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1865 - lettre 68 - La rivière du Missouri.

LA  RIVIÈRE  MISSOURI

 

SOIXANTE-HUITIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

(Suite et fin. Voir pages 169 et 219.)

 

 

Sur la Rivière-au-cœur et sur un de ses coteaux élevés, qui domine toute cette région, il y a une curiosité géologique assez importante. Au sommet de la colline, se trouve une grande pierre, plate et unie comme une table, surnommée Record-rock. Elle porte distinctement les empreintes de pieds d'hommes et d'enfants, des pistes d'ours, de bisons, de cerfs, de chevreuils et de cabris, toutes entremêlées confusément. La tradition des Arrikaras, ou Riccaries, c'est-à-dire, le peuple primitif, nous parle d'un déluge qui a couvert toute la région; et ce roc, c'est l'endroit où l'homme et l'animal, oubliant toute animosité et toute frayeur, sympathisaient dans le danger commun; c'est là que tous ont trouvé le salut dans le déluge, pour se séparer ensuite au départ des eaux, chacun de son côté, se rendre à ses anciennes habitudes et besognes, repeupler de nouveau la terre désolée et s'y multiplier.

 

La Rivière-au-boulet-de-canon est remarquable par ses nombreuses boules de pierre de toutes les grandeurs, d'où elle tire son nom. Ces boules remplissent les hautes côtes rocheuses près et au-dessus de son embouchure à plusieurs milles de distance. C'est encore une curiosité à définir et à expliquer pour un géologue. Il y a de petites boules de la grosseur d'une bille, et d'autres graduellement plus grosses, jusqu'à des boulets qui pèsent 200 livres.

 

Le long de la rivière, un grand nombre d'éminences portent des noms qui rappellent des souvenirs. Telle est la butte de la Tête-de-cheval.

 

Une crue d'eau, aussi subite qu'imprévue, dans la Roche-Jaune et d'autres rivières venant du sud, souleva la glace du Missouri, et la brisa en gros glaçons, forts et serrés. La crue eut lieu dans une nuit obscure et pendant l'hiver. Ces glaçons formaient une formidable digue, dans un détour de la rivière et au bas d'un grand camp indien. La digue s'étendait sur chaque bord jusqu'aux coteaux élevés qui terminent les terres basses et alluviales. Cette gorge glaciale, augmentée de plus en plus par les glaçons et l'immense crue d'eau, s'élevait à une hauteur de quarante pieds, jusqu'à ce qu'enfin la digue, barrière formidable du Missouri, céda à la masse d'eau qui s'y fraya un passage aussi impétueux qu'il était irrésistible. Un grand nombre d'Indiens périrent dans les flots, avec tous leurs effets et tous leurs chevaux. Ce fut l'affaire de peu d'heures. Les eaux furibondes de la nuit emportant les gros et durs glaçons, le lit de la rivière avait repris son calme ordinaire avant l'aurore. La vallée où cette effrayante et déplorable scène eut lieu a longtemps retenti des cris et des pleurs des pauvres et malheureux Sauvages échappés au naufrage; et longtemps après elle a porté les marques de leur grand deuil.

 

Quelques buttes, par leurs formes, ressemblent à des animaux ou à des oiseaux, et en portent les noms; entre autres, la Tête-de-l'aigle et

la Butte-du-veau.

 

La butte de Wanité rappelle le souvenir de ce chef renommé, qui fut toujours heureux à la chasse et à la guerre. Il avait élevé un jeune corbeau, son petit favori, ou esprit familier et tutélaire, selon le calendrier des Sauvages. L'oiseau suivait au vol le chef dans toutes ses expéditions, et c'est à lui qu'il attribuait sa bonne fortune et ses succès. Le corbeau partait et revenait selon son bon plaisir, et faisait souvent une absence d'un ou deux jours. A chaque retour, le chef l'observait de près. Il interprétait à ses compagnons les cris et les gestes de son petit favori. « L'oiseau avait découvert des animaux, ou bien il avait vu du monde. »   Lorsqu'on levait le camp, le corbeau prenait son essor, et la bande suivait la direction qu'il indiquait. De pareilles historiettes sont assez communes parmi les Indiens, et ils les racontent comme des faits avérés. J'ai cru pouvoir vous en citer une de leur façon.

