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1859 - lettre 52 - Condition actuelle des Indiens et mort cruelle de Wabiehinaka.

15 OCTOBRE 1859                                                                                             188e LIVRAISON

 

PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES

 

 

CONDITION ACTUELLE DES INDIENS

 

ET

 

MORT CRUELLE DE WABIEHINAKA

 

CINQUANTE-DEUXIÈME  LETTRE  DU  R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Dans le courant de l'année dernière, nous avons entretenu nos lecteurs de deux nouvelles missions confiées au P. De Smet dans l'armée américaine. En qualité d'aumônier, il a accompagné d'abord les troupes envoyées contre les Mormons, et puis celles qui furent dirigées contre les sauvages de l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Les Précis Historiques de 1858 ont rendu compte de la première expédition (p. 302), et nous avons annoncé le résultat de la seconde ou la paix des sauvages de l'Ouest avec les États-Unis, dans le volume de cette année 1859 (p. 94). Le P. De Smet nous avait écrit, avant de partir pour l'Ouest, qu'il se proposait de visiter, après cette expédition, ses bons sauvages des Montagnes-Rocheuses. Depuis, nous n'avons plus eu de ses nouvelles.

 

La lettre suivante est antérieure à plusieurs de celles que nous avons déjà publiées.

 

 

Université de Saint-Louis, 28 novembre 1857.

 

                   Mon révérend et bien cher Père,

 

Dans une autre lettre, insérée dans les Précis Historiques de 1855, p. 380, je vous ai parlé de la condition présente des Indiens. Je viens vous entretenir encore aujourd'hui de ce qui se passe, dans ce vaste pays, à l'égard de ces pauvres sauvages, et comment on parviendra, à la fin, à se débarrasser d'eux entièrement, en détruisant une nation après l'autre. Je terminerai cette lettre en vous donnant un fait choisi entre mille : la mort cruelle d'un Lenni-Lennapi, proche parent de notre Watomika.

 

Voici d'abord ce que la plus haute autorité du pays déclare, en termes généraux, à tous les États et territoires de la grande République. On lit dans le dernier rapport annuel du secrétaire de l'Intérieur :

« Jusqu'à présent, les Indiens se sont trouvés à la merci en quelque sorte, et sujets à la violence et à l'injustice de Blancs sans aveu, et guidés par leurs passions effrénées, ou purement dans un but vénal.

 

Lorsqu'ils se trouvent privés de protection et sous l'influence de tels hommes, indignes de ce nom, ils sont cruellement battus, et souvent sans cause et sans motif, ils sont massacrés. Une vengeance sanglante, qui suit presque chaque attentat, devient alors le thème général de la conversation et des journaux, sans montrer toutefois les circonstances de la cruelle provocation qui y a donné lieu. Une guerre de frontières s'élève ensuite entre les aborigènes et les nouveaux colons qui se sont emparés des terres indiennes, et on invoque les forces du gouvernement pour protéger les Blancs. La guerre a lieu, et elle exige de fortes dépenses. Un grand nombre de citoyens estimables y perdent la vie; la guerre retarde les progrès du peuple et donne peu de sécurité au colon ; elle finit souvent par l'anéantissement de tribus presque entières. Cette conduite, savoir la destruction d'un peuple que la Providence a placé sous notre sauvegarde, destruction qui prend naissance dans des débuts pareils, est indigne de notre civilisation, et révolte tout sentiment d'humanité. »

 

