pag. 179 home

news

-1 ^ +1
1860 - lettre 53 - Biographie de Louise Sighouin morte en odeur de sainteté, en 1853.

LOUISE SIGHOUIN

 

SAUVAGE DE LA TRIBU DES CŒURS-D’ALÊNE

 

MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ, EN 1853.

 

(Suite. Voir p. 274.)

 

 

Voici ce que le P. Point, missionnaire parmi les Cœurs-d'Alêne, de 1842 à 1846, écrivait sur leur compte, dans une lettre imprimée en 1848. Ces détails prouvent la force civilisatrice de la religion.

 

« Il n'y a pas un quart de siècle, les Cœurs-d'Alêne étaient des cœurs si durs que, pour les peindre au naturel, le bon sens de leurs premiers visiteurs n'a pu trouver d'autre expression plus juste, que le singulier nom qu'ils portent encore aujourd'hui; des intelligences si bornées, que, tout en rendant un culte divin à tous les animaux qu'ils connaissaient, ils n'avaient aucune idée du vrai Dieu, ni de leur âme, ni, à plus forte raison, d'une vie à venir; enfin une race d'hommes si dégradée, qu'il ne leur restait de la loi naturelle que deux ou trois notions fort obscures; encore presque tous s'en éloignaient-ils dans la pratique. Cependant il faut le dire à la décharge de la nation, il y eut toujours dans son sein des âmes d'élite, qui ne fléchirent jamais le genou devant Baal. J'en connais même qui, depuis le jour où le vrai Dieu s'était manifesté à elles, n'avaient pas eu à se reprocher l'ombre d'une infidélité quelconque. »

 

Parmi celles-ci, 1a plus remarquable était notre héroïne Louise. Supérieure à tout respect humain, elle suivait toujours tous les avis du missionnaire. Aussi longtemps que ces fourbes d'hommes de médecine existèrent, elle ne se lassa jamais de les combattre et de les faire connaître publiquement. Elle entrait hardiment dans leurs demeures, et, bon gré mal gré, leur parlait des grandes vérités de la religion, seule vraie et divine, les exhortant à la suivre pour éviter les terribles jugements de Dieu, l'enfer avec ses affreux tourments. Elle le faisait avec une force si énergique et des arguments si péremptoires, que leur obstination était ébranlée et leur dureté adoucie.

 

Douée d'un cœur et d'un courage au-dessus de son sexe, Louise ne craignait ni les mépris, ni les menaces de ces charlatans, trompeurs et acharnés. Aussi, le Seigneur bénissait-il les efforts de cette « femme forte » du désert, et les couronnait-il toujours de succès si extraordinaires, qu'en peu de temps les hommes de médecine et leurs folles jongleries étaient tombés dans une dérision complète. « Enfin, -- écrit encore le même P. Point, -- depuis Noël jusqu'à la Purification, le feu du missionnaire fut alimenté avec tout ce qui restait de l'ancienne médecine. Il était beau d'en voir les principaux suppôts faire de leurs propres mains justice des misérables hochets dont l'enfer s'était servi, ou pour tromper leur ignorance, ou pour accréditer ses impostures. Aussi, dans les longues soirées de cette saison, que de plumes d'oiseaux, de queues de loups, de pieds de biches, de sabots de chevreuils, de morceaux d'étoffes, d'images de bois et autres objets superstitieux furent sacrifiés !

 

Parmi les principales conquêtes de Louise, on signale la conversion de Nâtatken, un des principaux suppôts; de la secte idolâtre. Il résista longtemps; mais enfin, touché des bons exemples de tous les convertis et surtout de la vie exemplaire de la famille de Louise, à laquelle il était lié par le sang, il céda aux instances, aux paroles douces et persuasives de la jeune fille, et, ouvrant son cœur à la grâce du Seigneur, après avoir été longtemps rebelle, il vint, comme un timide agneau, à l'humble bercail du Bon Pasteur. Louise mit le plus grand soin à instruire le nouveau catéchumène et à le conduire à une espèce d'apostolat dans sa tribu. Jusque-là, grand maître de la jonglerie indienne, il écoutait et suivait les instructions et les sages avis avec la docilité d'un enfant; et, après toutes les épreuves nécessaires, Louise le mena, humble et contrit, avec sa femme et ses enfants, aux pieds du prêtre, pour recevoir le sacrement de la régénération. Nâtatken reçut le nom d'Isidore. Il devint bientôt très zélé et très fervent. Doué d'une éloquence naturelle, il ne cessait d'exhorter ses compagnons à se convertir et à persévérer dans la foi et les saintes pratiques que la religion impose à ses enfants. Lui-même en donnait l'exemple. Il resta fidèle à la grâce du Seigneur jusqu'à sa mort, qui fut aussi édifiante que consolante.