 

Vis-à-vis de l'ancien Fort-de-Clark, sur le Missouri, vous apercevez, dans le lointain, la butte de l'Ours-Blanc. C'est le nom d'un chef arrikara, qui avait coutume d'y pratiquer ses jeûnes rigoureux et ses macérations corporelles. Il y allait, chaque année, dans certaines saisons, ou encore avant de partir pour la guerre ou pour la chasse. L'Ours-Blanc y passait des journées entières sans prendre la moindre nourriture. Il se coupait une jointure de doigt, se faisait passer des cordes de cuir dans de larges incisions taillées au vif sous l'omoplate ou à la poitrine, y attachait une ou deux têtes de buffles et les traînait à près d'un mille de distance jusque sur le sommet du coteau. Dans une de ces circonstances, il fut surpris et tué par ses ennemis.

 

La tribu entière s'adonne aux pratiques des macérations les plus austères. On y trouve peu d'hommes avancés en âge qui n'aient fait le sacrifice de toutes les jointures des doigts et qui ne soient couverts de cicatrices sur toutes les parties charnues du corps. On excepte toujours les deux doigts nécessaires pour tirer l'arc et décharger le fusil.

 

Ces pauvres malheureux sont encore plongés dans les pratiques les plus superstitieuses du paganisme. Toutefois, à chaque occasion qui se présente, ils implorent le secours de la Robe-noire, pour venir instruire leurs enfants dans la véritable voie du salut. J'espère que ce bonheur leur sera accordé bientôt et qu'ils deviendront de bons enfants de Dieu, dignes des premiers temps du christianisme. Dans quelques jours, je me trouverai au milieu d'eux, et je me propose d’y rester quelque temps pour m'occuper de leur instruction.

 

A la distance de 220 milles de l'embouchure de la Roche-Jaune, sur une côte élevée d'un grand et beau plateau, se trouvent les trois tribus réunies des Arrikaras dont je viens de vous entretenir, des Gros-Ventres ou Hedâtza ¹ et des Mandans. Ils sont au nombre d'environ 3,000 âmes, réunies dans un seul et grand village permanent. Leurs maisons sont couvertes de terre, et ressemblent à des monticules d'une élévation de 25 à 30 pieds. La lumière et la fumée entrent et sortent par une ouverture ronde laissée au sommet.

 

¹ Ou Gens de Saules.

 

 

Quoique ces tribus parlent différentes langues et que chacune ait sa terre propre, les dangers communs de la part des formidables Sioux, qui leur font une guerre d'extermination, les ont forcés à unir leurs forces pour se mettre sur la défensive et se protéger mutuellement.

 

La tribu des Gros-Ventres et celle des Corbeaux ont la même origine. Une bagatelle, ou une légère dispute sur la possession de la carcasse d'un buffle tué sépara le camp en deux. Les Corbeaux gagnèrent les terres de la Roche-Jaune et des Côtes-Noires.

 

Les Mandans et les Winnebagoes, à en juger par la ressemblance des deux langues, semblent sortir de la même souche. Les deux tribus n'ont aucune tradition à ce sujet.

 

Les Arrikaras et les Pawnees parlent la même langue et se sont séparés pour un simple refus fait par le chef de l'une des tribus à celui d'une autre tribu. Celui-ci demandait des nerfs pour réparer ses souliers et ses habits; sur le refus qu'il reçut, il partit et s'avança, avec sa bande, très avant dans le désert. Les deux branches de la nation ne se sont jamais rencontrées depuis.

 

Les Assiniboins sont des descendants directs des tribus siouses. Voici ce qui les sépara. C'est encore le buffle qui était la pomme de discorde. Dans une chasse commune, un grand nombre d'animaux furent abattus. Les vieillards, les femmes et les enfants les dépecèrent. Chaque famille a sa marque et reconnaît la flèche de ses chasseurs. Deux femmes, les épouses de deux chefs, réclamaient la même vache et se disputaient sur la marque de la flèche, que chacune assurait appartenir à son mari. Comme d'ordinaire, des paroles elles en vinrent aux cheveux, qu'elles s'arrachèrent, aux coups de poings et de dents, aux égratignures. L'une arrangea l'autre de la manière la plus pitoyable. Sur ces entrefaites, les deux chefs arrivent à la fois sur ce champ de bataille. A la vue des figures tristes et lacérées de leurs chères moitiés, chacun prend parti pour la sienne. Les voilà mêlés, eux aussi, dans la grande querelle. La dispute devint générale et finit par un combat général, qui laissa des morts et des blessés. La bande des Assiniboins eut le dessous et se sépara des autres. Depuis lors, ils ne se rencontrent guère qu'en ennemis acharnés jusqu'à la mort.

