TRADITION INDIENNE
SUR
L'ARC-EN-CIEL ET LE
DÉLUGE
SOIXANTE
ET ONZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET ¹
¹ Sa Majesté le roi Léopold, voulant donner une marque de
sa haute bienveillance au R. P. De Smet, qui a porté si loin le nom belge et
les bienfaits de la civilisation, vient de le nommer chevalier de l'Ordre de
Léopold.
Le 7
juin, à 8 heures du soir, le P. De Smet, avec douze compagnons et quatre Sœurs
de Sainte-Marie, s'était embarqué à Liverpool pour l'Amérique.
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Mon révérend et
bien cher père.
Voici l'opinion
sur l'arc-en-ciel et le déluge, que j'ai trouvée parmi les Lenni-Lennapes ou
Delawares, qui habitent le territoire du Kansas aux États-Unis d'Amérique.
Sin-go-wi-chi-nâ-xâ ² est le nom que donnent à
l'arc-en-ciel les Lenni-Lennapes, c'est-à-dire, le premier peuple. Ce
mot est très significatif; il comprend beaucoup de choses et on peut à peine le
traduire. J'essayerai toutefois d'en donner la signification littérale. Sin-go-wi-chi-nâ-xâ
signifie un cercle large et lumineux, composé de plusieurs cercles étroits, qui
diffèrent tous les uns des autres en couleur, et qui sont néanmoins tellement
mélangés qu'aucune ligne de séparation ne saurait être observée entre eux.
² La lettre x en langue delaware est aspirée, comme
en espagnol la lettre j.
Voici la
tradition que conserve toujours cette tribu. L'arc-en-ciel date des premiers
temps. Après la création de la terre, le Grand-Esprit la couvrit d'une voûte
bleuâtre et azurée. Une grande inquiétude s'empara du cœur de l'Esprit-des-eaux
ou Manitou-des-eaux. Il craignit que la pluie ne pourrait plus désormais
pénétrer ce pur azur, et que, par conséquent, l'élément dans lequel il se
plaisait et qui lui accordait l'existence, l'eau, venant à manquer, lui,
l'Esprit-des-eaux, abandonné et sans domaine, il deviendrait l'objet du mépris
et du ridicule au milieu des autres esprits tutélaires de la terre. L'Esprit-des-eaux
fit donc un humble appel au Grand-Esprit, le suppliant de lui être favorable et
de ne point permettre qu'une aussi grande calamité vînt fondre sur lui.
Les paroles
plaintives de l'Esprit-des-eaux entrèrent au fond du cœur du Grand-Esprit, qui en
fut pénétré de pitié et de compassion. C'est pourquoi il daigna ouvrir une
oreille attentive et bienveillante à son discours.
Le Grand-Esprit
assura donc l'Esprit-des-eaux que ses craintes étaient sans fondement, et,
comme preuve, il commanda à l'Esprit-du-vent, qui réside dans la région où le
soleil se couche, de souffler avec impétuosité. Aussitôt on vit paraître
au-dessus de l'horizon occidental des nuages noirâtres et épais. Ils se
répandirent au large avec une grande rapidité, jusqu'à ce que l'azur du
firmament, qui avait tant alarmé l'Esprit-des-eaux, eut entièrement disparu.
Alors la voix du
Grand-Esprit se fit entendre au milieu des nuages. C'étaient des sons sourds,
profonds, prolongés, semblables au bruit des ondes mugissantes qui tombent d'une
multitude de cataractes, de chutes et de cascades.
Au même instant,
l'Esprit-de-la-pluie, frère de l'Esprit-du-vent et de l'Esprit-des-eaux, se
déchaîna et répandit ses torrents. Les eaux tombèrent et continuèrent de tomber
jusqu'à ce que les rivières et les lacs eurent dépassé leurs limites et couvert
la face de la terre. Les oiseaux se réfugièrent dans les plus hautes branches
des arbres, et les animaux gagnèrent les sommets les plus élevés des montagnes.
A cette vue, le
cœur de l'Esprit-des-eaux redevint calme et tranquille; il cessa de craindre et
de douter.
Sa soumission fut
agréable au Grand-Esprit. Celui-ci ordonna aux pluies de cesser et aux nuages
de disparaître, à la vue du cercle lumineux appelé Sin-go-whi-chi-nâ-xâ.
Depuis cette époque,
les Lenni-Lennapes saluent l'arc-en ciel chaque fois qu'il se déploie, parce
qu'ils le regardent comme la marque certaine de la bienveillance du
Grand-Esprit.
Telle est, parmi
les Delawares, la tradition de l'arc-en-ciel, et c'est évidemment la tradition
du déluge. Comment cette connaissance est-elle parvenue parmi ces sauvages
? C'est le secret de Dieu. Adorons-le.
P.
J. DE SMET, S. J.