L'histoire de la Peau-Rouge, de l'Homme de la forêt et de la plaine, les torts qu'il a reçus; ses ressentiments ensuite; le destin fatal et inévitable qui le poursuit, touchent les cœurs droits et compatissants et arrachent des larmes de pitié. L'immense région qu'ils occupaient naguère se remplit très rapidement de Blancs de races européennes. De 3,000,000 qu'ils étaient, au temps de la révolution contre I'Angleterre, la mère-patrie, ils ont aujourd'hui atteint le chiffre de 27,000,000, et, avant la fin de ce siècle, ce chiffre sera encore plus que triplé et ne sera pas loin de 100,000,000. Si l'on considère les événements et la nature des choses, la rapidité étonnante avec laquelle tout marche sur ce continent, on peut conclure que l'Indien doit succomber et que sa fin approche rapidement. Toutefois, avouons-le, ce destin est bien dur et bien cruel. Il paraît évident que l'Indien américain ne pourrait jamais s'assujettir aux lois et aux manières de la vie civilisée, telle qu'on l'entend assez généralement de nos jours. Sa nature même, indépendante et romanesque, répugne à toute contrainte. Insensiblement donc et à mesure que la civilisation américaine étend son domaine, les tribus indiennes disparaissent et s'éteignent. Les émigrations européennes se succèdent comme les flots de la mer; elles doivent chercher des issues; les pionniers gagnent du terrain et s'avancent de plus en plus dans les déserts. Cette marche continuera jusqu'à ce que tout soit rempli.

 

La valeur du roi Philippe de Pokanoket, l'éloquence de Red-Jacket, la résistance indomptable de Tecumsek, les injures et les torts infligés sur Oscéola, l'héroïsme de Logan, ami des Blancs, plongé dans le deuil à la vue du massacre infâme de sa femme et de ses enfants; la noble résignation, du Patriarche des Renards, le dévouement de Pocahoutas et les vertus de Catherine Tegahkouita, l'illustre vierge iroquoise, appartiennent à l'histoire et ont servi de texte à nos plus grands orateurs et poëtes. Mais des milliers d'autres, dont les cœurs étaient aussi étroitement attachés à leurs propres foyers et aux tombeaux de leurs pères, ont passé dans l'oubli, sans qu'aucune plume ait perpétué la mémoire de leurs nobles efforts à les défendre et de leurs malheurs. C'est sur les habitants primitifs de ces beaux pays que les exécrations d'un monde injuste et cruel n’ont cessé de pleuvoir à verse; c'est à eux que les Blancs attachent les épithètes de sauvages, impitoyables, vindicatifs, sanguinaires. Je vous le demande, faut-il sortir des rangs des Blancs pour trouver des êtres plus sanguinaires, plus cruels et plus injustes contre leurs faibles victimes ?  Lorsque les Indiens voient leurs foyers passer par fraude et violence entre les mains de leurs voisins à visages pâles; lorsqu'ils voient les Blancs devenir un peuple puissant, et eux-mêmes se fondre à l'approche de ces Blancs comme la neige se fond à mesure que le soleil s'élève; quand ils deviennent de plus en plus faibles et qu'ils sont condamnés à quitter à jamais ces terres primitives, dont le Grand-Esprit, dans sa munificence, leur fit don et qui renferment les cendres de leurs pères; ces riantes et vertes plaines, où bondissent des troupeaux immenses d'animaux sauvages, et que la charrue vient sillonner; ces majestueux rochers, ces antiques forêts, ces riants bosquets, que le Blanc avide, le marteau et la hâche en main, vient briser et abattre; quand ils voient toutes ces horreurs, alors, dans les cœurs des Indiens, le désespoir prend la place de l'espérance, et, sous l'influence de la nature excitée et égarée, ils commettent des excès, qui retombent ensuite, avec un redoublement de violence et, de cruauté, sur leurs propres têtes. Parler des mille conquêtes des Blancs sur les enfants de la forêt, n'est que la répétition de la vieille histoire de leur première arrivée sur le sol américain, la répétition d'actes d'injustice et de cruauté, les uns plus noirs que les autres. Le cœur s'émeut à la vue des nombreux monticules ou tombeaux indiens que la charrue fait disparaître rapidement; ce sont les derniers monuments érigés à la mémoire des braves, morts en combattant pour leurs foyers.