 

A partir de la rivière Sheyenne jusqu'au fort Rendall, distance de 320 milles, la physionomie du pays, sur les deux bords du Missouri, est d'une monotonie qui souvent accable et fatigue la vue. Les pointes de bois y sont rares, et, si l'on excepte quelques bas-fonds, le terrain y est en général sec et aride. Les fortes bandes de bisons, les cabris et les chevreuils qu'on y aperçoit de temps en temps et de loin en loin, semblent alors animer le triste désert, et lui prêter un intérêt passager. Otez les animaux, et pendant des jours et des semaines on ne voit qu'une interminable suite de plateaux, de coteaux et de collines, tous alignés, comme une longue file de frères et de sœurs, portant les mêmes types.

 

J'ai traversé ces parages dans les quatre saisons de l'année. J'ai vu ses prairies au printemps, couvertes d'un souple et riche manteau de verdure, s'inclinant et se remuant à toute brise et à tout vent; émaillées de fleurs variées et de toutes les couleurs. A chaque courbe ou déviation de la rivière, on retrouve la même prairie, les mêmes coteaux et collines, tous sur le même modèle et dans la même forme, et, malgré leur monotonie, toujours beaux et agréables. Je les ai vus après que le brûlant soleil de l'été avait transformé le beau vert en un jaune grisâtre, et que la souple tige était devenue dure, sèche et crispée, n'attendant que la mèche d'un imprudent chasseur ou un éclair pour devenir la proie des flammes. Ces aspects sont fatigants pour la vue. J'ai vu ces parages en feu dans le jour. Le soleil semblait étouffer la flamme, tandis que des nuages de fumée s'élevaient au-dessus de tous les coteaux et de toutes les collines et bas-fonds, jusqu'à ce que toute l'atmosphère en fût obscurcie. La nuit, la scène est bien différente. La colonne de fumée devient une colonne de feu. On voit du feu sous toutes les formes. Ici, ce sont des flambeaux solitaires et des flammes serpentant de branche en branche; là, c'est un mur mouvant, une longue, ligne de feu, qui s'allonge, s'avance et dévore tout ce qui se trouve sur son passage. J'ai vu ces endroits, après que le feu les avait balayés, sans laisser la moindre verdure. Ces plateaux, ces prairies, ces coteaux et ces collines offrent alors le spectacle d'une bien triste désolation et font mal à la vue. Les neiges de l'hiver viennent enfin couvrir d'un linceul toute cette nature. C'est là sa dernière et sa plus triste image, image fidèle et constante, au reste, de toutes les choses passagères et terrestres.

 

De la Sheyenne à l'embouchure de la Plate, il y a 800 milles. On passe successivement vingt-trois rivières. Les principales sont : la Rivière-blanche, au sud, qui a 300 verges de largeur à son embouchure; l'Eau-qui-court, au sud; la Rivière-à-Jacques, au nord; et la Grande-Siouse, au nord; elle a une largeur de 110 verges. La Plate ou Nébraska, au sud-ouest, a une largeur de 600 verges à son embouchure. Sa distance de celle du Missouri est de 716 milles. Son lit est un sable mouvant, jusque loin au-dessus de ses deux grandes fourches. Elle est large et peu profonde. Elle arrose une région immense et lui sert d'égout.

 

La Plate a ses sources dans les Côtes-noires, les Montagnes-au-vent, les Montagnes-Rocheuses et les Montagnes-du-Parc du nord et celui du milieu. On suit sa grande vallée et celles de plusieurs de ses tributaires pour se rendre aux mines du Colorado, dans le bassin du lac Salé, parmi les Mormons, aux Montagnes-Rocheuses. De là, on se rend, par d'autres embranchements de routes, dans le Nevada, l'Utah, la Californie, l'Orégon, les territoires de Washington, d'Idaho et de Montana. La Plate est devenue la Porte dorée, ou le grand chemin aux mines d'or de ces divers pays.

 

La Rivière-blanche sort des Côtes-noires, c'est le grand égout des Mauvaises-Terres de l'intérieur. J'en ai donné la description dans une lettre d'ancienne date.

 

La rivière de l'Eau-qui-court, ou Niobrarah, doit son nom à son courant rapide. Elle aussi sort des Côtes-noires, et prend sa plus haute source dans le pic élevé, de la Peau-crue, dans les parages du Fort-Laramée. Elle traverse la région stérile et sablonneuse, appelée Sand Hills.

