VISITE AUX INDIENS
EN 1862
SOIXANTE-TROISIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
De la
série publiée dans les Précis Historiques.
Université
de Saint-Louis, février 1863.
(Lettre adressée à des bienfaiteurs de la
mission.)
Comme il l'avait fait l'année dernière, le
P. De Smet, au commencement du mois de mai de cette année 1863, s'est remis en
route pour visiter de nouveau les nombreuses et malheureuses tribus indiennes
des plaines de l'est des Montagnes-Rocheuses. Les dangers à courir sont plus
grands encore qu'ils n'étaient autrefois, à cause de la guerre que les sauvages
païens du nord-ouest font aux États-Unis. En attendant que le courageux
missionnaire donné quelques détails sur cette nouvelle excursion, nous
publierons ceux qu'il a envoyés à des bienfaiteurs de sa mission, sur sa visite
faite aux Indiens dans le courant de l'année 1862.
Au commencement
de mai 1862, je partis de Saint-Louis, par le Missouri, sur un vapeur en
destination pour le fort Benton, dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses. La
distance à parcourir était de plus de mille lieues. La rivière était alors à
pleins bords, et le courant que nous avions à surmonter exigeait une grande
force. Le bateau mit six semaines à faire le trajet.
En différents endroits,
nous rencontrâmes des camps indiens, plus ou moins nombreux, assis sur le
rivage du fleuve. On s'y arrêta pour distribuer aux sauvages les annuités et
les dons du gouvernement. Je saisis ces moments précieux pour aller les visiter
dans leurs cabanes ou tentes, faites de peaux de buffles. Dans toutes ces
heureuses occasions, je passais mes journées et mes nuits au milieu d'eux.
Partout j'étais le bienvenu. Le calumet de paix en main, les sauvages venaient
à ma rencontre avec le plus grand empressement, et me recevaient avec une bonté
cordiale et naïve. Je viens de nommer le calumet de paix; ce mot mérite
une petite explication.
I
Le calumet, que
les Lenni-Lennapi appellent aussi hobowakan, est la pipe du sauvage, et
l'objet auquel les Indiens tiennent le plus. L'homme qui n'en possède pas est
regardé comme bien pauvre, bien misérable.
Le calumet est
orné de tout ce que le sauvage a de plus précieux; souvent il est sculpté avec
goût. Dans toutes les cérémonies des tribus indiennes, il n'y a rien d'aussi
emphatiquement caractéristique que la façon de fumer; c'est le commencement et
la fin de toutes celles de leurs actions auxquelles les sauvages attachent
quelque importance. Partout où on les rencontre dans le désert, même lorsque la
faim les presse, la première chose qu'ils demandent c'est le sama, ou
tabac.
La coutume de
fumer est, sans doute, très ancienne. Quant aux sauvages, il semble que rien
n'entre plus dans leurs habitudes. Pour les autres peuples, j'ignore quel a été
le commencement de cet usage. On n'en trouve aucune trace dans les
Saintes-Écritures.
Hérodote ne fait
aucune mention de la pipe ni de la coutume de fumer. Ce silence ne semble-t-il
pas indiquer qu'elle est venue des Américains ?
A cet argument négatif nous pouvons en ajouter un positif. Après la
découverte de l'Amérique, en 1560, Nicot est le premier qui ait introduit le
tabac et son usage en France; de là le nom de nicotiana.