 

Piratowing, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, d'une sœur veuve avec son fils de dix-neuf ans, quittaient leurs demeures paisibles et tranquilles, situées dans une belle forêt de-chênes mêlés de frênes et de noyers, sur le bord d'une petite rivière d'eau claire comme le cristal. Chef des Lenni-Lennapi, Piratowing était résolu à s'exposer aux dangers et aux fatigues d'un long et pénible voyage, voulant se rendre à Washington, la capitale, pour s'y entretenir avec son Grand Père, le Président, dans l'intérêt de sa nation. C'était alors l'époque où, sur la frontière de l'Ouest, chaque pied de terrain était disputé par les Blancs contre les Indiens. Les bateaux à vapeur, si admirablement fournis pour remplir tous les besoins et si bien adaptés aux plus petites convenances des voyageurs, n'avaient point encore paru sur les eaux des fleuves majestueux de ces contrées. Piratowing, avec sa petite bande, s'embarqua dans une pirogue d'environ trente pieds de longueur. Dans ce temps, il fallait un ou deux mois pour parcourir cette grande distance.

 

Ils descendaient, avec inquiétude et avec précaution le turbulent et large Missouri, se tenant au beau milieu du fleuve, pour profiter à la fois du courant rapide de ses eaux, et se mettre plus à l'abri du danger des partis hostiles d'Indiens, guettant leur proie à la sortie des forêts épaisses et des bosquets touffus qu'on rencontre à chaque instant le long du rivage. Le soleil s'était levé et couché plusieurs jours de suite sans qu'un accident fâcheux fût venu les troubler et les arrêter dans leur voyage. Déjà ils avaient traversé la frontière du grand champ de bataille, où les efforts incessants d'une valeur sauvage et indisciplinée combattaient vaillamment pour résister aux approches de l'usurpation et de la civilisation. Piratowing ne craignait plus les coups meurtriers du rivage; les sons qui venaient lui frapper l'oreille de temps à autre, n'étaient plus pour lui les pas d'ennemis invisibles et aux aguets. Il était ami des Blancs et en route pour aller rendre visite à son Père. La sécurité produit naturellement un relâchement de vigilance et de précaution.

 

Au déclin d'une belle et agréable journée, les bras lassés des rameurs avaient besoin de repos, et ils venaient de rentrer les pagaies. La pirogue suivait encore sa paisible course au milieu du courant, lorsque Piratowing, remarquant un endroit favorable pour passer la nuit, adressa la parole à son neveu et lui dit : « Wabiehinaka, gagnons le rivage au pied de la pointe où se termine le beau bosquet qui est devant nous. Attachons la pirogue au vieux sycomore qui étend ses longues branches au-dessus du fleuve, et passons la nuit à terre sous son feuillage. » -- « L'endroit est bien choisi, -- répliqua Wabiehinaka, -- je me rends avec joie à vos désirs : nous allons amarrer. Tandis que mon oncle choisira la place du campement, j'irai abattre un chevreuil ou quelques dindes pour notre souper. Le gibier semble abonder dans ces parages; car durant toute cette belle journée, il s'est montré nombreux sur le bord du fleuve. »  La barque fut aussitôt dirigée vers la pointe.

 

Lorsqu'ils furent arrivés à une distance d'environ cinquante verges de l'endroit désigné, le craquement d'une branche sèche attira leur attention. Ils regardèrent dans la direction d'où partait le bruit, et, au même instant, une bande armée de vingt Blancs s'élance de derrière la pointe, en jetant le cri de : Mort aux sauvages !  En toute hâte le canot fut reviré; mais avant qu'ils eussent le temps de gagner le large ou le milieu du fleuve, la détonation de vingt fusils à la fois vint interrompre le silence de ces vastes solitudes, et une grêle de balles et de plomb fut déchargée sur la pirogue. Le jeune Wabiehinaka était déjà debout, son arme fidèle à la main, et son coup partait presque au même instant que les coups des agresseurs. Il avait couché en joue celui qui semblait diriger le mouvement, et, au même instant, le Blanc téméraire et le jeune brave tombaient, mortellement blessés. La mère, sanglotant et en pleurs, accourt et soutient la tète de son fils Wabiehinaka; le sang ruisselle de sa poitrine en abondance; il jette un dernier regard d'affection filiale sur sa mère désolée et au désespoir, sur son oncle et son chef; il n'a que le temps de leur dire quelques paroles de consolation et d'encouragement, et expire en se recommandant au Grand-Esprit et à ses Manitous.