 

La Rivière-à-Jacques et la Grande-Siouse ont leurs sources dans une suite de lacs et de hauts coteaux de prairies, dans la même région du lac Wini-Wakan, ou lac du Diable, au 48e degré de latitude nord.

 

La butte la plus remarquable dans l'espace indiqué est celle de l'Oiseau-noir, grand chef de la tribu des Omahas, à 177 milles au-dessus de la Plate. Comme Tchatka parmi les Assiniboins ¹, il s'est fait la terreur de son peuple. L'Oiseau-noir prétendait avoir reçu du Grand-Esprit le pouvoir de vie et de mort sur toute sa nation. Ce pouvoir consistait simplement en une certaine quantité d'arsenic qu'un Blanc lui avait procurée. Le complice criminel tomba le premier dans le piége du chef barbare, qui voulut conserver pour lui seul le secret de sa terrible médecine. Il a empoisonné la plus grande portion de sa tribu, et, comme Tchatka, il a mis fin à ses propres jours. J'ai donné l'histoire de l'Oiseau-noir dans le premier volume de mes lettres.

 

¹ Voir les Précis Historiques, 1855, p. 430 : Histoire de Tchatka.

 

 

De la rivière Plate à l'embouchure du Missouri, il nous reste 716 milles à parcourir. Cet espace renferme 32 rivières, qui viennent lui payer le tribut de leurs eaux. Voici les principales : le Nishnebotany, au nord; le grand et le petit Nemaha, au sud; le Nodowa, au nord; le Kansas, au sud. La largeur du Kansas, à son embouchure, est de 235 verges. Il est navigable pour des bateaux à vapeur à plusieurs centaines de milles. La Rivière-grande, au nord, a une largeur de 190 verges. L'Osage, au sud-ouest, a une largeur de 397 verges et est navigable à une longue distance. J'en ai parlé dans mes lettres. La Gasconade et la Moreau la suivent de près, sur le même bord. J'ajouterai la dernière petite rivière ou creek, l'Eau-froide, qui vient payer son tribut au Missouri, à une petite distance de l'embouchure, parce que c'est elle qui arrose la charmante terre de Saint-Stanislas, où se trouve le noviciat de la Compagnie de Jésus du Missouri.

 

Les tributaires qui portent un nom et qui paient tribut au Missouri, sont au nombre de 123. Le nombre des îles situées entre le Fort-Benton et l'embouchure du Missouri est de 219.

 

De l'embouchure du Missouri aux sources de ses trois fourches supérieures, on peut compter 3,700 milles. Ajoutez-y 1,253 milles, la distance de son débouché dans le golfe du Mexique, et vous aurez un parcours de 4,953 milles. Jusqu'à Benton, la navigation en bateaux à vapeur est de 4,253 milles. Son courant est rapide; son eau est jaunâtre et bourbeuse. Dans tout son cours, au printemps et en automne, les principaux obstacles à sa navigation sont les nombreuses battures, les bancs de sable et les chicots, contre lesquels les bateaux viennent frapper et où souvent ils trouvent le naufrage ou au moins de graves avaries. Les autres obstacles sont les rapides au-dessus de la Roche-Jaune, qui sont insurmontables lorsque les eaux sont basses. On ne trouve ni chutes, ni rochers dans toute la distance que je viens d'indiquer.

 

Les magnifiques prairies de terres alluviales qui bordent la rivière sont pour la plupart d'une fertilité extraordinaire, et composent ce qu'on appelle le Bassin du Missouri. Sous le rapport de la fertilité, on doit exclure une bonne portion de la partie supérieure de la rivière dans le voisinage des Montagnes, où la région est stérile et aride, sujette à de longues sécheresses et à de fréquentes gelées de nuit, qui détruisent les moissons. L'étendue totale du territoire arrosé par le Missouri et ses tributaires, jusqu'à sa jonction au Mississipi, est de 500,000 milles carrés.

 

La tâche que je me suis proposée est accomplie. Je n'ose me flatter d'avoir réussi, d'avoir fait honneur à mon sujet; mais j'ai, an moins, l'assurance d'avoir essayé de vous donner une idée de notre grande rivière américaine et de ses attributs, avec mes petits souvenirs et mes petites impressions. Il resterait, sans doute, beaucoup à ajouter, si l'on voulait entrer dans tous les détails; mais cela dépasserait les limites d'une lettre, déjà bien longue. J'ajouterai, en finissant, qu'à l'embouchure de la Plate, on se retrouve au milieu de la civilisation et du progrès. On ne cesse d'admirer, sur les deux bords de la rivière, une succession de belles villes et de beaux villages, des forges, des moulins, des fabriques de différents genres. Tout tend à se perfectionner. Ce sont des manoirs nouveaux et d'antiques forêts, de vastes champs et de riantes prairies, avec d'innombrables troupeaux d'animaux domestiques. Tel est l'aspect, jusqu'à ce qu'on arrive au golfe du Mexique.

