'hiver n'y est pas aussi long qu'en Belgique, mais les froids y sont plus rigoureux et les chaleurs de l'été plus accablantes. La contrée est semée de forêts et de belles plaines; elle est arrosée dans toute son étendue par le Missouri. Elle est aussi traversée par trois autres rivières : le Necshnebatlana, le Musquito et le Boyer.

 

Les Pottowatomies sont d'un caractère doux et traitable; ils ne manquent ni de courage ni d'intelligence; ils ne reconnaissent pas le rang et les dignités. La seule autorité qu'un chef peut exiger est celle que lui donnent sa lance, ses flèches et sa carabine; son coursier est son trône. Il doit être le plus courageux de ses sujets; il faut qu'il soit le premier sur le champ de bataille et le dernier à le quitter. Dans le partage des dépouilles de l'ennemi, il n'a qu'une part égale à celles des autres. En général, les Sauvages sont capables de tenir une conversation très agréable, pour autant qu'elle se trouve renfermée dans les bornes de leurs connaissances. Quand ils ont à traiter quelque matière importante, ils réfléchissent quelques instants avant de donner leur opinion, et souvent même ils la diffèrent jusqu'au lendemain. Dans leur langue, ils n'ont pas une parole pour blasphémer le nom du Seigneur; leur terme le plus offensant est celui de chien. La paix profonde qui règne parmi eux provient en grande partie de ce que chacun d'eux est libre de faire ce qu'il lui plait. Souvent des années se passent sans qu'il surgisse une seule querelle; mais, quand ils sont ivres (et en ce moment une grande quantité de liqueurs spiritueuses est importée chez eux), toutes leurs bonnes qualités disparaissent : leurs cris et leurs hurlements sont effrayants; ils se jettent les uns sur les autres, se mordent mutuellement le nez et les oreilles, et se défigurent de la manière la plus horrible. Depuis notre arrivée au milieu d'eux, quatre Ottoes et trois Pottowatomies ont été tués dans des querelles occasionnées par l'ivresse.

 

Quiconque a commis un crime est mis à mort par les parents de la victime, à moins qu'il ne « rachète son corps, »  en payant une amende consistant en chevaux, habillements, etc. Si le meurtrier se présente lui-même pour expier son crime et que personne ne se trouve avoir le courage de lui porter le coup mortel, ce qui arrive souvent, il est « lavé du meurtre, »  et, dans ce cas, il n'est pas obligé de payer une amende. Un de nos voisins, ayant assassiné sa femme, se tira d'affaire en faisant présent d'un cheval à chacun des frères de la défunte. Le meurtrier, quelque temps avant de commettre le crime, se peint le visage en noir et les lèvres en rouge, pour indiquer qu'il est altéré de sang et qu'il veut être satisfait.

 

Quand l'un des deux époux meurt, le survivant paie aux parents du décédé la « dette du corps, »  soit en argent, soit en chevaux, d'après ses moyens. Celui qui négligerait de payer cette dette s'exposerait à voir détruire tout ce qu'il possède. La femme est obligée d'être en deuil pour son mari pendant une année, c'est-à-dire, qu'elle ne peut ni se laver ni se peigner. Cependant, si elle se sent mangée de vermine, un parent du décédé peut, par compassion, lui rendre ce service.

 

Pendant une année entière, les Pottowatomies, nourrissent les âmes de leurs parents morts, en leur jetant une portion de chaque repas dans le feu, selon la croyance qu'elles sont par là réconfortées et fortifiées. Les Ottoes, leurs plus proches voisins, ont la coutume d'étrangler sur la tombe de leurs camarades un ou deux de leurs meilleurs chevaux, afin qu'ils s'en servent pour faire le grand voyage dans l'autre monde. Le ciel, d'après leur croyance, est une immense prairie qui se trouve au delà du soleil couchant, où le printemps est éternel et où se trouvent toutes sortes de plantes et toute espèce de gibier.