D'après une
ancienne tradition des Lenni-Lennapi, ou le premier peuple, surnommé les
Delawares, ils reçurent le calumet de la paix et de la fraternité, dans la 20e
lune de leur existence comme tribu. Voici ce que disent les anciens, ou
conservateurs de la tradition nationale, sur l'occasion à laquelle le calumet
leur fut présenté :
« Loin vers le
Nord existait une nation puissante. Leurs guerriers étaient aussi nombreux que
les troupeaux innombrables de buffles dans les vastes plaines de l'Ouest; leurs
wigwams, ou loges de peaux, s'étendaient à perte de vue sur les bords de leurs
beaux lacs et de leurs belles et grandes rivières. Le Manitou, ou Esprit
tutélaire, dont la voix (le tonnerre) retentit dans les nues, et que le vent
porte sur ses ailes pour le répandre partout, se fit entendre à toute la grande
nation et lui annonça qu'une nation rivale, les Lenni-Lennapi, était en
possession de tout le pays des forêts et des plaines qui s'étend de la Grande-Eau
(l'océan Atlantique) jusqu'aux Grandes-Montagnes où chaque jour le soleil va
prendre son repos. A cette voix, toute la nation se leva en masse, et le
grand-conseil fut aussitôt réuni pour délibérer sur le danger pressant qui
semblait les menacer. On résolut d'envahir le pays des Lenni-Lennapi avec un
parti puissant des meilleurs guerriers, décidés à faire festin des cœurs de
leurs adversaires, on à les pousser vers la Grande-Eau, et les y faire
périr. »
Au milieu des
préparatifs pour l'expédition guerrière, un grand et bel oiseau, d'une
blancheur éclatante, se montra pour la première fois. Il prit son essor d'une
forêt voisine, plana dans les airs et vint se reposer, les ailes étendues,
au-dessus de la tête de la fille unique du Grand Chef. Au même instant, elle
entendit une voix qui lui parla au fond du cœur et lui dit : « Rassemblez
tous les guerriers; faites-leur connaître que le cœur du Grand-Esprit est
triste et couvert d'un épais et sombre nuage, parce qu'ils veulent boire le
sang de ses premiers enfants, les dieux de toutes les tribus. Pour apaiser la
colère du Maître de la vie et pour renouveler la joie de son cœur, tous les
guerriers se laveront les mains dans le sang d'un paon. Ensuite chargés de
présents, le hobowakan en main, ils viendront se présenter à leurs
dieux; ils distribueront leurs présents et fumeront ensemble le calumet de la
paix. Ce calumet sera présenté au Grand Chef des Lenni-Lennapi comme gage de la
paix et de la fraternité qui doit les réunir à jamais. »
Telle est la
petite tradition sur l'hobowakan parmi les Lenni-Lennapi. Il préside à
toutes leurs réunions, à tous les conseils avec leurs voisins, à la
ratification de tous leurs traités, à toutes les fêtes religieuses, à tous les
festins d'amitié. Celui qui refuse de fumer le calumet est exclu de toute
participation à l'assemblée; il doit s'en retirer. Refuser d'accepter le
calumet quand il s'agit de deux différentes tribus, c'est une déclaration de
guerre; accepter le calumet, c'est toujours le signal de la bonne harmonie, de
la fraternité, de la charité mutuelle. Le calumet envoyé à l'étranger est
toujours une marque très distinguée de bienveillance, d'amitié, de paix. Dans
toutes les circonstances importantes où les Indiens se trouvent entre eux, ils
envoient les prémices ou premières bouffées du calumet au Grand-Esprit le Maître
de la vie, au Soleil qui les éclaire, à la terre et à l'eau qui les
nourrissent; ils dirigent ensuite une bouffée à chaque point du compas, et
implorent le ciel de leur rendre tous les éléments et tous les vents favorables
¹.
¹ Cette intéressante notice
était accompagnée du calumet qui avait présidé, c’est-à-dire, qui avait
été fumé, dans toutes les réunions de sauvages auxquelles le P. De Smet prit
part lors de son voyagé de 1858 et 1859. Cet hobowakan, qui a passé
d'une bouche à l'autre dans tous les conseils tenus au milieu de ces peuplades,
est un don offert au P. De Smet par le Grand Chef Charles Ite-êch-tsche,
ou La figure-coupée catholique, de la tribu des Jantons, parmi la nation
des Dacotahs, ou Sioux. Il l'a envoyé à une famille belge, bienfaitrice de sa
mission.
Après cette
digression sur le calumet, ou l'hobowakan, je reprends mon récit.
II
Les sauvages
venaient donc à ma rencontre, le calumet de paix en main. Ils assistaient à mes
instructions avec la plus grande assiduité et avec la plus profonde attention.
Ce qui était surtout touchant, c'était de voir accourir ces pauvres mères
indiennes, portant sur les bras ou sur le dos, ou traînant à la main leurs
petits enfants, et me priant de les bénir et de les offrir au Grand-Esprit,
c'est-à-dire, de les régénérer dans les saintes eaux du baptême. Aussi ai-je eu
la grande consolation, dans mes différentes rencontres et visites, de baptiser
au delà de 900 petits enfants, et un grand nombre de malades et d'adultes.
