CHARLES
NERINCKX,
CURÉ D’EVERBERG – MEERBEEK ET MISSIONNAIRE AU KENTUCKY
QUARANTE-DEUXIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Fin.
Voir p. 10.)
D’un courage
indomptable, Nerinckx était supérieur à toutes les difficultés et intrépide à
l'heure du péril. Nul lieu du Kentucky qui ne le vit passer, tantôt au milieu
des neiges et des glaces, tantôt dans les ténèbres d'une nuit humide ou sous
les rayons d'un soleil brûlant. Rien ne put jamais arrêter son zèle; il
semblait même chercher les occasions qui avec plus de peines et de périls lui
offraient plus de profit et de mérites. Il traversait avec intrépidité les plus
vastes forêts, passait les rivières à la nage et couchait à la belle étoile
parmi les bêtes sauvages. Son courage semblait trouver un nouvel aliment dans
ses fatigues et une nouvelle vigueur dans ses travaux.
Au milieu d'un si
rude apostolat, il avait coutume de jeûner et de pratiquer toutes sortes de
mortifications. Il possédait le grand art de se faire tout à tous pour gagner
tous les hommes à Jésus-Christ, et paraissait se plaire plus dans la cabane du
pauvre que dans la demeure du riche.
Pendant ses
courses apostoliques, quand il s'arrêtait dans une maison, pour y passer la
nuit, il avait coutume de soigner lui-même son cheval et se contentait
quelquefois de prendre un peu de repos dans l'écurie et dans quelque autre
partie secondaire de l'habitation. Le matin, quand ses hôtes se levaient, ils
l'y trouvaient ordinairement en prières. Dès qu'il avait annoncé une visite de
missionnaire, il ne manquait jamais de s'y trouver à l'heure indiquée, dût-il
pour cela voyager toute la nuit.
A son arrivée à
une mission, il rassemblait les fidèles, entendait les confessions, prêchait,
catéchisait, célébrait vers midi ou même plus tard la sainte messe, et ne
déjeunait ordinairement qu'à trois ou quatre heures de l'après-dînée.
Sa vie était
souvent exposée dans le passage des rivières. Un jour, étant en route pour
visiter un malade, il traversa un fleuve, se tenant à cheval, immobile et à
genoux sur la selle, tandis que le cheval nageait et que l'eau passait même par
dessus la selle. Une autre fois, en pareille circonstance, il tomba de cheval,
fut entraîné ainsi que sa monture par le courant trop rapide du fleuve, et ne
sauva sa vie qu'à l'aide de la queue de l'animal, dont il se saisit au moment
où il allait disparaître sous l'eau.
Dans une de ses
courses, il faillit devenir la proie des loups. En traversant le
County-Grayson, alors peu habité, il perdit sa route à l'approche de la nuit.
On était au milieu de l'hiver, le froid était intense, et bientôt d'épaisses
ténèbres l'empêchèrent d'avancer. Tandis qu'il cherchait un abri quelconque
pour se reposer quelques instants, des loups affamés s'aperçurent de sa
présence et ne tardèrent pas à l'environner. A l'instant, avec une grande
présence d'esprit, il monte à cheval, se met à crier de toute sa force et réussit
à éloigner pour un moment ses redoutables adversaires. Bientôt après, ils
reviennent avec fureur et commencent à attaquer le cheval; mais le
missionnaire, en formant sur lui le signe de la croix, s'arme d'un nouveau
courage et soutient la lutte jusqu'à la pointe du jour, moment où ses ennemis
découragés disparurent.