 

Quand un chef ou quelque guerrier distingué de la nation meurt, tous les guerriers qui ont remporté un trophée sur l'ennemi s'assemblent pour lui rendre les derniers honneurs. Ils accompagnent le cercueil jusqu'au lieu de sépulture. Là, un de leurs principaux orateurs prononce l'oraison funèbre. Il rappelle les bonnes qualités du décédé, les actions les plus remarquables de sa vie, les ennemis que sa hache guerrière a abattus, les têtes qu'il a scalpées et les bêtes féroces qu'il a tuées. On le place dans sa bière le visage tourné vers le soleil couchant, ayant à ses côtés sa carabine, sa lance, son arc et ses flèches. On remplit sa poire à poudre et sa cartouchière, qu'on place dans son cercueil avec sa pipe, une certaine quantité de tabac et quelques provisions consistant en sucre, viande, maïs, etc., afin qu'il s'en serve dans sa route pour « la région des âmes. »  Tous lui souhaitent le bon voyage et lui serrent une dernière fois la main avant qu'on ne ferme le cercueil. On plante sur sa tombe « le poteau du bravé, »  au haut duquel on peint un animal en rouge ou « dodeme »,  qui représente l'esprit gardien du décédé; en outre, les assistants le couvrent d'un très grand nombre de croix rouges, par lesquelles ils prétendent indiquer les noms des ennemis que leur compagnon a tués dans les combats, et qu'ils destinent à lui servir d'esclaves dans l'autre monde. J'ai vu quelques-uns de ces poteaux qui portaient jusqu'à quatre-vingts et cent croix de ce genre.

 

Des parents avaient pratiqué une légère ouverture au tombeau dans lequel reposait leur enfant, afin de lui laisser de la place pour passer dans l'autre monde. Sa mère inconsolable passa deux jours près du cercueil, dans le but de s'assurer si l'objet de sa tendresse était heureux ou malheureux dans l'autre vie. Les signes qui devaient, à son avis, le lui faire connaître étaient ceux-ci : si elle voyait un bel oiseau ou un joli insecte, elle en augurait favorablement pour son enfant; si, an contraire, c'était un reptile ou un oiseau de proie, elle regardait sa destinée comme malheureuse. Heureusement il arriva que le temps était très beau, que des papillons et une foule variée d'autres jolis insectes voltigeaient de tous côtés. La pauvre mère retourna chez elle consolée et rassurée sur le sort de son enfant. Quelques jours après, elle vint me trouver pour se faire instruire dans notre sainte religion et pour faire baptiser ses deux petites filles.

 

Aussitôt qu'un Indien désire se marier, il fait connaître ses vœux en jouant d'une espèce de flûte appelée popokwen, parcourt le village habillé et tatoué, et donne des sérénades devant la loge de celle qu'il désire prendre pour sa femme. Si la jeune fille consent à se marier avec lui, ses parents ou ses frères fixent le prix. Il faut qu'il donne à chacun d'eux un cheval ou quelque autre objet de valeur; après cela, la fiancée lui est livrée. Cependant les parents vendent leurs filles à qui il leur plaît, sans consulter leurs inclinations; et elles y sont tellement habituées qu'il leur arrive rarement de s'en plaindre. La femme d'un Sauvage n'est guère mieux qu'une esclave. Les Indiens disent que le Grand Esprit décida, dans un conseil tenu entre lui et leurs ancêtres, que « l'homme protégerait la femme et irait à la chasse des animaux sauvages; mais que tout le reste serait à la charge de la femme. »  Ils se conforment scrupuleusement à cette décision. Par suite, la femme est chargée de tous les soins domestiques : elle lave, coud, fait la cuisine; elle est même obligée de bâtir les loges, de cultiver les champs, de tailler le bois, etc., etc. De là vient que, à l'âge de trente à trente-cinq ans, elle porte toutes les marques de la vieillesse. Quant aux hommes, à part le temps qu'ils passent à la chasse, ils mènent une vie paresseuse; ils causent ensemble en fumant leurs pipes, jouent aux cartes ou à la balle, mais ne font rien de plus.