La petite
anecdote suivante, qui se rapporte aux derniers baptêmes, ne sera pas sans
quelque intérêt. Je me trouvais au milieu d'une bande de Sioux-Jantons. Je
venais d'en baptiser plusieurs. L'obscurité de la nuit survint, et j'étais sur
le point de me retirer dans mon logis, lorsque, à une certaine distance, je vis
un objet se remuer et se traîner le long du sol. Dans le doute, je voulus
savoir quel était cet animal, ou cette masse mouvante. En m'approchant, je fus
surpris de voir une pauvre vieille sauvagesse, percluse des mains et des pieds.
Elle avait appris que le Robe-noire était arrivée et baptisait les petits
enfants dans le camp; désireuse de recevoir, elle aussi, le baptême, elle
s'était traînée depuis sa loge, à une grande distance. Me voyant, la pauvre
femme élevait ses deux mains percluses et s'écriait : « O mon Père,
prends-moi en pitié ! Moi aussi, je veux
être l'enfant du Grand-Esprit. Oh !
verse-moi de l'eau sur le front, et prononce les saintes paroles. Les
Blancs m'appellent Marie. C'est le nom de la Bonne et Grande Mère qui
est au ciel. Après ma mort, je désire aller rejoindre ma bonne Mère
! » J'instruisis la pauvre
Indienne. Marie reçut le baptême avec les sentiments les plus pieux et dans des
transports de joie et de bonheur.
Des maladies
contagieuses désolent souvent nos pauvres tribus sauvages. Un grand nombre de
personnes sont mortes, depuis l'été dernier, et jouissent déjà du bonheur des
élus.
Les tribus
indiennes que j'ai visitées en dernier lieu appartiennent principalement à la
nation des Pieds-noirs, des Corbeaux, des Assiniboins, des Minataries, des
Riccaries, des Mandons et des Sioux. Cette dernière nation est considérée comme
la plus nombreuse des pleines; elle compte de 30,000 à 40,000 âmes. Les
circonstances ne m'ont point permis, cette fois-ci, de pénétrer bien avant dans
leur pays, à cause d'un grand soulèvement de plusieurs de leurs bandes dans le
nord-ouest contre les Blancs. On les dit très cruels; les massacres ont été
terribles et affreux. Ces ravages se sont étendus principalement le long des
frontières du Wisconsin et du Minnesota. Un grand nombre ont été fait
prisonniers par les troupes américaines; trente-huit ont été pendus. Avant
l'exécution, trente-deux ont demandé le baptême à un prêtre qui se trouvait
dans l'endroit. Je ferai, cette année, un nouvel effort pour pénétrer dans leur
pays, et j'espère que ce sera avec plus de succès.
Arrivé au pied
des Montagnes-Rocheuses, j'ai rencontré deux de nos Pères italiens, Giorda et
Imoda, qui se sont établis parmi les tribus des Pieds-noirs, tribus d'environ
10,000 âmes. La rencontre était imprévue de leur part; notre joie commune en
fut d'autant plus grande. Comme je m'y étais attendu, je trouvai mes chers
confrères pauvres et presque dépourvus de tout. Aussi, m'étais-je bien préparé
pour venir à leur secours, grâce à ce qui me restait d'aumônes obtenues en
Belgique. J'eus la grande consolation de leur procurer des ornements d'église,
obtenus de la zélée association de l’OEuvre des Églises pauvres, dont le
centre est à Bruxelles. De plus, je leur fournis des provisions de bouche en
abondance, des habillements, des couvertures de lit, des instruments de
charpenterie et d'agriculture, plusieurs charrues et deux waggons ¹. Ces
dignes et bons Pères, auxquels se sont joints deux Frères coadjuteurs,
travaillent, parmi les Pieds-noirs, avec un zèle et un courage infatigables.
Ils étaient à peine depuis six mois dans le pays, que le nombre de baptêmes
inscrits montait à plus de 700 enfants et adultes des Pieds-noirs. La mission a
été dédiée à l'apôtre saint Pierre.
¹ Sans doute charrettes.
La vue de cette
petite colonie, qui s'élève si admirablement dans ce désert lointain, était
pour moi un spectacle bien consolant : il montre ce que peut la grâce du
Seigneur sur des cœurs barbares et naguère si coupables; car les Pieds-noirs
sont considérés, parmi toutes les tribus du Grand-Désert, comme les plus
sauvages et les plus cruels ².