 

Emotestsulem, un des grands chefs de la peuplade, après avoir été baptisé, sous le nom de Pierre-Ignace, avait eu le malheur de retomber dans les jeux de hasard, qui sont les avant-coureurs ordinaires de l'apostasie parmi les Indiens. Aussitôt que Louise apprit cette triste nouvelle, quoiqu'elle fût à une distance de deux jours de marche, elle résolut d'aller le trouver sur sa terre, pour essayer de le ramener à ses devoirs. Elle lui mit devant les yeux le scandale que sa conduite occasionnait dans la tribu, l'injustice de ses procédés et les dangers auxquels il exposait sa foi. Elle lui parlait avec force. Telle était l'autorité que Louise s'était acquise par sa grande charité et par sa vie exemplaire, tel était le respect qu'elle commandait à tous, que le Grand Chef l'écouta avec la soumission d'un enfant et alla se jeter aux pieds du prêtre dans le tribunal de la pénitence, pour réparer le scandale et se réconcilier avec Dieu.

 

Ces deux faits, la conversion de Nâtatken et celle d'Emotestsulem, surprendront quiconque sait combien les sauvages, et surtout les chefs, sont peu disposés à recevoir une correction, surtout lorsqu'elle est administrée par une femme.

 

Disons quelques mots de la fameuse secte de jongleurs ou sorciers, que nos spiritualistes modernes ont commencé à qualifier de médiums.

Cette secte est répandue parmi toutes les nations sauvages des deux Amériques, depuis les Esquimaux, qui habitent la région arctique, jusqu’à l'extrémité de la Patagonie.

 

Tous les historiens s'accordent à dire que les hommes les plus pervers et les plus méchants dans toutes les tribus, sont les hommes de médecine. Avant leur conversion à la foi, comme partout ailleurs parmi les tribus indiennes, chaque Cœur-d'Alêne avaient son manitou, esprit tutélaire ou divinité. A ce manitou l'Indien adresse sa prière ou supplique et fait ses sacrifices, lorsqu'il est dans quelque danger, qu'il part pour la guerre, qu'il va à la pêche ou à la chasse, ainsi que dans toute autre entreprise dans laquelle il veut s'engager pour obtenir un succès ou quelque faveur extraordinaire. Il croit qu'il peut tout demander à son manitou, que l'objet soit raisonnable ou non, bon ou mauvais. Pour obtenir des faveurs, il doit savoir manier l'arc et la flèche, et, quoique l'initiation à un manitou soit considérée comme l'acte le plus important de la vie, il faut que l'adepte se soumette à des pratiques et à des cérémonies généralement très pénibles et souvent très douloureuses.          Le jeune homme, après s'être fait des incisions profondes dans les parties charnues du corps, ou après un jeûne rigoureux, est supposé découvrir, dans ses rêves, la forme ou la ressemblance sous laquelle le manitou se manifeste. Durant toute sa vie, il est tenu d'en porter l'image ou une marque; et dans toutes les occasions il doit lui présenter son offrande et lui adresser ses suppliques. Son talisman, c'est la plume ou le bec d'un oiseau, c'est la griffe ou la dent d'un animal, c'est une racine, une herbe, un fruit, une écaille, une pierre, n'importe. Il croit que cet esprit tutélaire le protégera contre les mauvais génies, qui, pour nuire aux enfants de la terre, excitent les vents et les vagues, les éclairs, le tonnerre et la tempête. Cet esprit le protège contre les attaques de ses ennemis, des bêtes féroces et dans toutes les maladies qui lui surviennent.