 

Lorsqu'il s'agit de donner un nom à un enfant, les parents font une grande fête. Ils envoient à chacun de leurs invités une feuille de tabac ou une petite baguette. Ils s'invitent les uns les autres de cette manière. Après le repas, le plus âgé de la famille annonce le nom que portera l'enfant, lequel a généralement rapport à quelque marque distinctive, à quelque rêve qu'il a fait, ou à quelque bonne ou mauvaise qualité qu'on a remarquée en lui. Cette cérémonie a lieu pour les garçons lorsqu'ils ont atteint leur dix-septième année; ils doivent préalablement observer un jeûne rigoureux pendant sept à huit jours. Durant cet espace de temps, les parents leur recommandent d'être particulièrement attentifs aux rêves que le Grand Esprit leur envoie et qui doivent leur révéler leurs futures destinées. Ainsi, il deviendra un grand chef ou guerrier, d'après le nombre d'animaux qu'il aura tués et de chevelures qu'il aura remportées sur l'ennemi dans ses songes. L'animal dont il rêve devient son « dodeme, »  et pendant le restant de sa vie, il faut qu'il en porte la marque sur lui, sous la forme d'une serre, d'une dent, d'une queue ou d'une plume.

 

Les faux prêtres parmi les Indiens appartiennent à une caste particulière, connue sous le nom de « Grande médecine. »  Chacun d'eux est muni d'un grand sac qui contient quelques racines et quelques plantes médicinales, auxquelles ils rendent une espèce de culte. Ils cachent soigneusement leur croyance religieuse et sont très lents à admettre des disciples. Lorsqu'ils se réunissent, ils dansent et chantent une grande partie du temps. Il y a une circonstance très remarquable et que j'ai entendu citer par beaucoup qui en ont été témoins : c'est qu'ils interrompent leurs pratiques superstitieuses lorsqu'une personne baptisée, portant un signe de sa religion, par exemple, une croix, vient à passer près du lieu où ils sont assemblés. Une personne âgée, que j'instruis en ce moment et qui a appartenu pendant longtemps à la « Grande médecine, »  fut menacée de mort si elle devenait chrétienne. Cependant cette menace n'a pas ébranlé sa résolution, fortifiée, du reste, par l'exemple de ses six enfants qui furent baptisés par moi. Les chefs de cette secte sont très redoutés des Sauvages; ils leur font croire qu'ils peuvent, à volonté, prendre la forme d'un serpent, d'un loup ou de tout autre animal; qu'ils peuvent prédire les événements futurs et découvrir l'auteur d'un meurtre ou d'un vol. Leur connaissance des plantes médicinales les met souvent à même d'opérer des cures extraordinaires. Quand ils ont administré quelque médicament à un malade, ils jettent des cris affreux, font semblant, à l'aide de longues pipes, de sucer la maladie hors du corps, dansent autour du patient, faisant en même, temps les grimaces les plus ridicules.

 

Leurs chants ont presque invariablement rapport à leurs idées religieuses et s'adressent souvent à Na-na-bush, ou « l'ami de l'homme, le neveu de la race humaine. »  Ils le prient d'être leur interprète et de présenter leurs prières au « Maître de la vie. »  Ils sont aussi consacrés à Me-suk-kum-mik-okwie, qui est sur la terre la bisaïeule du genre humain. Dans ces chants, ils racontent comment Na-na-bush créa la terre par l'ordre du Grand Esprit, et comment la bisaïeule reçut l'ordre de pourvoir à tous les besoins des oncles et des tantes de Na-na-bush. Par cette expression, ils désignent les hommes et les femmes. Na-na-bush, le bienveillant médiateur entre le genre humain et le Grand Esprit, obtint de celui-ci la création des animaux pour nourrir et habiller l'homme. Il obtint aussi pour l'homme des racines et des plantes médicinales, afin de lui permettre de guérir toutes les maladies et de pouvoir tuer les animaux à la chasse. Tous ces dons furent confiés à Me-suk-kum-mik-okwie, et, afin que les oncles et les tantes de Nana-bush ne pussent jamais l'invoquer en vain, ce dernier supplia la bisaïeule de ne jamais quitter sa hutte. De là vient que chaque fois qu'un Sauvage cueille des simples, il en enfouit une partie dans la terre, en offrande à Me-suk-kum-mik-okwie. Tous ces chants sont gravés sur des fragments d'écorce ou sur des morceaux de bois plat; les idées sont représentées par des figures emblématiques.

 

Parmi les Pottowatomies, il règne une tradition d'après laquelle il y a dans la lune une femme toujours occupée à fabriquer un grand panier. Si elle parvient à finir son ouvrage, le monde sera détruit; mais un grand chien la surveille constamment et détruit son ouvrage quand il est sur le point d'être terminé. La lutte entre la femme et le chien a lieu à chaque éclipse de lune. Ils croient que le point noir qu'on distingue sur la face de la lune n'est autre chose que le grand chien.