Nous avons dit
que Nerinckx possédait une grande force musculaire. En voici une preuve. Il
exigeait l'ordre le plus sévère dans l'église pendant la célébration des saints
mystères. Attirés par la curiosité, les protestants se mêlaient souvent aux
catholiques, et manquaient quelquefois aux règles de la bienséance. Nerinckx,
avec cette énergie qui le caractérisait, ne manquait pas de les reprendre de
leur conduite en ce point. Ses avertissements, exprimés avec franchise et dans
un langage un peu rude, n'étaient pas toujours bien compris ou bien reçus. Il
arriva donc qu'un jeune homme, nommé Hardin, de grande taille et de muscles
robustes, s'offensa des paroles que le missionnaire lui adressait et qu'il
saisissait mal. Il jura de s'en venger à la première occasion. Celle-ci ne
tarda pas à se présenter. Peu de jours après, comme l'homme de Dieu se rendait
de l'église de Saint-Étienne à celle de Saint-Charles, le jeune homme, qui
s'était caché sur sa route pour l'attendre, s'élança soudain à sa rencontre,
saisit la bride du cheval, coupa le cuir de l'étrier et enjoignit au
missionnaire de descendre, le menaçant, s'il résistait, de l'accabler de coups.
Nerinckx obéit à l'instant et répondit à ce jeune furieux qu'il n'avait
nullement eu envie de l'offenser; que, du reste, un ecclésiastique se sent fort
peu disposé à se battre. Hardin insiste et lève déjà la main sur le
missionnaire inoffensif, quand celui-ci, sans rien perdre de son calme, saisit
son jeune adversaire, l'étend doucement par terre, comme il eût fait d'un
enfant, et lui dit avec un sourire, que son intention n'était pas de le
frapper, mais qu'il avait droit de le mettre au repos pour n'être pas frappé
lui-même. Il tint le jeune homme dans cette position jusqu'à ce que celui-ci
lui eût promis la paix. Nerinckx remonta tranquillement à cheval et continua
son chemin; Hardin eut soin de s'en aller par une autre route. A l'arrivée du
missionnaire à l'église, un de ses amis lui demanda pourquoi la courroie de son
étrier était coupée; il raconta son aventure en peu de mots et ajouta, en
souriant, que ces jeunes forestiers ne pouvaient se mesurer avec un Belge. Dans
la suite, il ne parla plus de cette rencontre; mais le jeune Hardin ne cessait
de dire : -- « Je puis me mesurer avec mes semblables; mais le vieux
Nerinckx a une force surhumaine. »
A mesure que le
nombre des fidèles augmentait, Nerinckx élevait de nouvelles églises. Il en
construisit dix dans le Kentucky, deux en briques et huit en bois. Tout en
dirigeant les travaux, il se mettait lui-même à l'œuvre, préparait le bois,
nivelait le terrain, se livrait à toutes sortes d'ouvrages, afin d'achever plus
tôt les maisons de la prière. Il se bâtit aussi à lui-même une demeure, qui fut
presque entièrement l'ouvrage de ses mains. Il aimait à répéter gaiement à ce
sujet que son palais lui avait coûté la somme de six dollars et demi.
Il pourvoyait aux
besoins spirituels de six grandes congrégations de fidèles, et visitait en
outre un grand nombre de stations, où le nombre des catholiques était moins
nombreux. Partout où il rencontrait une petite réunion de fidèles, il
établissait une nouvelle station, qu'il visitait ensuite à des époques
déterminées. Ces centres d'action devinrent si nombreux, qu'il lui fallait six
semaines pour les visiter en missionnaire. Il ne s'accordait ni repos ni
délassement; le travail seul paraissait lui plaire. Il parlait peu et
uniquement pour le service de Dieu ou le bien du prochain.
A son arrivée
dans une station, il se mettait au confessionnal et confessait ordinairement du
matin jusqu'à midi. Toutefois, avant de commencer à entendre les confessions,
il récitait quelques prières avec ses pénitents et leur faisait une courte
instruction sur les dispositions requises pour recevoir dignement le sacrement
de pénitence. Sévère en d'autres temps, c'était un confesseur plein de
tendresse et de patience. Aussi la confiance qu'on avait dans sa direction
était-elle sans bornes. C'est à ses instructions, surtout à celles qu'il
donnait au confessionnal que nous devons encore aujourd'hui la profonde piété
et la grande régularité des vieux catholiques du Kentucky.
