A TRAVERS L'OCÉAN ATLANTIQUE
ET
LA MER DES ANTILLES JUSQU'À PANAMA
CINQUANTE-CINQUIÈME,
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Bruxelles,
12 mars 1861.
Mon révérend et
cher Père.
Ma dernière
lettre, insérée dans les Précis Historiques du 15 janvier et du 1er
février (pages 33 et 67), vous parlait d'un voyage d'environ seize mois,
pendant lequel j'avais accompagné, en qualité d'aumônier, une armée des
États-Unis chargée de deux expéditions : l'une contre les Mormons et l'autre
contre les Sauvages. Je vous ai donné quelques détails sur la première, en vous
racontant ma course de trois mois à travers le nouveau Kansas; et je
vous ai promis sur la seconde des détails qui compléteront mon récit de 5,000
lieues de chemin. Voici le commencement de ce second trajet. Après avoir
brièvement indiqué la cause de la guerre des États-Unis contre les Sauvages de
l'Ouest, je vous ferai voyager avec moi, dans cette lettre, à travers l'océan
Atlantique et la mer des Antilles, jusqu'à l'isthme si célèbre de Panama.
A mon retour de
Saint-Louis, au commencement de septembre 1858, je voulus résigner la charge
d'aumônier de l'armée que j'avais remplie dans l'expédition d'Utah. Le ministre
de la guerre ne jugea pas à propos d'accepter ma démission, par suite de
nouvelles difficultés qui venaient de surgir à l'ouest des Montagnes-Rocheuses.
I.
-- Cause de la guerre des États-Unis contre les Sauvages de l'Ouest.
Les tribus
indiennes avaient formé contre les Blancs une coalition puissante; elles
avaient surpris le colonel Steptoe et lui avaient tué deux officiers et
plusieurs soldats, et on était enfin à la veille d'un soulèvement général dans
toutes ces contrées. Ces bruits n'étaient malheureusement que trop fondés. Neuf
tribus étaient déjà entrées dans la conjuration; c'étaient les Palouses, les
Yacomans, les Skoyelpies, les Okinaganes, les Spokanes, les Cœurs-d'alênes, les
Kalispels, les Koetenais et les Têtes-Plates. Ces pauvres sauvages, autrefois
si paisibles, surtout ceux des quatre dernières tribus, avaient d'abord conçu
de grandes inquiétudes au sujet des incursions fréquentes que les Blancs
venaient faire sur les terres au sud et à l'ouest des territoires de Washington
et d'Orégon; de l'inquiétude, les Indiens étaient bientôt passés au dépit et à
la colère, surtout lorsqu'ils virent ces aventuriers s'emparer des sites les
plus avantageux et s'établir en maîtres dans les contrées les plus fertiles,
tout cela au mépris de leurs droits et sans le moindre accord préalable.
Les sauvages des
montagnes surtout avaient pris l'alarme et résolu de refouler les Blancs, ou du
moins de s'opposer à leurs envahissements progressifs. Bientôt des bandes
indiennes se forment çà et là; elles se réunissent, s'exercent, et voilà qu'en
peu de jours elles ont déjà organisé un corps de 800 à 1,000 guerriers. Leur
coup d'essai fut pour eux une grande victoire; à leur avis, rien n'y manquait,
car ils avaient non-seulement chassé l'ennemi, mais ils lui avaient enlevé tout
son train et toutes ses provisions. La retraite précipitée des Américains leur
paraissait même une fuite honteuse. Rien cependant n'était plus naturel,
puisque le brave colonel Steptoe, ne soupçonnant pas même cette prise d'armes,
n'avait en ce moment avec lui qu'une compagnie de 120 hommes, en route pour
maintenir la tranquillité à Colville. Enivrés de ce premier succès, les Indiens
se croyaient invincibles et capables de tenir tête à toute l'armée des
États-Unis.