² Nous devons à l'obligeance du
P. De Smet un portrait photographié du Grand Chef des Pieds-noirs, appelé Apistotoko,
ou Père d'une grande famille. C'est un type remarquable et tout
exceptionnel. La figure de ce sauvage est presque carrée; elle tient du lion.
Apistotoko est en veste. Sa tête est ornée d'une espèce de turban surmonté de
plumes. Il est armé d'un bouclier, et d'un sabre court, plus large au sommet
qu'à la garde, et terminé sans pointe. (Note
de la rédaction.)
J'offris le saint
Sacrifice de la messe, en action de grâces, au milieu d'eux. Un chœur indien,
composé d'hommes, de femmes, de filles et de jeunes gens, chantait les litanies
de la sainte Vierge et des cantiques à la gloire de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
et à la louange de sa bonne Mère, que toutes les nations appellent Bienheureuse,
selon les belles paroles du cantique de Marie : Voilà que désormais je serai
appelée bienheureuse dans la succession de tous les siècles ! Tout se chantait dans la langue du pays. Un
bon nombre s'approchèrent dévotement de la Sainte-Table.
Depuis lors, j'ai
reçu des nouvelles de cette tribu, d'après lesquelles le nombre des chrétiens a
augmenté considérablement depuis ma visite.
J'ai le désir, si
les moyens et les circonstances le permettent, et avec la permission de mes
supérieurs, de commencer un nouvel établissement; ou une nouvelle mission près
de l'embouchure de la Roche-Jaune. C'est un endroit central, où plusieurs
tribus indiennes pourront convenablement venir voir les missionnaires, et
envoyer leurs petits enfants pour y recevoir une éducation chrétienne.
Malgré la guerre
dont nous sentons fortement les suites, les conversions sont partout très
nombreuses, surtout dans les hôpitaux desservis par les Sœurs de la Charité et
par d'autres religieuses. Dans les derniers mois, les PP. Damen et Smarius, au
Missouri, ont amené au bercail du Seigneur au delà de 150 protestants de toutes
les nuances. Des milliers de catholiques faibles, qui avaient abandonné la pratique
de leurs devoirs religieux depuis un grand nombre d'années, les ont repris et
se rangent avec édification parmi les enfants humbles et soumis de l'Église.
Ces deux Pères sont Hollandais; l'un est des environs de Breda; l'autre, de
Tilbourg.
III
Je ne puis
terminer cette lettre sans dire un mot des objets précieux dont l'Association
de l'Adoration perpétuelle et de l'OEuvre des Églises pauvres, établie à
Bruxelles, m'a si libéralement chargé. Les missionnaires des
Montagnes-Rocheuses et leurs chers enfants, les Indiens chrétiens, parmi
lesquels ces ornements ont été distribués, conserveront toujours, pour ces
associés, les sentiments de la plus vive reconnaissance. Ils ne cesseront
d'adresser au ciel leurs humbles et ferventes prières pour le progrès de la
belle œuvre de l'Association, pour le bonheur spirituel et temporel de
toutes les respectables Dames qui la composent, surtout les bienfaitrices de
Bruxelles. Pendant mon voyage de l'été dernier, dont je viens de donner le
récit, j'ai remis entre les mains du supérieur de la mission la précieuse
caisse d'ornements et de vases sacrés. Tout a été partagé scrupuleusement entre
les églises des différentes missions établies parmi les Pieds-noirs, les
Têtes-plates, les Kalispels, les Pends-d'oreille, les Koetenais, les
Cœurs-d'alêne, les Spokanes et les Skoyelpies ou Chaudières. Depuis ma visite,
j'ai reçu des nouvelles récentes, qui m'annoncent que six autres petites
églises sont en construction. J'ose donc faire un second appel à la générosité
des Dames de l'Association, dont la charité chrétienne n'a point de bornes, et
qui a déjà si généreusement pénétré jusque dans les Montagnes lointaines de
l'Amérique.
A l'imitation de
l'Association de Bruxelles, nos Pères s'occupent, en ce moment, à
établir l'adoration perpétuelle dans toute la partie des États-Unis où ils
peuvent avoir quelque influence, avec la grâce du Seigneur; ensuite l'OEuvre
des Églises pauvres sera rattachée à l'Association. La guerre, a
retardé l'exécution de ce beau et pieux projet.
Agréez, etc.
P.J. DE SMET, S.J.