Cependant, dans
le troupeau qui lui était confié, il paraissait avoir une prédilection spéciale
pour les enfants et pour les nègres esclaves. Il leur prodiguait ses soins pour
les instruire, les préparer à la première communion et les rendre agréables à
Dieu. Il renouvela en Amérique les scènes touchantes dont on avait été témoin à
Everberg, en Belgique. Il inculquait partout une grande dévotion à la Mère de
Dieu; la première église qu'il bâtit fut érigée sous la douce invocation de
Marie Immaculée. Il prenait grand soin d'assigner dans les lieux Saints des
places séparées aux personnes des différents sexes. Après la messe, il avait
coutume de se placer au milieu de l'église, et là, environné de ses chers
enfants, il étendait les bras avec eux et récitait quelques prières en
l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur. Peu à peu, les parents suivaient
l'exemple de leurs enfants. Cet exercice fini, il conduisait son pieux troupeau
au cimetière et priait pour le soulagement des âmes des fidèles trépassés.
Les fruits les
plus merveilleux de salut récompensaient abondamment ses travaux et ses peines.
Il vit des églises florissantes aux lieux mêmes où, à son arrivée, paissaient
les animaux du désert et qui n'avaient encore été visités que par les sauvages.
La charité, la ferveur, l'innocence, comme les fleurs d'une terre nouvelle,
s'élevaient et s'épanouissaient autour de lui. M. Badin avait posé les
fondements de cette nouvelle chrétienté, et Nerinckx, comme un habile
architecte, et soutenu d’une protection spéciale de Dieu, avait construit et
achevé l'édifice. Son exemple nous montre combien de fruits précieux et
salutaires peut produire le zèle ardent d'un seul homme, qui n'a en vue que la
plus grande gloire de Dieu.
Ses discours ne
se distinguaient ni par la pureté du langage, ni par l'éclat de l'éloquence; on
l'écoutait cependant avec plaisir, tant était vif l’attachement qu’on lui
portait, tant brillaient son zèle et sa charité quand il annonçait la parole
sainte. Ses instructions simples, mais pleines de l'onction et de l'esprit de
Dieu, touchaient les cœurs des protestants eux-mêmes. Si l’on excepte M. Badin,
il ne fut peut-être jamais de missionnaire au Kentucky qui ramenât autant
d'hérétiques dans le sein de la vraie Église. Les visites périodiques qu'il
faisait à ses missions se terminaient rarement sans qu'il convertît quelque âme
à la foi.
Les mérites éminents
de Nerinckx ne pouvaient échapper à Mgr. Carroll, alors seul évêque aux
États-Unis, et, de plus, chargé d'administrer le diocèse de la Nouvelle-Orléans
¹.
¹ La Louisiane, dont la
Nouvelle-Orléans est la capitale, fut vendue par Napoléon aux Etats-Unis en
1801. Le siège épiscopal de la Nouvelle-Orléans, érigé en 1793, était en 1801
sans administrateur; son premier évêque, Espagnol d'origine, s'étant retiré
avant cette époque. (Note du
traducteur.)
En 1808, le
Souverain Pontife, ayant divisé l'évêché de Baltimore en un archevêché et
quatre évêchés ², Mgr. Carroll recommanda Nerinckx an Saint-Siège, et le
représenta comme un ecclésiastique propre à remplir, en qualité d'évêque
coadjuteur, le siége de la Nouvelle-Orléans.
² L’évêché de Baltimore, érigé
en 1790, fut divisé en 1808 en un archevêché, celui de Baltimore, et quatre
évêchés, dont les sièges sont à Boston, New-York, Philadelphie et. Bardstown.
Ce dernier a été depuis transféré à Louisville, ville également située dans le
Kentucky. Les États-Unis comptent aujourd'hui 7 archevêchés, 32 évêchés, 2
vicariats apostoliques, 1,600 prêtres et 1,800 églises. (Note du traducteur.)
Pie VII accéda à
ses désirs et lui fit transmettre les bulles requises pour l'élévation de
l'humble missionnaire à la dignité épiscopale. A l'arrivée de cette nouvelle,
Nerinckx se trouvait en compagnie de M. Badin. Il inclina la tête et prononça
ces paroles : -- « Bonitatem et disciplinam et scientiam docendus docere non valeo.