De son côté, le
gouvernement de Washington jugea la chose suffisamment grave pour qu'il fût
prudent de la remettre entre les mains du général Harney. Cet officier
supérieur s'était illustré en maintes occasions dans les guerres indiennes, aux
Florides, au Texas, au Mexique et dans les plaines du Missouri. Il désira
m'emmener avec lui dans sa lointaine expédition, et, à sa demande expresse, le
ministre de la guerre m'en fit l'invitation. Je m'assurai de suite de
l'approbation de mes supérieurs, et je consentis à continuer ma charge
d'aumônier dans la nouvelle armée. J'espérais rendre, en cette qualité,
quelques services aux hommes de l'expédition et surtout aux tribus indiennes
des montagnes; j'avais aussi le plus grand désir de me trouver au milieu de mes
confrères dans les conjonctures difficiles que la guerre allait sans doute leur
créer.
II. -- Voyage depuis
Saint-Louis, par l'océan Atlantique et la mer des Antilles, jusqu'à l'isthme de
Panama.
Le 15 du même
mois de septembre, je quittai Saint-Louis; par le chemin de fer central; en 50
heures, j'avais parcouru 11,000 milles' et j'étais à New-York. J'y eus bientôt
pris tous mes arrangements, et dès le 20 j'étais embarqué, avec le général et
son état-major, sur le bateau à vapeur l'Étoile de l'Ouest. Notre
premier but était Aspinwal, petite ville au nord de l'isthme de Panama, à
environ 2,000 milles de New-York. Cette distance fut franchie en huit jours et
quelques heures. C'était l'époque de l'équinoxe; nous eûmes donc
l'accompagnement obligé de gros coups de vent, de bourrasques et de quelques
petites tempêtes; surtout entre les îles dangereuses de Bahama.
Rien d'extraordinaire, du reste, si ce n'est les physionomies des nombreuses
victimes de l'inexorable Neptune, autrement dit mal de mer. A cela près,
la traversée fut très heureuse; aucun cas sérieux de maladie ne s'est manifesté
à bord, ce qui est bien rare sous les tropiques. Les passagers étaient au
nombre de 640, se rendant pour la plupart en Californie, ce grand Eldorado de
l'Ouest. Voici la route suivie par notre vapeur; vous la tracerez facilement
sur la grande carte américaine.
Nous avons passé
au milieu des îles Lucayes ou Bahama. On en compte environ six cents, y compris
celle de Guanahami, le San-Salvador, première terre que Colomb découvrit en
1492. Nous avons côtoyé les îles Longue, Croche et Fortunée; nous avons pu
admirer le point Mays, à la partie orientale de l'île de Cuba, et nous
apercevions en même temps le cap de Saint-Nicolas et d'autres pointes de
Saint-Domingue. Après quoi nous sommes passés en vue de la Jamaïque, et nous
voici enfin dans la mer des Antilles, dont l'étendue est, du nord au sud, de
1,600 milles. Bientôt Aspinwal nous apparaît à peu de distance de Porto-Bello.
Cette ville ne
date que de cinq années environ; elle ne peut manquer d'acquérir une grande
importance sous le rapport commercial; le passage des émigrants, dont la
plupart vont en Californie, forme actuellement la cause principale de sa
prospérité. Sa population appartient à différentes races, à partir du blanc le
plus pur jusqu'au noir foncé des plus beaux nègres, et en passant par les
diverses nuances des peuples indiens. Une partie de la ville est marécageuse,
ce qui doit la rendre malsaine; mais on aura bientôt remédié à ce grave
inconvénient.
La largeur de
l'isthme de Panama est de 36 milles; la voie ferrée qui relie les deux mers en
a 47. Ce chemin de fer peut être cité comme une merveille, tant l'entreprise en
a été hardie et l'exécution heureuse. Il traverse d'épaisses forêts et
rencontre une belle rivière, sur laquelle est jeté un pont de la plus solide
construction. C'est, en un mot, une œuvre gigantesque, qui a dû coûter des sommes
énormes. Que d'ouvriers européens, attirés par l'appât du gain, sont accourus
sous ces brûlants climats à la recherche de la fortune et n'y ont trouvé que la
mort!
On ne rencontre
dans toute la traversée que deux ou trois petits villages, consistant en
quelques pauvres cabanes de joncs et de roseaux. Les enfants y sont à peine
vêtus; les grandes personnes se couvrent, mais très légèrement. Leur nourriture
consiste principalement en légumes et en fruits, qui sont d'une extrême
abondance et s'obtiennent presque sans culture.