 

Si je fais mention de ces superstitions dangereuses et diaboliques, si profondément enracinées dans l'esprit des sauvages, c'est afin de mettre en évidence le courage, la fermeté, la patience et la persévérance que Louise a dû avoir pour les combattre avec succès et pour les vaincre. Elle s'y exerça par de longues prières et des jeûnes fréquents, et s'y fortifia par son humilité, par sa fidélité à la grâce du Seigneur, qui se servit d'elle, comme d'un instrument choisi, pour écraser le monstrueux serpent sous son pied, et le faire disparaître de sa peuplade. Toutefois « le démon ne dort jamais; il ne cesse de semer l'ivraie dans le bon champ, »  comme nous l'apprend l'Écriture Sainte : sicut leo rugiens circuit, quœrens quem devoret. On doit toujours avoir recours au « Vigilate et orale; veillez et priez. »  On s'aperçoit toujours qu'il reste quelque trace du « vieux levain. »

 

III. -- Zèle de Louise pour l’instruction de sa tribu.

 

Comme je l'ai déjà fait remarquer, Louise manifesta un ardent désir et une persévérance active à se faire instruire dans tout ce qui appartient à la parole divine et aux saintes pratiques de la religion. Elle cherchait, en premier lieu, à enrichir sa belle âme de vérités célestes, et ensuite, avec un zèle et une charité admirables, elle tâchait de soulager le missionnaire, dans ses travaux laborieux et les fatigues continuelles qu'il rencontrait, surtout dans l'instruction des vieillards et des enfants. Tout occupée de sa noble besogne, elle alla plusieurs fois par jour trouver le prêtre, pour lui exposer ses doutes et lui demander des explications et des éclaircissements sur quelques points, soit dans les prières ou dans le catéchisme, qu'elle désirait d'approfondir davantage.

 

Cette assiduité et cette application constantes à l'étude des choses célestes, la rendirent bientôt capable d'être la grande maîtresse du catéchisme et de pouvoir instruire les simples maîtresses avec le plus grand fruit. A chaque éclaircissement ou explication qu'elle recevait du Père, elle disait ingénûment : « Je remercie le Grand Esprit de la belle aumône qu'il a daigné me faire, »  et elle se croyait obligée d'en donner aussitôt connaissance à tous les catéchumènes, pour les faire participer à son bonheur. Elle donna l'exemple à ces bonnes mères de famille, dont parle le P. Point dans sa lettre, qui, non contentes d'avoir donné à leurs enfants les aliments qu'elles se refusaient à elles-mêmes, passaient de longues soirées à rompre, non-seulement à leurs parentes et à leurs amies, mais encore à des étrangères avides de les entendre, le pain de la divine parole; recueilli par elles dans la journée. Le missionnaire, présent quelquefois aux pieuses réunions de ces bonnes femmes, y admirait l'esprit de Dieu qui les animait, et leur appliquait la promesse du Prophète : « Le Seigneur remplira de sa parole les hérauts de sa gloire, afin qu'ils l'annoncent avec une grande force. »  La patience et la constance que Louise exerçait dans l'office de catéchiste, méritent les plus hauts éloges; le salut des âmes était pour elle comme son œuvre de prédilection; les heures de la journée lui paraissaient trop courtes pour satisfaire à son zèle, et elle employait souvent une donne partie de la nuit dans l'instruction du prochain.

 

Au milieu de toutes ses occupations et de toutes ses-démarches pour le bien-être des autres, Louise avait toujours soin du bon règlement et du bon ordre de son propre ménage. Ses prières, ses bonnes œuvres, ses paroles et son bon exemple avaient attiré les bénédictions du Ciel sur sa pauvre et humble demeure, et cette cabane modèle, grande par les vertus qu'elle renfermait, brillait avec éclat au milieu de tous les autres loges indiennes. Louise avait saisi et pénétré toute l'étendue des devoirs d'une bonne mère de famille, devoirs presque inconnus jusqu'alors aux sauvages, parmi lesquels, au sortir de l'enfance; chacun devient le maître absolu de lui-même et de ses propres actions. Par sa conduite irréprochable, par la vigilance maternelle sur la conduite de ses enfants, par la douceur naïve et persuasive avec laquelle elle les traitait dans toutes les occasions, Louise leur avait inspiré le plus profond respect, une entière confiance et s'était attaché si bien leurs tendres cœurs, qu'un désir manifesté ou une seule parole de la bouche de leur bonne mère était pour eux un ordre absolu, une loi, dont ils accomplissaient les prescriptions avec empressement et avec joie.