Moi, qui ai besoin d'apprendre la bonté, la sagesse et la science, je ne suis
pas capable de les enseigner aux autres. »
-- Il refusa avec calme, mais avec fermeté, la dignité qui lui était
offerte. M. Badin, de concert avec les Pères Dominicains, qui, depuis peu,
s'étaient établis dans le Kentucky, appréciant les immenses services que
Nerinckx y rendait à la religion, adressèrent une requête au Saint-Siège, dans
laquelle ils priaient Sa Sainteté de ne pas contraindre le pieux missionnaire à
accepter cette nouvelle charge, vu l'immense utilité de son apostolat dans le
Kentucky. Le Souverain Pontife répondit aux humbles désirs de Nerinckx et à
ceux de ses amis.
Parmi tous les
établissements dont M. Nerinckx enrichit l'Église du Kentucky, on doit donner
la première place à la fondation d'une congrégation de religieuses, sous le
titre de Sœurs de Lorette, ou Amantes de Marie au pied de la croix.
Cette institution est une des plus grandes bénédictions que le Kentucky reçut
jamais. Son but était de procurer aux âmes pieuses le moyen d'atteindre à une
haute perfection, d'accorder par elles aux jeunes personnes les bienfaits d'une
éducation chrétienne et aux pauvres une instruction sainte et gratuite. Il
fonda le premier établissement, le 25 avril 1812, un an après l'arrivée de Mgr.
Flaget, premier évêque de Bardstown ¹, près de l'église de
Saint-Charles, et le nomma la maison de Lorette. Les bâtiments étaient
en bois et meublés selon la plus stricte pauvreté. Ils formaient avec les murs
d'enceinte un carré, au milieu duquel il avait élevé une grande croix et bâti
une modeste chapelle. Le nombre des novices et des religieuses devenant de jour
en jour plus considérable, le pieux fondateur fut obligé de construire d'autres
maisons ². L'œuvre comptait à peine douze années d'existence, et déjà les
bonnes Sœurs, au nombre de plus de cent, dirigeaient six établissements
d'éducation. Les pensionnaires arrivaient de toutes parts de l'Union, et
recevaient, sous la direction des Sœurs, avec une instruction convenable, ces
impressions de profonde piété dont le Kentucky montre aujourd'hui les fruits
précieux et abondants. Dans les dix premières années, elles avaient instruit
pour la première communion huit cents enfants et nouvelles converties.
¹ Ce grand évêque arriva au
Kentucky le 11 juin 1811 et y mourut saintement en 1850. Mgr. Portier, évêque
de Mobile, dit de lui : « Le diocèse de Bardstown fut le berceau de la
religion dans l'ouest et son vénérable fondateur mérita, par sa longue
carrière, d'être appelé le patriarche de l'Amérique du Nord, comme ses travaux
et ses vertus l'ont fait proclamer le modèle de la vie apostolique. » (Note
du traducteur.)
² D'après une lettre autographe
de Nerinckx, datée de Lorette, dans le Kentucky, le 11 septembre 1818, et
adressée à la supérieure des Sœurs hospitalières deVilvorde, les religieuses de
Lorette avaient à cette époque quatre maisons; savoir : la maison-mère; celle
des Olives, à une distance d'environ 400 milles de Lorette, où l'on
avait envoyé sept Sœurs à la demande de l’évêque, pour y fonder un établissement;
la maison de Gelhsémani et celle du Calvaire. Lorette comptait
alors 22 novices et quelques postulantes. Pendant tout l’été, on y avait nourri
80 à 90 personnes, dont la plupart avaient été également habillées aux frais du
couvent,, quoiqu'il ne possédât aucun fonds de terre lucratif ni aucun autre
revenu certain : l'école même, sous ce rapport, était presque improductive,
parce que l’orphelinat et les classes inférieures ne payaient rien.
