JEAN-BAPTISTE DUERINCK
MISSIONNAIRE DES POTOWATOMIES EN AMÉRIQUE
QUARANTE-QUATRIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 23 décembre 1857.
Mon révérend Père,
Un accident
funeste et bien déplorable vient de nous priver d'un de nos missionnaires les
plus zélés et les plus infatigables. Le R. Père J.-B. Duerinck, supérieur de la
mission de Sainte-Marie chez les Potowatomies, dans le territoire du Kansas, a
péri, le 9 de ce mois, en descendant la rivière Missouri dans une petite
barque. Ce sera pour cette belle mission indienne une perte vraiment
irréparable.
Je ne saurais
vous dire quelle affliction nous a causée cette désolante nouvelle. Les
premiers bruits nous en vinrent le dimanche 13 décembre. Nous l’attendions à
Saint-Louis, où il avait été appelé par ses supérieurs, pour s'y préparer à
faire ses derniers vœux dans la Compagnie. Une lettre, datée du 24 novembre
dernier, dans laquelle il annonçait le temps de son départ de la mission, était
arrivée quelques jours auparavant. En voici un extrait :
« J'ai
l'intention de me rendre à la ville de Leavenworth et de là à Saint-Louis, dans
le courant de cette semaine. Les chefs de la tribu, les guerriers, les sages,
les vieillards, les jeunes gens, tous sont convenus d'envoyer à Washington une
députation, ou plutôt deux, l'une composée d'Indiens de la prairie,
Potowatomies non convertis, et l’autre d'Indiens de la mission. Ces derniers
m'ont mis sur la liste, afin que je les accompagne à Washington pour avancer
les intérêts de la mission et pour les aider à atteindre, avec plus de
certitude, l'objet de leur démarche auprès du gouvernement. Il appartiendra au
supérieur de décider sur ce que j'aurai à faire; quelle que soit sa décision,
que je doive aller ou rester, je serai également content. »
La première
nouvelle de la mort du zélé missionnaire, quoique encore peu précise, était
accompagnée de circonstances qui laissaient à peine quelques doutes sur son
sort. Deux ou trois jours-après, nous apprîmes des détails certains sur sa
perte. Il s'était rendu de la mission de Sainte-Marie à Leawenworth à cheval;
c'est une distance d'environ quatre-vingts milles anglais. De là il se rendit
en diligence à cinquante milles plus loin, à la ville de Kansas. Il partit
ensuite de Kansas en barquette, avec quatre autres voyageurs, dans l'intention
de descendre la rivière Missouri jusqu'à un endroit où ils trouveraient des
bateaux à vapeur, qui, à cause de la baisse des eaux dans cette saison de
l'année, ne peuvent pas remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de Leavenworth.
Descendre la rivière est une entreprise très dangereuse, vu la rapidité du
courant et les nombreux chicots ou arbres forestiers, détachés des côtes et
enfoncés dans la vase, qui abondent dans plusieurs endroits. Il suffit de
frapper contre un de ces chicots pour faire chavirer la barque. Chaque année,
un grand nombre de bateaux à vapeur se perdent contre ces écueils. Le danger
n'était certainement point inconnu au P. Duerinck; mais, enfant d'obéissance et
homme de zèle, il croyait, sans doute, ne pas devoir reculer devant un péril
que tant de voyageurs affrontent tous les jours. Ce dévouement lui coûta la
vie. A vingt-cinq milles plus bas que Kansas-City, point de leur départ entre
les villes de Wagne et de Liberty, la barque, donnant contre un chicot, se
renversa. Tous les passagers furent jetés à l'eau, sauf deux, qui parvinrent à
s'accrocher aux bord de la barque et à s'y tenir jusqu'à ce que le courant les
déposât sur un banc de sable. Les trois autres, parmi lesquels le P. Duerinck,
périrent.
Une telle mort a
son côté bien triste, sans doute; mais elle paraît glorieuse quand on réfléchit
à la cause pour laquelle elle a été occasionnée, et à l'exemple de tant de
saints missionnaires et d'illustres apôtres qui, s'aventurant avec courage au
milieu des périls, à la garde de Dieu seul, ont péri loin de tout secours
humain, mais d'autant mieux protégés dans leurs derniers instants par celui
pour l'honneur duquel ils avaient exposé leurs vies.