Autrefois, pour
atteindre l'autre rivage, il fallait cheminer à pied ou à cheval pendant trois
ou quatre jours, et alors que de privations et de difficultés de tout genre
! aujourd'hui, en moins de trois heures,
vous êtes mollement transporté d'Aspinwal à Panama.
Pendant ce court
trajet, j'ai admiré une charmante petite fleur, dont le fond est blanc et les
pétales pourprés. Elle ressemble, à s'y méprendre, à une toute petite colombe
aux ailes déployées. La tête, les yeux, le bec, rien n'y manque, sauf une
patte. Les Espagnols l'ont nommée, avec beaucoup de justesse, la Fleur du
Saint-Esprit.
En fait de
fleurs, de plantes, d'arbres, ce pays est on ne peut plus remarquable; la
végétation y est vraiment extraordinaire. Quel vaste champ, à peine exploré,
pour un botaniste zélé et audacieux !
La
Nouvelle-Grenade occupe le nord-ouest de l'Amérique méridionale, entre l'océan
Pacifique et la rivière d'Orinoco. L'isthme de Panama en fait partie, ainsi que
toutes les contrées qui s'étendent vers l'ouest jusqu'à l'Amérique centrale.
Les Andes courent le long de la côte occidentale et se divisent au midi de la
république en trois parties. A l'est des montagnes se déroulent de vastes
plaines, qui abondent en chevaux et autres animaux domestiques. Le climat et
les produits de la Nouvelle-Grenade varient suivant le degré d'élévation du
sol; le froment, l'orge et les fruits propres aux zones tempérées s'obtiennent
dans les parties supérieures, tandis que, vers les côtes de la mer et dans les
parties basses, on trouve en abondance les plus beaux produits des régions
tropicales.
Le commerce n'y a
pas encore pris une bien grande extension; il se fait principalement avec les
États-Unis et l'Angleterre. On exporte le sucre, le cacao, le coton et les
peaux; il y a des mines d'or, d'argent, de platine et de cuivre, mais elles
sont peu abondantes. Les routes sont très rares dans les districts montagneux;
si le voyageur, qui veut les visiter, a le gousset bien fourni, il s'installe
sur une espèce de chaise et se fait porter par des hommes nommés Silleros.
Les ponts ne
consistent souvent qu'en une simple corde à laquelle est assujettie un hamac ou
panier. Le voyageur doit y prendre place, s'il veut atteindre l'autre rive; du
reste, il court fort peu de danger, même lorsqu'il traverse ainsi de rapides
torrents.
Sous la
présidence de Bolivar, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela et l'Ecuador formaient
la république de Colombie; ce n'est que depuis 1831 que ces trois pays se sont
désunis pour se constituer en trois États indépendants. Bogota, capitale de la
Nouvelle-Grenade, est peu éloignée de la rivière Magdalena, à 8,000 pieds
au-dessus du niveau de la mer; elle est située au milieu d'une plaine fertile
qui produit deux moissons chaque année. Cette ville possède une université,
plusieurs grandes églises et de beaux couvents. Carthagène est le principal
port de la république; ceux de Santa-Martha, de Popayan, de Pasto, d'Aspinwal
et de Panama sont pour le moment d'une moindre importance.
La baie de Panama
est de toute beauté; les petites îles qui y sont semées ressemblent à des
corbeilles de verdure jetées sur les eaux. La ville elle-même occupe une
position très pittoresque; mais à l’intérieur elle est sombre, triste et offre
l'aspect d'une ville en décadence. Voici cependant qu'a sonné pour elle l'heure
de la prospérité, et chaque Américain qui vient lui demander asile, lui apporte
comme un gage certain de ses prochaines grandeurs.
J'ai eu l'honneur
de voir, à plusieurs reprises, Mgr. l'évêque de Panama. Ce digne prélat m'a
témoigné la plus grande bienveillance, et m'a exprimé son ardent désir d'avoir
des Jésuites dans son diocèse.
Mais c'en est
assez pour aujourd'hui. Permettez-moi de reprendre haleine avant de m'élancer
avec vous sur les flots d'une nouvelle mer.
Je suis.….
P. J. DE SMET, S. J.