 

Ils sont convaincus que le tonnerre est la voix d'êtres vivants; les uns supposent qu'ils ont la forme d'hommes, les autres, qu'ils ressemblent aux oiseaux. Chaque fois qu'ils entendent le tonnerre, ils brûlent du tabac, qu'ils lui offrent en sacrifice. Je ne sais pas s'ils sont instruits des rapports qui existent entre le tonnerre et l'éclair qui le précède.

 

Il y a une tradition très singulière qu'un des chefs de la nation m'a racontée. Elle règne parmi toutes les tribus des Illinis, ou des États de l’Illinois, de l'Indiana et de l'Ohio. En montant le Mississipi, au delà de Saint-Louis, entre Alton et l'embouchure de l'Illinois, le voyageur découvre entre deux grandes collines un passage étroit, par lequel un petit torrent coule dans la rivière. Ce torrent, dans la langue des indigènes, est appelé Piasa, ou « l'oiseau qui dévore les hommes. »  A cette place, on remarque, sur un rocher perpendiculaire, sculptée dans le roc, l'image d'un oiseau d'une taille gigantesque, ayant les ailes déployées. L'oiseau que cette figure représente, et qui a donné son nom au torrent, est nommé par les Indiens Piasa. Ils prétendent que plusieurs milliers de lunes (de mois) avant l'arrivée des Blancs, quand le grand mammouth ou mastodonte, qui fut détruit par Na-na-bush et dont on trouve encore aujourd'hui les ossements, dévorait le gazon de leurs immenses et verdoyantes prairies, il existait un oiseau d'une dimension si monstrueuse, qu'il avait la coutume de saisir, avec la plus grande facilité, un cerf entre ses serres. Ayant goûté une fois la chair humaine, cet oiseau ne voulut plus jamais se contenter d'une autre proie. Un jour, il prit un Indien dans ses serres et le porta dans une des cavernes du rocher, où il le dévora. Ce fut en vain que des centaines de guerriers tâchèrent de détruire le monstre : pendant de longues années il causa la désolation de villages entiers et sema la terreur parmi les tribus des Illinis. A la fin, un chef guerrier nommé Outaga, dont la renommée s'étendait au delà des grands lacs, s'écarta du reste de sa tribu et jeûna dans la solitude pendant l'espace d'une lune, priant le Grand Esprit, le Maître de la vie, de délivrer ses enfants des ravages de Piasa. La dernière nuit qu'il jeûna, le Grand Esprit lui apparut en songe et lui ordonna de choisir vingt guerriers armés d'arcs et de flèches empoisonnées, et de les placer en embuscade dans un certain endroit. L'un d'eux devait se montrer à découvert et devenir la victime de Piasa, sur qui tous les autres devaient décocher leurs flèches au moment où il fondrait sur sa proie. En s'éveillant, Outaga fit part de son rêve à sa tribu, choisit sans retard le nombre désigné de guerriers et les plaça en embuscade, s'offrant lui-même pour sauver la nation. Placé sur une élévation, il vit Piasa perché sur un rocher, et, la main sur le cœur, il entonna d'une voix ferme le chant de mort du guerrier. Piada ne tarda pas à découvrir sa proie et fondit sur le chef. Au même instant, tous les arcs se détendirent, et une nuée de flèches pénétrèrent dans le corps du monstre, qui tomba mort aux pieds d'Outaga. Le Maître de la vie avait suspendu un bouclier invisible au-dessus de la tête du guerrier, pour le récompenser de son généreux dévouement. C'est la tradition indienne, ainsi qu'on me l'a rapportée. En mémoire de cet événement, l'image de Piasa fut sculptée dans le roc. Les Indiens ne passent jamais dans cet endroit sans décharger leurs fusils contre l'oiseau, et les marques laissées par les balles sur le roc sont innombrables. Dans les cavernes qui entourent Piasa, les ossements de plusieurs milliers d'hommes sont amoncelés. Quand et comment sont-ils venus là ?  Ce n'est pas facile à deviner.