 

S'il y avait un procès entre le Mississipi et le Missouri, pour savoir à qui revient le droit d'appliquer son nom au grand fleuve, le Missouri l'emporterait. A l'endroit où les deux rivières s'unissent, il est plus large que son compétiteur. C'est le Missouri qui est le plus long; il dépasse l'autre de plus de 2,000 milles; c'est lui qui fournit la plus grande abondance d'eau; c'est lui enfin qui donne au grand fleuve, son courant, sa couleur, ses eaux saines et bienfaisantes et tous ses autres attributs. Le nom est resté au Mississipi, parce que, lors de sa découverte, le Missouri était encore inconnu. Le P. Marquette n'a fait que le noter ¹.

 

¹ Voir dans les Précis Historiques, 1859, p. 133, 51e lettre du P. De Smet : Découvertes des missionnaires, et Tombeau du P. Marquette.

 

 

Un mot encore sur les animaux et les tribus qui habitent le Haut-Missouri. C'est vraiment le paradis du chasseur. Des troupeaux innombrables de bisons parcourent encore les plaines. L'ours gris et ses confrères, le noir et le brun, peuvent se rencontrer partout dans les broussailles des forêts. On y voit la grosse-corne dans les endroits escarpés; le cabri dans la haute plaine; les chevreuils à queue noire et à queue blanche dans les prairies ouvertes et les clairières des forêts; l'orignal dans les vallons; on rencontre les chèvres ou moutons blancs dans les parages des neiges perpétuelles. Partout fou aperçoit les gîtes du blaireau, du renard, du méphitis ou bête puante, du loup, du carcajou, de la panthère, du chat sauvage, du lièvre, du lapin, des écureuils et des petits chiens des prairies. Le castor existe encore en grand nombre sur le Missouri et sur tous ses tributaires supérieurs; la loutre, le rat musqué et le porc-épic s'y rencontrent. Ajoutez à tout cela une liste de volatiles : les cygnes, les pélicans, les grues, les outardes, les canards, les coqs et les poules des prairies, les bécassines et les tourterelles; et dites-moi s'il n'y a pas de quoi faire venir l'eau à la bouche d'un amateur de la chasse !  Au moment où j'écris ces lignes (4 juin), les chasseurs du bateau rapportent les dépouilles de trois bisons, de quatre cabris, d'un cerf et d'un lièvre.

 

Voici les tribus indiennes qui habitent le Haut-Missouri et ses eaux : les Serpents et les Banacs occupent les Côtes-noires et les sources des Trois-Fourches; les Pieds-noires sont à la base est des Montagnes-Rocheuses et jusque dans le territoire anglais; les Corbeaux occupent la Roche-Jaune et la base des Côtes-noires; les Assiniboins parcourent le désert entre le Missouri et la Rivière-rouge du nord; les Arrikaras, les Gros-Ventres et les Mandans occupent les terres du Missouri sur les deux bords, entre les rivières Sheyenne et la Roche-Jaune; les Sioux, la nation la plus nombreuse, occupent un immense territoire, depuis les confins du Haut-Canada au nord et à l'ouest, jusqu'aux Côtes-noires : les Winnebagoes occupent une petite réserve au grand détour du Missouri; les Poncahs, les Omahas, les Ottos, les Missouries et les Pawnees ont aussi leur réserve particulière; les Sheyennes et les Rappalios parcourent les hautes fourches de la Plate et une grande portion du Colorado.

 

Je vous envoie mon brouillon que vous tâcherez, mon cher Père, de débrouiller. Le temps me manque pour le transcrire. Je suis près du Fort-Berthold, où je devrai m'occuper à l'instruction de trois tribus réunies dans un seul grand village, avides d'entendre la parole du Grand-Esprit. La besogne ne m'y manquera assurément pas, pendant que j'y attendrai l'occasion de me rendre parmi les tribus siouses.

 

Veuillez me rappeler au bon souvenir de mes chers confrères en Jésus-Christ à Bruxelles. Priez pour moi.

 

Mon révérend et cher Père,

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.