 

Louise assistait à tous les offices divins avec la plus grande exactitude. Quoique faible de santé et souvent maladive, elle n'a jamais manqué de se rendre à toutes les cérémonies religieuses en usage dans l'Église : elle assistait à la messe, aux prières du soir et du matin, aux expositions et aux bénédictions du Saint Sacrement, et à toutes les autres pratiques de dévotion. Sa modestie, son recueillement et ses prières ferventes servaient toujours d'exemple et d'édification à tous les assistants. Elle paraissait au comble du bonheur et de la joie, chaque fois qu'il lui était accordé de s'approcher de la Sainte Table; sa préparation et son action de grâces prenaient souvent des journées presque entières.

 

Dans le catéchisme et à l'église, Louise remplissait tous les devoirs des parents à l'égard des enfants. Placée au milieu d'eux, elle veillait sur leur conduite et sur leur maintien modeste. Rarement sévère, lorsqu'il y avait quelque chose à reprendre, la correction se faisait toujours avec une tendresse et une bonté maternelle, qui lui attiraient les cœurs, non-seulement des enfants, mais encore ceux de leurs parents.

 

Elle a mérité et reçu de toute la peuplade le beau nom de la bonne Grand’Mère. Ses avis et ses corrections étaient toujours acceptés universellement avec respect, soumission et reconnaissance; et les heureux résultats s'en sont fait remarquer dans un changement complet et entier de toute la tribu, augmentant ainsi la joie et le bonheur dans tous les cœurs.

 

Louise, quoique la plus instruite dans les vérités de la religion, venait néanmoins assister régulièrement aux catéchismes que le missionnaire avait coutume de faire tous les jours aux enfants. On la voyait se tenir en dehors de la porte entr’ouverte, debout ou assise, sans égard à la température; par le froid, par la chaleur, dans la pluie, dans la neige. Elle voulait recueillir tous les points importants de chaque instruction pour son propre bien spirituel et pour celui des autres.

 

Lorsqu'il s'agissait d'admettre un vieillard, un jeune garçon, une jeune fille, à la participation des saints Sacrements, elle les disposait et les instruisait pendant plusieurs jours dans sa loge, leur faisait comprendre la haute importance de la grâce qu'ils allaient recevoir et du bonheur dont ils allaient bientôt jouir. Elle les aidait ensuite avec le plus grand soin dans l'examen de leur conscience. Et, pour ne rien laisser manquer à la préparation, elle les conduisait elle-même, les uns après les autres, au tribunal de la pénitence, leur disant : « Ici... Mettez-vous à genoux aux pieds du Père, qui a le pouvoir de vous réconcilier avec le Grand Esprit... Dites le Confiteor avec un grand repentir de vos offenses... Confessez vos péchés avec une profonde humilité. »  Elle s'éloignait alors pour aller les attendre à quelque distance, et les conduire ensuite au pied de l'autel pour y recevoir l'Agneau sans tache et s'y nourrir du pain des anges. Louise ne les quittait que lorsqu'ils avaient fini leur action de grâces. Elle voulait suppléer en quelque sorte au manque de mémoire ou de capacité, quand les individus semblaient en avoir besoin. De crainte de se rendre coupables de quelque grave omission, les chefs eux-mêmes et un grand nombre parmi les plus considérés de la nation, allaient réclamer le secours de Louise pour se préparer à la digne réception du Très Saint Sacrement.

 

Entre autres pratiques pieuses introduites par Louise dans la Mission, on lui doit les suivantes. Aux jours solennels, la nuit qui précède la communion générale, on chante des cantiques tantôt dans une loge, tantôt dans l'autre alternativement, avec un accord qui charme. Ces pieux cantiques sont analogues à la belle fête qui s'approche et qu'on se prépare à célébrer dignement. La veille de la communion, on voit les sauvages mettre ordre à leur extérieur, et, pour la plupart ce n’est pas une petite affaire. Ils lavent, nettoient, raccommodent les habits ou haillons qui les couvrent à peine; ils-vont se baigner dans un endroit retiré de la rivière, même à la veille de Noël et lorsque l'eau est glacée. Chacun conserve dans son sac de cuir, qui lui sert de garde-robe (car ils n'ont ni caisse ni armoire), ou un morceau de toile ou de coton blanc, ou un mouchoir de couleur; les femmes et les filles le portent en guise de voile, et les hommes en forme de cravate. Leur toilette, comme vous le voyez, est bien simple et bien pauvre ; mais chacun fait de son mieux, même à l'extérieur; pour se présenter dignement et avec respect à la table du Seigneur.

                                      (Pour être continué.)