 

Les Panis-Loups, qui ne sont qu'à trois journées de distance de nous et auxquels nous espérons rendre bientôt visite, ont offert, il y a quelques mois, un horrible sacrifice dans la personne d'une femme siouse, à peine âgée de quinze ans, et qu'ils avaient faite prisonnière. Ils l'engraissèrent jusqu'au temps où ils devaient ensemencer leurs champs. Le 22 avril dernier, elle fut appelée à comparaître devant la nation entière; elle ne se doutait pas qu'elle dût être la victime du sacrifice qui se préparait. Escortée par plus de cent guerriers tenant leurs arcs et leurs flèches cachés sous leurs habits, elle fut conduite de loge en loge pour recevoir une petite bûche de bois, qu'elle passait au guerrier qui se trouvait à côté d'elle; celui-ci la passait à son voisin, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous en furent fournis. Équipés de cette manière, ils marchèrent en silence jusqu'à la place désignée pour le sacrifice. Chacun déposa sa bûche et l'on mit le feu au tas. Deux barres furent alors attachées au-dessus du bûcher. S'apercevant enfin du sort qui l'attendait, la malheureuse victime, toute tremblante et en pleurs, se jeta à leurs pieds et implora leur pitié de la manière la plus digne de compassion. Un marchand de Saint-Louis, qui se trouvait présent, offrit une somme considérable pour la rançon; mais il ne put parvenir à faire changer les Indiens de détermination. Ils lièrent la jeune femme par les pieds aux deux barres, et par les mains à deux arbres, de façon qu'elle se trouva suspendue en forme de croix au-dessus du bûcher. On lui avait peint le corps moitié en noir, moitié en rouge. Quand ces préparatifs furent terminés, on lui brûla les pieds et les mains avec des torches ardentes, pendant que les bourreaux lançaient leur cri terrible appelé sas-sah-kwi, cri de guerre. A ce signal, tous, avec une expression de joie féroce, décochèrent leurs flèches sur l'infortunée victime. Après cela, le chef tordit les flèches et les enleva du corps; puis il arracha le cœur et le dévora; enfin, il hacha littéralement les restes de la victime en menus morceaux, avec lesquels il frotta les pommes de terre et le mais qui allaient être semés. Ces Indiens sont persuadés qu'un pareil sacrifice est agréable au Grand Esprit, qu'il attire la fertilité sur leurs champs et leur procure une récolte abondante. J'ai appris ces détails de la bouche de quatre personnes qui furent des témoins oculaires de cette scène affreuse.

 

Trois chefs de cette nation vinrent nous visiter et logèrent dans notre hutte. Ils remarquèrent le signe de la croix que nous faisions avant et après nos repas. A leur retour chez eux, ils enseignèrent à tous ceux de leur village à en faire autant, comme quelque chose d'agréable au Grand Esprit. Par l'entremise d'un interprète, ils nous invitèrent à venir les visiter. Quoique le gouvernement y ait envoyé un ministre protestant, ils ne veulent rien avoir de commun avec lui. L'usage des boissons spiritueuses est défendu dans leur tribu. Quand on leur en offre, ils répondent « qu'ils sont déjà assez fous pour ne pas chercher à le devenir davantage en s'enivrant. »  Ils pratiquent une coutume singulière : ils se mangent mutuellement leur vermine et rendent le même service à ceux qui viennent les visiter. Les Panis-Loups sont au nombre de dix mille.

 

Le ministre protestant des Omaguas, tribu d'environ deux mille âmes, a aussi été obligé de partir. Deux des chefs de cette tribu, Kaiggechinke et Ohio, avec quarante de leurs guerriers, vinrent exécuter la danse du calumet ou de l'amitié devant nous. Cette danse vaut vraiment la peine d'être vue; mais il est impossible d'en donner une idée exacte. Ils jettent des cris en se frappant la bouche de la main, tandis qu'en même temps ils sautent de toutes les façons imaginables, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, tournant à droite ou à gauche sans la moindre régularité dans leurs mouvements, mais en gardant toujours la mesure que leur bat un tambour. Ils nous manifestent tous la plus grande affection et nous ont invités à fumer le calumet avec eux. Je montrai notre chapelle aux chefs, qui parurent prendre un vif intérêt à l'explication que je leur donnai de la croix et des images représentant la Passion de Notre-Seigneur. Ils me prièrent instamment de venir leur rendre une visite pour baptiser leurs enfants, et me firent présent d'une peau de castor en façon de blague à tabac. Je leur donnai en retour quelques chapelets pour leurs enfants et une belle croix en cuivre pour chacun d'eux. Ils reçurent ces objets pieux avec gratitude, et les baisant respectueusement, ils se les attachèrent au cou. Cette tribu n'est éloignée que de cent milles des Council-Bluffs.

