LOUISE SIGHOUIN
SAUVAGE DE LA TRIBU DES
CŒURS-D’ALÊNE
MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ, EN 1853.
(Suite. Voir p. 274.)
Voici ce que le P. Point, missionnaire parmi les
Cœurs-d'Alêne, de 1842 à 1846, écrivait sur leur compte, dans une lettre
imprimée en 1848. Ces détails prouvent la force civilisatrice de la religion.
« Il n'y a pas un quart de siècle, les
Cœurs-d'Alêne étaient des cœurs si durs que, pour les peindre au naturel, le
bon sens de leurs premiers visiteurs n'a pu trouver d'autre expression plus
juste, que le singulier nom qu'ils portent encore aujourd'hui; des
intelligences si bornées, que, tout en rendant un culte divin à tous les animaux
qu'ils connaissaient, ils n'avaient aucune idée du vrai Dieu, ni de leur âme,
ni, à plus forte raison, d'une vie à venir; enfin une race d'hommes si
dégradée, qu'il ne leur restait de la loi naturelle que deux ou trois notions
fort obscures; encore presque tous s'en éloignaient-ils dans la pratique.
Cependant il faut le dire à la décharge de la nation, il y eut toujours dans
son sein des âmes d'élite, qui ne fléchirent jamais le genou devant Baal. J'en
connais même qui, depuis le jour où le vrai Dieu s'était manifesté à elles,
n'avaient pas eu à se reprocher l'ombre d'une infidélité quelconque. »
Parmi celles-ci, 1a plus remarquable était notre
héroïne Louise. Supérieure à tout respect humain, elle suivait toujours tous
les avis du missionnaire. Aussi longtemps que ces fourbes d'hommes de
médecine existèrent, elle ne se lassa jamais de les combattre et de les
faire connaître publiquement. Elle entrait hardiment dans leurs demeures, et,
bon gré mal gré, leur parlait des grandes vérités de la religion, seule vraie
et divine, les exhortant à la suivre pour éviter les terribles jugements de
Dieu, l'enfer avec ses affreux tourments. Elle le faisait avec une force si
énergique et des arguments si péremptoires, que leur obstination était ébranlée
et leur dureté adoucie.
Douée d'un cœur et d'un courage au-dessus de son
sexe, Louise ne craignait ni les mépris, ni les menaces de ces charlatans,
trompeurs et acharnés. Aussi, le Seigneur bénissait-il les efforts de cette « femme
forte » du désert, et les couronnait-il toujours de succès si
extraordinaires, qu'en peu de temps les hommes de médecine et leurs
folles jongleries étaient tombés dans une dérision complète. « Enfin, --
écrit encore le même P. Point, -- depuis Noël jusqu'à la Purification, le feu
du missionnaire fut alimenté avec tout ce qui restait de l'ancienne médecine.
Il était beau d'en voir les principaux suppôts faire de leurs propres mains
justice des misérables hochets dont l'enfer s'était servi, ou pour tromper leur
ignorance, ou pour accréditer ses impostures. Aussi, dans les longues soirées
de cette saison, que de plumes d'oiseaux, de queues de loups, de pieds de
biches, de sabots de chevreuils, de morceaux d'étoffes, d'images de bois et
autres objets superstitieux furent sacrifiés !
Parmi les principales conquêtes de Louise, on
signale la conversion de Nâtatken, un des principaux suppôts; de la secte
idolâtre. Il résista longtemps; mais enfin, touché des bons exemples de tous
les convertis et surtout de la vie exemplaire de la famille de Louise, à
laquelle il était lié par le sang, il céda aux instances, aux paroles douces et
persuasives de la jeune fille, et, ouvrant son cœur à la grâce du Seigneur,
après avoir été longtemps rebelle, il vint, comme un timide agneau, à l'humble
bercail du Bon Pasteur. Louise mit le plus grand soin à instruire le nouveau
catéchumène et à le conduire à une espèce d'apostolat dans sa tribu. Jusque-là,
grand maître de la jonglerie indienne, il écoutait et suivait les instructions
et les sages avis avec la docilité d'un enfant; et, après toutes les épreuves
nécessaires, Louise le mena, humble et contrit, avec sa femme et ses enfants,
aux pieds du prêtre, pour recevoir le sacrement de la régénération. Nâtatken
reçut le nom d'Isidore. Il devint bientôt très zélé et très fervent.