Le P.
Jean-Baptiste Duerinck était né à Saint-Gilles, lez-Termonde, le 8 mai 1809.
Formé à la piété dès son enfance par les leçons et les exemples de ses pieux
parents, il jeta dès lors les fondements de ces vertus chrétiennes et
religieuses dont il donna, dans la suite, un si bel exemple. Élève du collége,
son excellente conduite et ses succès lui attirèrent l'estime et l'affection de
ses professeurs et de ses condisciples, et le président du séminaire épiscopal
de Gand se souvient encore de lui comme d'un de ceux qui lui avaient plu le
mieux durant leurs études de philosophie.
Il avait
longtemps eu un ardent désir de dévouer sa vie à la conversion des sauvages de
l'Amérique. Après avoir obtenu le consentement de ses dignes parents, il
s'embarqua à Anvers, le 27 octobre 1833, et entra dans la Compagnie de Jésus au
Missouri, où il commença son noviciat à Saint-Stanislas, près du village de
Florissant, au commencement de l'année suivante, le 16 janvier 1834. Ayant fini
son noviciat, il passa plusieurs années dans différents colléges. Son talent
pour les affaires lui fit confier successivement la charge de procureur dans
nos maisons de Cincinnati, de Saint-Louis, de Bardtown.
Partou le P.
Duerinck montra une exactitude exemplaire à remplir tous ses devoirs, et donna
constamment des preuves des vertus qui font le véritable religieux. Son zèle,
son dévouement aussi bien que la franchise de son caractère, lui gagnèrent les
cœurs, non-seulement des nôtres, mais aussi des étrangers et même des
protestants.
Grand admirateur
des merveilles de la nature, il consacrait ses heures de loisir à en étudier
des secrets, et à y contempler la beauté et la puissance de Dieu. Il
s'attachait surtout à l'étude de la botanique, et il acquit une connaissance
vaste et approfondie de cette branche de l'histoire naturelle. Il traversa une
grande partie de l'Ohio et de l'Illinois à la recherche de fleurs curieuses et
de toutes sortes de plantes rares, et en fit une collection, belle et exquise,
qu'on conserve au collége de Saint-François-Xavier à Cincinnati. La société
botanique de cette ville élut le P. Duerinck membre perpétuel et lui offrit la
chaire de professeur de botanique; mais sa modestie et ses nombreux devoirs ne
lui permirent pas d'accepter cette charge. Une nouvelle plante qu'il découvrit,
et qui reçut, en son honneur, le nom de Prunus Duerinckiana, montre
combien l'on estimait ses recherches en ce genre.
Le trait distinctif
de son caractère était une grande énergie naturelle, jointe à un zèle ardent
pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Lorsqu'il s'agissait de gagner son
prochain à Dieu, nul obstacle ne semblait pouvoir l'arrêter. Il se faisait tout
à tous, selon l'exemple de saint Paul, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Il
avait admirablement adapté ses manières aux coutumes et aux idées du pays. S'il
ne put convertir les nombreux protestants avec lesquels il était en relation,
il manqua du moins rarement de gagner leur bienveillance, et c'est un grand pas
de fait vers leur conversion, que de leur faire estimer le prêtre catholique.
En 1849, le P.