Dans cette lettre, Nerinckx se rappelle au bon
souvenir de quelques personnes, de Vilvorde surtout, qui avaient contribué, par
quelque aumône, à l'œuvre des missions. On nous permettra de citer ces noms de
compatriotes. Ce sont : le Recteur et les religieuses de
l’ordre de Saint-Augustin (den eerw. heer Rector en Nonnekens op de merckt);
les révérends Messieurs Van Haecht , Van Ophem, Van Hamme et ses sœurs, la
demoiselle Van Laethem, et d'autres qu'il désigne sans les nommer : den vriend van de derde stagie in UL. gebueren,
den doctor, dien goede bekende van Brussel wiens naem ik vergete, die hunne
mildheyd hebben bewezen voor onze zake, cozyn Vander Perre, is't dat hy nog
leeft.
Il fait aussi mention d'une lettre imprimée que
les Sœurs hospitalières doivent recevoir bientôt. Nous ne connaissons pas cette
missive du missionnaire. (Note de la
rédaction.)
Nerinckx veillait
sur ces établissements avec une sollicitude paternelle. Tout le temps que lui
laissaient ses missions, il l'employait à donner des instructions aux
religieuses et à leurs élèves, et à diriger leurs intérêts spirituels et
temporels. Il établit l'adoration perpétuelle dans sa congrégation, de sorte
que, jour et nuit, les Sœurs se succèdent devant le saint tabernacle pour
adorer Jésus-Christ et pour réparer les outrages faits à son divin cœur. Lui-même
nourrissait son zèle, puisait son courage et semblait retremper ses forces dans
sa grande dévotion au saint Sacrement; là étaient toits ses attraits. Il ornait
lui-même les autels et le saint tabernacle, et demeurait souvent en prière aux
pieds de Dieu, caché sous les voiles eucharistiques.
Il réussit à
établir parmi les religieuses cet esprit de recueillement, de prière et de
mortification qui les distingue. Il leur inspirait un grand amour pour leur
sainte vacation et pour leurs vœux, et les excitait à une fidèle observance de
leurs règles. Il insistait souvent sur l'abandon à la Providence et à la bonté
de Dieu au milieu des nécessités temporelles, leur répétant ces paroles :
-- « Celui qui n'abandonne pas Dieu, Dieu ne l'abandonnera pas. » -- Cette grande confiance en la Providence
divine était presque leur seul héritage et le seul appui, de leur existence.
Les Sœurs n'abondaient pas des choses de ce monde : maisons, mobilier,
vêtements, nourriture, tout chez elles portait l’empreinte de leur pauvreté
volontaire. Leur digne fondateur, il est vrai, leur donnait encore l'exemple
sur ce point. Voici le témoignage qu'en a donné Mgr. Flaget, son évêque :
« M. Nerinckx, dit ce prélat, menait une vie extrêmement austère; c'était
un homme d'une grande mortification. Son habitation, sa nourriture, ses
vêtements étaient ceux des pauvres, et il a rempli ses monastères de son
esprit. Ces bonnes religieuses voulaient voir briller la sainte pauvreté dans
leurs demeures, jusque dans les ornements de leurs modestes oratoires. Tous
ceux qui eurent le bonheur de les visiter étaient frappés de la propreté comme
de de la simplicité de leurs maisons et de leurs chapelles. »
Nerinckx, qui
nourrissait lui-même dans son cœur la dévotion la plus tendre à la Vierge Immaculée,
établit parmi les amantes de Marie plusieurs pratiques pieuses en l'honneur de
la Mère de Dieu. Pour maintenir parmi elles l'esprit d'humilité et
d'abnégation, il leur recommandait le travail des mains; ses instructions leur
mettaient toujours devant les yeux les travaux et les souffrances de
Jésus-Christ.
Dans les
constitutions qu'il avait tracées pour sa congrégation régnait une grande
austérité. Pendant un certain temps de l'année, les religieuses devaient
nu-pieds cultiver leurs champs et se trouvaient exposées aux intempéries de la
saison. Bientôt l'expérience démontra que quelques-unes de ces règles étaient
nuisibles à la santé des Sœurs; elles furent modifiées, sans toutefois porter
atteinte à l'esprit primitif ¹.