Doué d'une éloquence naturelle, il ne cessait d'exhorter ses compagnons à se
convertir et à persévérer dans la foi et les saintes pratiques que la religion
impose à ses enfants. Lui-même en donnait l'exemple. Il resta fidèle à la grâce
du Seigneur jusqu'à sa mort, qui fut aussi édifiante que consolante.
Emotestsulem, un des grands chefs de la peuplade,
après avoir été baptisé, sous le nom de Pierre-Ignace, avait eu le
malheur de retomber dans les jeux de hasard, qui sont les avant-coureurs ordinaires
de l'apostasie parmi les Indiens. Aussitôt que Louise apprit cette triste
nouvelle, quoiqu'elle fût à une distance de deux jours de marche, elle résolut
d'aller le trouver sur sa terre, pour essayer de le ramener à ses devoirs. Elle
lui mit devant les yeux le scandale que sa conduite occasionnait dans la tribu,
l'injustice de ses procédés et les dangers auxquels il exposait sa foi. Elle
lui parlait avec force. Telle était l'autorité que Louise s'était acquise par
sa grande charité et par sa vie exemplaire, tel était le respect qu'elle
commandait à tous, que le Grand Chef l'écouta avec la soumission d'un enfant et
alla se jeter aux pieds du prêtre dans le tribunal de la pénitence, pour
réparer le scandale et se réconcilier avec Dieu.
Ces deux faits, la conversion de Nâtatken et celle
d'Emotestsulem, surprendront quiconque sait combien les sauvages, et surtout
les chefs, sont peu disposés à recevoir une correction, surtout lorsqu'elle est
administrée par une femme.
Disons quelques mots de la fameuse secte de
jongleurs ou sorciers, que nos spiritualistes modernes ont commencé à qualifier
de médiums.
Cette secte est répandue parmi toutes les nations
sauvages des deux Amériques, depuis les Esquimaux, qui habitent la région
arctique, jusqu’à l'extrémité de la Patagonie.
Tous les historiens s'accordent à dire que les
hommes les plus pervers et les plus méchants dans toutes les tribus, sont les hommes
de médecine. Avant leur conversion à la foi, comme partout ailleurs parmi
les tribus indiennes, chaque Cœur-d'Alêne avaient son manitou, esprit tutélaire
ou divinité. A ce manitou l'Indien adresse sa prière ou supplique et fait ses
sacrifices, lorsqu'il est dans quelque danger, qu'il part pour la guerre, qu'il
va à la pêche ou à la chasse, ainsi que dans toute autre entreprise dans
laquelle il veut s'engager pour obtenir un succès ou quelque faveur
extraordinaire. Il croit qu'il peut tout demander à son manitou, que l'objet
soit raisonnable ou non, bon ou mauvais. Pour obtenir des faveurs, il doit savoir
manier l'arc et la flèche, et, quoique l'initiation à un manitou soit
considérée comme l'acte le plus important de la vie, il faut que l'adepte se
soumette à des pratiques et à des cérémonies généralement très pénibles et
souvent très douloureuses. Le jeune
homme, après s'être fait des incisions profondes dans les parties charnues du
corps, ou après un jeûne rigoureux, est supposé découvrir, dans ses rêves, la
forme ou la ressemblance sous laquelle le manitou se manifeste. Durant toute sa
vie, il est tenu d'en porter l'image ou une marque; et dans toutes les
occasions il doit lui présenter son offrande et lui adresser ses suppliques.
Son talisman, c'est la plume ou le bec d'un oiseau, c'est la griffe ou la dent
d'un animal, c'est une racine, une herbe, un fruit, une écaille, une pierre,
n'importe. Il croit que cet esprit tutélaire le protégera contre les mauvais
génies, qui, pour nuire aux enfants de la terre, excitent les vents et les
vagues, les éclairs, le tonnerre et la tempête. Cet esprit le protège contre
les attaques de ses ennemis, des bêtes féroces et dans toutes les maladies qui
lui surviennent.