 

D'après une décision récente du gouvernement, le nouveau territoire indien aura pour limites la rivière Rouge au sud; l'État de l'Arkansas, l'État du Missouri et la rivière du même nom à l'est. Ce territoire renferme, en ce moment, les nations suivantes : Punchas, Dourvas, Ottoes, Kansas, Osages, Kickapos, Kaskarias, Ottowas, Pottowatomies, Delawares, Sharvanons, Weas, Piankashaws, Peorias, Senecos, Sancs, Quapaws, Creeks, Cherokees et Choctaws. Ces Indiens sont au nombre d'environ cent mille. C'est tout ce qui reste de ces nations autrefois puissantes.

 

Dans les premiers temps de la découverte du Nouveau-Monde, les îles et les côtes étaient extrêmement peuplées; mais beaucoup de tribus qui florissaient alors ont disparu de la face de la terre, et leurs noms mêmes sont en grande partie restés inconnus. A mesure que les Blancs étendaient leur puissance dans l'Ouest, les Sauvages se retiraient vers l'Ouest, laissant derrière eux de tristes monuments de leurs infortunes et de leur décadence. Aujourd'hui, cent mille d'entre eux sont poussés vers les prairies vastes et inhabitées. La chasse ne peut plus longtemps subvenir à tous leurs besoins, et ils n'ont pas l'habitude du travail manuel. On peut donc avoir de sérieuses appréhensions sur leur sort.

 

Ah !  si le nombre des missionnaires était plus considérable et nos ressources plus grandes, ce serait peut-être le moment favorable de leur faire un bien permanent et de prévenir leur entière extinction. En outre, il y a encore, au delà et en deçà des Montagnes-Rocheuses, un grand nombre de tribus indiennes comptant plusieurs centaines de mille âmes; beaucoup d'entre elles nous ont invités à nous établir au milieu d'elles. Je puis dire que toutes les nations de l'Amérique du Nord manifestent une prédilection décidée pour les missionnaires catholiques, en dépit des millions de dollars que les sociétés protestantes dépensent pour ce pauvre peuple, et qui ne servent qu'à enrichir les missionnaires protestants, ainsi que leurs femmes et leurs enfants qui les accompagnent toujours. Ils saisissent l'occasion qui leur est offerte de se fixer au milieu des Sauvages, et partout où on les trouve, il est difficile d'établir une mission catholique.

 

On rencontre souvent des ours dans notre voisinage. Ils se jettent rarement sur quelqu'un, à moins qu'on ne les attaque. Les loups viennent souvent jusqu'au seuil de notre porte. Dernièrement, ils enlevèrent toute notre basse-cour. Il y en a de deux espèces différentes : les loups des prairies, qui sont petits et peureux; et les loups noirs des montagnes, qui sont grands et dangereux. Nous sommes, par conséquent, obligés d'être sur nos gardes contre ces mauvais voisins, et de ne jamais sortir sans être armés d'un long couteau ou d'une canne à épée. On trouve ici aussi différentes espèces de serpents, et des souris en telle quantité qu'elles mangèrent notre petite provision de fruits. Les insectes, principalement les papillons, sont en très grand nombre et très variés; il y en a d'une dimension énorme, ayant environ huit pouces de long. Il y a aussi une myriade de moustiques qui ne nous laissent en repos ni le jour ni la nuit.

 

Je voudrais vous donner quelque idée de l'architecture d'un village indien : elle est aussi fantasque que leur danse. Imaginez un grand nombre de huttes et de tentes, faites de branches d'arbre, de peaux de buffles, de toiles grossières, de nattes, de mottes de gazon vert de toutes les grandeurs et de toutes les formes, les unes supportées sur un pilier, les autres sur six, et ayant pour la plupart une triste apparence. Figurez-vous-les couvertes d'ornements et de peintures de tous genres, dispersées çà et là dans la plus grande confusion, et vous aurez un village indien.