Duerinck fut envoyé parmi les Indiens. C'était l'accomplissement du désir qui
l'avait conduit en Amérique. Il employa toute son énergie et tous ses talents à
cette œuvre difficile. La mission des Potowatomies, dont il devint supérieur,
lui doit en grande partie sa prospérité actuelle. La plupart des sauvages de
cette tribu avaient été convertis depuis plusieurs années; il s'agissait donc
surtout de consolider l'œuvre de leur conversion, en les attachant à la vie
civilisée et en les amenant à préférer l'agriculture et les autres arts utiles
aux plaisirs de la chasse et à l'indolence si caractéristique de la vie
sauvage. Déjà, avant lui, les missionnaires leur avaient persuadé de cultiver
quelques petits champs, en les animant par leur exemple et par les motifs de la
foi. On avait trouvé que lorsqu'il s'agit du travail, les motifs de religion
sont les seuls qui aient quelque empire' sur les cœurs des Indiens, et on
parvint à les faire travailler en esprit de pénitence. Profitant de cette foi
vive et simple, le P. Duerinck s'attacha à les exciter à de plus grands
travaux, et, en leur faisant trouver une certaine abondance dans la culture des
champs, il leur fit oublier presque entièrement la vie dangereuse des plaines
et des forêts. Dans le dessein de former la jeunesse à un travail intelligent,
des écoles d'arts et métiers avaient été établies pour les jeunes gens de la
tribu. Il fit deux voyages à Washington afin d'intéresser le gouvernement à
cette œuvre et d'en obtenir des secours. Ces écoles ont obtenu une existence
permanente.
Durant ces
dernières années, la mission de Sainte-Marie a été exposée à de grands dangers
de démoralisation, d'abord, par suite du grand nombre de caravanes qui ont
passé par la mission depuis la découverte des mines d'or dans la Californie, et
ensuite à cause de l'immense émigration vers cette région, qui a eu lieu depuis
que le Kansas a été érigé en territoire. Au milieu de ces dangers, les
néophytes, grâce aux soins des missionnaires, ont su préserver leur ancienne
régularité et leur ancienne ferveur.
Au son de la
cloche, les sauvages s'assemblent avec la même piété qu'autrefois, soit à
l'église, soit dans leurs demeures. Les confessions et les communions ne sont
pas moins nombreuses. Tous, sans excepter les protestants, admirent leur zèle
et leur piété.
Jusqu'à présent
les néophytes ont su maintenir la paix avec les blancs. Chose rare; car
ordinairement l'approche des blancs est le signal d'une guerre d'extermination,
si l'on ne peut forcer les sauvages à quitter leurs cabanes et à émigrer dans
de nouveaux et plus lointains déserts. Toutefois, on ne peut pas se dissimuler
les dangers de leur situation présente. Ils sont déjà entourés de blancs,
avides de prendre possession de trente milles carrés ou 19,200 arpents de terre
que le gouvernement leur a solennellement alloués par traité. C'est surtout
dans une situation pareille que la mort du P. Duerinck, leur père et
bienfaiteur, qui leur était tendrement dévoué et qu'ils consultaient dans
toutes leurs entreprises importantes et dans toutes leurs difficultés, se fera
vivement sentir. C'est, sans contredit, une véritable calamité pour toute cette
tribu.
Le P. Duerinck a
été surintendant des écoles catholiques parmi les Potowatomies. Plusieurs de
ses lettres ont été publiées dans les documents annuels qui accompagnent le
message du président des Etats-Unis. Elles se trouvent dans le Report of the secretary of the interior,
tome Ire. Toutes
portent la date de St Mary's Potowatomie Mission, Kansas territory. En voici la liste et les dates : 1re
lettre, 24 septembre 1852, pp. 379-381 du Report. – 2e
lettre, 31 août 1853, pp. 325-327. – 3e lettre, 25 septembre 1854,
pp. 317-319. – 4e lettre, 1er octobre 1855, pp. 422-425.
– 5e lettre, 20 octobre 1856, pp. 666-669. – 6e lettre,
septembre 1857. Cette dernière a été publiée, le 17 octobre dernier, dans le Boston
Pilot, et paraîtra, comme les autres, dans le rapport prochain du
secrétaire de l’intérieur.
Les officiers ou
agents du gouvernement des États-Unis ont toujours rendu les témoignages les
plus honorables au zèle et au succès du P. Duerinck. En 1855, le major G. W.