Si je fais mention de ces superstitions
dangereuses et diaboliques, si profondément enracinées dans l'esprit des
sauvages, c'est afin de mettre en évidence le courage, la fermeté, la patience
et la persévérance que Louise a dû avoir pour les combattre avec succès et pour
les vaincre. Elle s'y exerça par de longues prières et des jeûnes fréquents, et
s'y fortifia par son humilité, par sa fidélité à la grâce du Seigneur, qui se
servit d'elle, comme d'un instrument choisi, pour écraser le monstrueux serpent
sous son pied, et le faire disparaître de sa peuplade. Toutefois « le
démon ne dort jamais; il ne cesse de semer l'ivraie dans le bon champ, » comme nous l'apprend l'Écriture Sainte : sicut
leo rugiens circuit, quœrens quem devoret. On doit toujours avoir recours
au « Vigilate et orale; veillez et priez. » On s'aperçoit toujours qu'il reste quelque
trace du « vieux levain. »
III. -- Zèle de Louise pour l’instruction de sa
tribu.
Comme je l'ai déjà fait remarquer, Louise
manifesta un ardent désir et une persévérance active à se faire instruire dans
tout ce qui appartient à la parole divine et aux saintes pratiques de la
religion. Elle cherchait, en premier lieu, à enrichir sa belle âme de vérités
célestes, et ensuite, avec un zèle et une charité admirables, elle tâchait de
soulager le missionnaire, dans ses travaux laborieux et les fatigues
continuelles qu'il rencontrait, surtout dans l'instruction des vieillards et
des enfants. Tout occupée de sa noble besogne, elle alla plusieurs fois par
jour trouver le prêtre, pour lui exposer ses doutes et lui demander des
explications et des éclaircissements sur quelques points, soit dans les prières
ou dans le catéchisme, qu'elle désirait d'approfondir davantage.
Cette assiduité et cette application constantes à
l'étude des choses célestes, la rendirent bientôt capable d'être la grande
maîtresse du catéchisme et de pouvoir instruire les simples maîtresses avec le
plus grand fruit. A chaque éclaircissement ou explication qu'elle recevait du
Père, elle disait ingénûment : « Je remercie le Grand Esprit de la belle aumône
qu'il a daigné me faire, » et elle se
croyait obligée d'en donner aussitôt connaissance à tous les catéchumènes, pour
les faire participer à son bonheur. Elle donna l'exemple à ces bonnes mères de
famille, dont parle le P. Point dans sa lettre, qui, non contentes d'avoir
donné à leurs enfants les aliments qu'elles se refusaient à elles-mêmes, passaient
de longues soirées à rompre, non-seulement à leurs parentes et à leurs amies,
mais encore à des étrangères avides de les entendre, le pain de la divine
parole; recueilli par elles dans la journée. Le missionnaire, présent
quelquefois aux pieuses réunions de ces bonnes femmes, y admirait l'esprit de
Dieu qui les animait, et leur appliquait la promesse du Prophète : « Le
Seigneur remplira de sa parole les hérauts de sa gloire, afin qu'ils
l'annoncent avec une grande force. » La
patience et la constance que Louise exerçait dans l'office de catéchiste,
méritent les plus hauts éloges; le salut des âmes était pour elle comme son
œuvre de prédilection; les heures de la journée lui paraissaient trop courtes
pour satisfaire à son zèle, et elle employait souvent une donne partie de la
nuit dans l'instruction du prochain.
Au milieu de toutes ses occupations et de toutes
ses-démarches pour le bien-être des autres, Louise avait toujours soin du bon
règlement et du bon ordre de son propre ménage. Ses prières, ses bonnes œuvres,
ses paroles et son bon exemple avaient attiré les bénédictions du Ciel sur sa
pauvre et humble demeure, et cette cabane modèle, grande par les vertus qu'elle
renfermait, brillait avec éclat au milieu de tous les autres loges indiennes.
Louise avait saisi et pénétré toute l'étendue des devoirs d'une bonne mère de
famille, devoirs presque inconnus jusqu'alors aux sauvages, parmi lesquels, au
sortir de l'enfance; chacun devient le maître absolu de lui-même et de ses
propres actions. Par sa conduite irréprochable, par la vigilance maternelle sur
la conduite de ses enfants, par la douceur naïve et persuasive avec laquelle
elle les traitait dans toutes les occasions, Louise leur avait inspiré le plus
profond respect, une entière confiance et s'était attaché si bien leurs tendres
cœurs, qu'un désir manifesté ou une seule parole de la bouche de leur bonne
mère était pour eux un ordre absolu, une loi, dont ils accomplissaient les
prescriptions avec empressement et avec joie.