¹ Voici ce qu'en écrivit Mgr.
Flaget en 1834 : « Les Lorettaines furent fondées au Kentucky par un zélé
et savant missionnaire de Flandre (?), M. Charles Nerinckx, la deuxième année
de mon épiscopat. Les règlements de cette nouvelle communauté furent soumis au
jugement du Souverain Pontife, qui y fit divers changements. Sa Sainteté daigna
prendre cette nouvelle famille sous sa protection, comme j'en fus informé par
Son Éminence le cardinal Fesh; et ce qui est beaucoup plus flatteur, les Sœurs
de Lorette du Kentucky reçurent du Pape tous les privilèges spirituels dont
jouit la chapelle de Lorette en Italie. »
Le pieux
fondateur trouvait une source de douces consolations dans la piété de ses
religieuses. « Leur ferveur, dit Mgr. Flaget, et leur vie pénitente nous
rappelèrent les monastères de la Palestine et de la Thébaïde. »
Nerinckx fut
bientôt prié de céder quelques-unes des Sœurs pour fonder des couvents dans les
autres États. Mgr. Dubourg, évêque de la Nouvelle-Orléans, en obtint plusieurs
pour le Missouri ².
² II y a aujourd'hui quatre
couvents des Sœurs de Lorette dans le Kentucky, trois dans le Missouri, un en
Nebraska et un au Nouveau-Mexique. M. D. A. Deparcq, Belge de naissance, est
actuellement directeur général de cette Congrégation et réside à la maison-mère
de Lorette. (Note du traducteur.)
Depuis vingt ans,
l'apôtre du Kentucky travaillait à établir le règne de Jésus-Christ sur ce sol,
naguère inculte et sauvage. Ses sueurs et ses travaux y faisaient mûrir des
moissons abondantes en fruits de salut. Cependant les années commençaient à
s'appesantir sur lui; la vieillesse le courbait déjà; mais elle n'était pas
capable de ralentir son zèle. Les heureuses nouvelles qu'il reçut sur les
établissements lointains de ses Sœurs de Lorette ajoutèrent à son désir de les
revoir, et lui firent prendre la résolution de les visiter. Il savait du reste
que dans le Missouri les sauvages n'étaient pas éloignés des maisons des
Lorettaines, et il n'avait rien tant à cœur que de se rendre au milieu de ces
tribus pour les engager à envoyer leurs filles aux couvents des Sœurs. Ce voyage fut le dernier de sa vie.
A peine fut-il
arrivé à Sainte-Geneviève, mission des bords du Mississipi, dans l'État du
Missouri, qu'il tomba malade chez son hôte, le missionnaire de ce district. Le mal
fit de rapides progrès. Quand l’homme de Dieu reconnut le danger, il recueillit
toutes ses pensées pour ne plus s'occuper que du bonheur du ciel. Il exprimait
son brûlant amour à ce Dieu qui l'avait appelé à travailler à sa gloire et qui
avait daigné bénir ses travaux. Sentant approcher le terme de sa course, il
reçut avec une touchante ferveur les sacrements de l'Église, continua de
s'entretenir avec Jésus et Marie, et rendit sa belle âme à son Créateur, le 12
août 1824, âgé de soixante-trois ans.
Ainsi mourut de
la mort des justes et au milieu de ses courses apostoliques cet homme de Dieu,
la gloire du Kentucky et le modèle des missionnaires ¹.
¹ Pendant son séjour an
Kentucky, Nerinckx a fait deux voyages en Belgique, l'un en 1816 et l'autre en
1819, pour obtenir de ses généreux compatriotes des secours, introuvables en
Amérique. Parmi les jeunes gens qu'il emmena lors de son dernier voyage se
trouvaient plusieurs séminaristes de Malines; la plupart d'entre eux devinrent
membres de la Compagnie de Jésus aux États-Unis et cultivent encore de nos
jours cette belle portion de la vigne du Seigneur. (Note du traducteur.)