Clarke, agent du gouvernement auprès des Potowatomies, parlant dans son rapport
annuel au commissaire des affaires indiennes des deux écoles établies à la
mission, l'une sous la direction des Pères, l'autre sous celle des Dames du
Sacré-Cœur, s'exprimait ainsi :
« Je ne
saurais parler en termes trop favorables de la condition de ces deux
établissements. Outre le cours ordinaire d'instruction littéraire des filles,
elles apprennent à coudre, à tricoter, à broder et tous les autres travaux d'un
bon ménage. Une école industrielle est attachée à cette institution. On y
enseigne aux jeunes gens les arts utiles et pratiques, tels que l'agriculture,
l'horticulture, etc. Le P. Duerinck est un homme doué d'une grande énergie. Il
s`entend bien aux affaires. Il est entièrement dévoué au bien-être des
Potowatomies, dont il s'est montré l'ami et le père, et lesquels, de leur côté,
ont pour lui la plus haute estime. Je n'hésite aucunement à exprimer ma
conviction sur l'utilité de cet établissement. On en voit les effets dans les
maisons proprement tenues et les petits champs bien cultivés des Indiens de la
mission, et dans l'esprit d'ordre qui règne aux alentours. »
Dans son rapport
de 1856, le major Clarke renouvelle ces expressions approbatives. « Depuis
l'année dernière, – dit-il, – les Indiens de cette agence ont fait des progrès
sensibles. Ils ont cultivé des champs plus étendus et manifesté, en diverses
manières, leurs désirs de se conformer aux coutumes de la vie civilisée...
L'école de la mission de Sainte-Marie occupe le premier rang parmi les écoles
des missions (protestantes), et mérite mes louanges les plus sincères. Les
travaux du P. Duerinck et des Dames du Sacré-Cœur, qui en ont soin, servent
non-seulement à améliorer la génération naissante et à la former aux coutumes
de la vie civilisée; mais leur bon exemple et leurs conseils ont évidemment une
grande influence sur le bien-être de la population adulte. »
Les nombreux émigrés qui se sont établis dans le voisinage de la mission
ont aussi toujours montré la plus haute estime pour le P. Duerinck.
Les feuilles
publiques ont annoncé sa mort comme une calamité, qui, non-seulement laissera
un grand vide dans la mission indienne, mais causera de vifs regrets à ses
nombreux amis, dans différents États, et surtout aux habitants du nouveau
territoire, qui ont eu le bonheur de le connaître ¹. Il jouissait d'une
estime universelle.
¹ Le P. De Smet, écrivant sa
lettre le 23 décembre, ne pouvait avoir connaissance de l'article suivant, où
le Freeman's Journal de New-York, du 2 janvier, rend hommage aux vertus
du religieux défunt. « La mort si regrettable du P. Duerinck suffit en
elle-même pour éveiller toutes les sympathies des catholiques; mais cette
sympathie est augmentée par la réflexion qu'il était proche parent du P. De Smet.
Le P. Duerinck, comme son cousin, a été un dévoué et zélé missionnaire parmi
les Indiens. Depuis plusieurs années, il était chargé de la mission de
Sainte-Marie. Ses supérieurs lui ayant donné l'ordre de revenir à Saint-Louis
pour sa profession, il ne put trouver de steamboot pour son voyage, à
cause des basses eaux du Missouri. Il s'embarqua donc sur un frêle canot avec
quatre autres passagers; mais l'embarcation a été défoncée par un chicot, et le
digne Père a été noyé avec deux de ses compagnons. Le P. Duerinck avait été
notre professeur et était resté notre ami. Nous pouvons rendre témoignage que
la compagnie perd en lui un membre précieux, la religion un prêtre zélé, ses
fidèles et ses néophytes indiens un père tendre et vénéré. » (Note de la
rédaction.)
Puisse la
Belgique généreuse nous envoyer d'autres missionnaires zélés, tant pour
répondre à nos besoins toujours croissants, que pour remplacer ceux que la mort
moissonne, hélas ! trop rapidement !
Je recommande à
vos saints sacrifices et à vos prières, et aux pieux souvenirs de tous nos
chers frères en Belgique, l'âme du R. P. Duerinck.
R. I. P.
J'ai l'honneur
d'être, mon révérend et cher Père,
Revae
Vae servus in Xto,
P.
J. DE SMET, S. J.