Louise assistait à tous les offices divins avec la
plus grande exactitude. Quoique faible de santé et souvent maladive, elle n'a
jamais manqué de se rendre à toutes les cérémonies religieuses en usage dans
l'Église : elle assistait à la messe, aux prières du soir et du matin, aux
expositions et aux bénédictions du Saint Sacrement, et à toutes les autres
pratiques de dévotion. Sa modestie, son recueillement et ses prières ferventes
servaient toujours d'exemple et d'édification à tous les assistants. Elle
paraissait au comble du bonheur et de la joie, chaque fois qu'il lui était
accordé de s'approcher de la Sainte Table; sa préparation et son action de
grâces prenaient souvent des journées presque entières.
Dans le catéchisme et à l'église, Louise
remplissait tous les devoirs des parents à l'égard des enfants. Placée au
milieu d'eux, elle veillait sur leur conduite et sur leur maintien modeste.
Rarement sévère, lorsqu'il y avait quelque chose à reprendre, la correction se
faisait toujours avec une tendresse et une bonté maternelle, qui lui attiraient
les cœurs, non-seulement des enfants, mais encore ceux de leurs parents.
Elle a mérité et reçu de toute la peuplade le beau
nom de la bonne Grand’Mère. Ses avis et ses corrections étaient toujours
acceptés universellement avec respect, soumission et reconnaissance; et les
heureux résultats s'en sont fait remarquer dans un changement complet et entier
de toute la tribu, augmentant ainsi la joie et le bonheur dans tous les cœurs.
Louise, quoique la plus instruite dans les vérités
de la religion, venait néanmoins assister régulièrement aux catéchismes que le
missionnaire avait coutume de faire tous les jours aux enfants. On la voyait se
tenir en dehors de la porte entr’ouverte, debout ou assise, sans égard à la
température; par le froid, par la chaleur, dans la pluie, dans la neige. Elle
voulait recueillir tous les points importants de chaque instruction pour son
propre bien spirituel et pour celui des autres.
Lorsqu'il s'agissait d'admettre un vieillard, un
jeune garçon, une jeune fille, à la participation des saints Sacrements, elle
les disposait et les instruisait pendant plusieurs jours dans sa loge, leur
faisait comprendre la haute importance de la grâce qu'ils allaient recevoir et
du bonheur dont ils allaient bientôt jouir. Elle les aidait ensuite avec le
plus grand soin dans l'examen de leur conscience. Et, pour ne rien laisser
manquer à la préparation, elle les conduisait elle-même, les uns après les
autres, au tribunal de la pénitence, leur disant : « Ici... Mettez-vous à
genoux aux pieds du Père, qui a le pouvoir de vous réconcilier avec le Grand
Esprit... Dites le Confiteor avec un grand repentir de vos offenses...
Confessez vos péchés avec une profonde humilité. » Elle s'éloignait alors pour aller les
attendre à quelque distance, et les conduire ensuite au pied de l'autel pour y
recevoir l'Agneau sans tache et s'y nourrir du pain des anges. Louise ne les
quittait que lorsqu'ils avaient fini leur action de grâces. Elle voulait
suppléer en quelque sorte au manque de mémoire ou de capacité, quand les
individus semblaient en avoir besoin. De crainte de se rendre coupables de
quelque grave omission, les chefs eux-mêmes et un grand nombre parmi les plus
considérés de la nation, allaient réclamer le secours de Louise pour se
préparer à la digne réception du Très Saint Sacrement.
Entre autres pratiques pieuses introduites par
Louise dans la Mission, on lui doit les suivantes. Aux jours solennels, la nuit
qui précède la communion générale, on chante des cantiques tantôt dans une
loge, tantôt dans l'autre alternativement, avec un accord qui charme. Ces pieux
cantiques sont analogues à la belle fête qui s'approche et qu'on se prépare à
célébrer dignement. La veille de la communion, on voit les sauvages mettre
ordre à leur extérieur, et, pour la plupart ce n’est pas une petite affaire.
Ils lavent, nettoient, raccommodent les habits ou haillons qui les couvrent à
peine; ils-vont se baigner dans un endroit retiré de la rivière, même à la
veille de Noël et lorsque l'eau est glacée. Chacun conserve dans son sac de
cuir, qui lui sert de garde-robe (car ils n'ont ni caisse ni armoire), ou un
morceau de toile ou de coton blanc, ou un mouchoir de couleur; les femmes et
les filles le portent en guise de voile, et les hommes en forme de cravate.
Leur toilette, comme vous le voyez, est bien simple et bien pauvre ; mais
chacun fait de son mieux, même à l'extérieur; pour se présenter dignement et
avec respect à la table du Seigneur.
(Pour être continué.)