 

La nuit enveloppait déjà la pirogue dans son sombre manteau; le courant l'avait emportée, loin de la pointe, inhospitalière et fatale. Le chef, dans le plus profond silence, cherchait à gagner le rivage dans un endroit favorable pour débarquer. Malgré l’obscurité de la nuit, il découvrait, à une petite distance, au pied d'une haute côte rocheuse, un bosquet touffu de pommiers sauvages couronnés de vignes et rempli de noisetiers. La place offrait tous les avantages pour son double dessein : un campement de nuit à l'abri des dangers, et un tombeau sûr pour y déposer la noble victime. Un petit feu fut bientôt allumé, et, à la hâte, ils prirent un triste et humble repas.

 

Sur ce sol étranger et envahi par les Blancs, loin des cendres de leurs pères, ils creusèrent une fosse qui allait recevoir les restes mortels du jeune Wabiehinaka. L’œuvre accomplie, ils veillèrent le reste de la huit, autour de la tombe, au milieu des gémissements et des pleurs les plus amers. Représentez-vous ce groupe plongé dans le deuil et que l'obscurité de la nuit rend encore plus triste !  C'était pour la famille isolée des Lenni-Lennapis une nuit affreuse, remplie d'angoisses et de: douleurs !  Qui pourait dire la profonde amertume de cette pauvre mère ?  Elle arrosait de larmes ce fils unique et chéri, sa seule consolation et son dernier soutien, son cher et noble fils Wabiehinaka, qu'une main barbare et infâme était venue lui arracher si impitoyablement !

 

Dès que l'aurore commença à paraître, Piratowing assista la mère à rouler une grosse pierre sur la tombe solitaire, pour la prémunir des ravages des loups et autres animaux carnassiers, et pour servir de monument. Vers le lever du soleil, la petite bande continua sa route le cœur brisé par l'événement de la veille, mais avec une lueur d'espoir dans un avenir plus heureux. Le voyage fut long, pénible et dangereux,

 

Piratowing eut le bonheur d'entretenir son Grand Père et de lui exposer les affaires de sa nation et ses propres malheurs. Il fut bien reçu et bien entretenu dans la capitale. Consolé et chargé de présents, il se remit en route et regagna enfin, sain et sauf, son village du désert.

 

Une suite d'années s'étaient écoulées depuis l'événement que je viens de vous tracer. Un vénérable vieillard, à cheveux blancs comme la neige, courbé sous le fardeau de l'âge, était debout à côté de la simple pierre funèbre. Le monticule érigé à la hâte sur la tombe de Wabiehinaka avait disparu sans y laisser la moindre trace. Une larme mouillait l'œil de Piratowing, -- c'était lui, -- lorsqu'il racontait l'incident malheureux à son petit-fils; et ses lèvres tremblaient quant il finissait sa narration en disant : « O  Shemoka, Shemoka, ugh nega !  O Blanc, ô Blanc, tu as été bien injuste à notre égard ! »

 

Les os furent alors soigneusement déterrés et enfermés dans un sac de cuir. A son retour dans son village, le vénérable et vieux chef les confia de nouveau à la terre, à côté des cendres de son père. Peu de temps après avoir rempli ce dernier devoir religieux, Piratowing mourut, pleuré et regretté de toute sa nation.

 

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, en recommandant à vos saints sacrifices et à vos prières les pauvres tribus indiennes,

 

                   Mon révérend et bien cher Père,

 

                                                        Rae Vae serves in X°,

 

                                                              P. J. DE SMET.