 

Nous avons une jolie petite chapelle de vingt-quatre pieds carrés, surmontée d'un petit clocher, ainsi que quatre petites huttes faites de bûches grossières, et dont les toits nous préserveront mal contre la pluie et la grêle, et seront encore d'une moindre protection contre les neiges de l'hiver.

 

Agréez, mon révérend et cher Père,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J. ¹

 

 

¹ Pendant son séjour actuel en Belgique, le R. P. De Smet a reçu la désolante nouvelle de la mort violente d'un de ses confrères d'Amérique. On sait que le paquebot le Pereire est rentré au Havre venant de New-York, après avoir essuyé une épouvantable tempête. L'avant du navire avait été brisé. Il y avait six morts et vingt blessés. Voici les détails que donne le Courrier du Havre, du 26 janvier :

                « Le steamer transatlantique le Pereire, qui est arrivé, hier matin, au Havre venant de New-York, a failli sombrer par suite du plus monstrueux coup de mer qu'il ait été donné de voir à un marin. Le paquebot était à la cape, lorsque tout à coup une prodigieuse masse d'eau, estimée à 600 ou 700 tonnes, s'abattit sur l'avant, broyant le salon et emportant, outre une partie du rouf, les dromes, etc.; tuant ou blessant quelques hommes de l'équipage et quelques passagers, et laissant tout l'avant du navire ouvert et sans protection, de manière à rendre impossible, avec sécurité, la continuation du voyage, en présence du mauvais temps et à la merci d'un coup de mer. Grâce à l'intrépidité du capitaine, le navire, tant bien que mal, a pu rentrer dans son port d'attache. L'inquiétude faisait battre bien des cœurs, car bien des familles ignoraient encore si quelqu'un des leurs ne se trouvait pas au nombre des victimes; et, quand le Pereire eut pris place dans le bassin de l'Eure, un grand rassemblement se forma sur le quai. Les agents de la Compagnie générale transatlantique prirent, avec l'esprit de décision et de promptitude qu'on leur connaît, toutes les mesures qui les concernaient.

 

» Voici les noms de ceux qui ont perdu la vie à bord du Pereire, dans la funeste journée du 21 janvier : Laisour, matelot, et Jean Cahaguet, employé, qui ont été emportés par le coup de mer; Jean Jouan, matelot, a eu le crâne fracturé par la chute de la vergue; Mlle Finkelberg, passagère, a eu la colonne vertébrale brisée; M. O'Callaghan, prêtre, a eu la poitrine écrasée; M. Foulquier, passager, est mort d'une congestion au cerveau. Comme nous l'avons dit plus haut, il y a eu une vingtaine de blessés parmi les officiers, les hommes de l'équipage et les passagers. Tous sont dans un état satisfaisant, à l'exception d'un missionnaire lazariste, qu'on a été obligé de porter à l'hospice. Ce dernier a eu un pied écrasé et la gangrène gagne la jambe. »

 

On donnait du Havre, sous la date du 26 janvier, des renseignements particuliers sur cette affreuse catastrophe. Les voici : « Le Pereire, superbe steamer à hélice de la Compagnie française transatlantique, vient de rentrer dans notre port, presque désemparé. Parti du Havre le 16 janvier, il s'est vu, après quatre jours d'une navigation pénible, assailli par une tempête furieuse. Le 21 janvier, entre deux et trois heures de l'après-midi, une lame est venue défoncer un compartiment de l'arrière du bateau et occasionner la mort de six passagers : trois tués, pour ainsi dire, sur le coup; trois autres enlevés et jetés à la mer par-dessus bord. Une des trois victimes qui ont trouvé la mort sur le navire est le R. P. O'Callaghan, de la Compagnie de Jésus, écrasé dans sa cabine. Le Frère Berardi, qui l'accompagnait, a eu les jambes cassées. Beaucoup de passagers ont été blessés, entre autres le R. P. Jos. E. Keller. »

 

Nous lisons dans une autre correspondance : « Le R. P. O'Callaghan était un homme de beaucoup de mérite. Il s'en retournait à New-York, après avoir fait le voyage de Rome, où il avait été député auprès du général de la Compagnie par ses confrères de la province du Maryland. Sa résidence était le collége de Georgetown, près de Washington. Le R. P. Keller, son compagnon de route, avait été également envoyé à Rome par les Jésuites de la province du Missouri. »