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1858 - lettre 42 - Biographie de M. Charles Nerinckx, missionnaire au Kentucky.

CHARLES NERINCKX,

 

CURÉ D’EVERBERG – MEERBEEK ET MISSIONNAIRE AU KENTUCKY

 

QUARANTE-DEUXIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

(Fin. Voir p. 10.)

 

 

D’un courage indomptable, Nerinckx était supérieur à toutes les difficultés et intrépide à l'heure du péril. Nul lieu du Kentucky qui ne le vit passer, tantôt au milieu des neiges et des glaces, tantôt dans les ténèbres d'une nuit humide ou sous les rayons d'un soleil brûlant. Rien ne put jamais arrêter son zèle; il semblait même chercher les occasions qui avec plus de peines et de périls lui offraient plus de profit et de mérites. Il traversait avec intrépidité les plus vastes forêts, passait les rivières à la nage et couchait à la belle étoile parmi les bêtes sauvages. Son courage semblait trouver un nouvel aliment dans ses fatigues et une nouvelle vigueur dans ses travaux.

 

Au milieu d'un si rude apostolat, il avait coutume de jeûner et de pratiquer toutes sortes de mortifications. Il possédait le grand art de se faire tout à tous pour gagner tous les hommes à Jésus-Christ, et paraissait se plaire plus dans la cabane du pauvre que dans la demeure du riche.

 

Pendant ses courses apostoliques, quand il s'arrêtait dans une maison, pour y passer la nuit, il avait coutume de soigner lui-même son cheval et se contentait quelquefois de prendre un peu de repos dans l'écurie et dans quelque autre partie secondaire de l'habitation. Le matin, quand ses hôtes se levaient, ils l'y trouvaient ordinairement en prières. Dès qu'il avait annoncé une visite de missionnaire, il ne manquait jamais de s'y trouver à l'heure indiquée, dût-il pour cela voyager toute la nuit.

 

A son arrivée à une mission, il rassemblait les fidèles, entendait les confessions, prêchait, catéchisait, célébrait vers midi ou même plus tard la sainte messe, et ne déjeunait ordinairement qu'à trois ou quatre heures de l'après-dînée.

 

Sa vie était souvent exposée dans le passage des rivières. Un jour, étant en route pour visiter un malade, il traversa un fleuve, se tenant à cheval, immobile et à genoux sur la selle, tandis que le cheval nageait et que l'eau passait même par dessus la selle. Une autre fois, en pareille circonstance, il tomba de cheval, fut entraîné ainsi que sa monture par le courant trop rapide du fleuve, et ne sauva sa vie qu'à l'aide de la queue de l'animal, dont il se saisit au moment où il allait disparaître sous l'eau.

 

Dans une de ses courses, il faillit devenir la proie des loups. En traversant le County-Grayson, alors peu habité, il perdit sa route à l'approche de la nuit. On était au milieu de l'hiver, le froid était intense, et bientôt d'épaisses ténèbres l'empêchèrent d'avancer. Tandis qu'il cherchait un abri quelconque pour se reposer quelques instants, des loups affamés s'aperçurent de sa présence et ne tardèrent pas à l'environner. A l'instant, avec une grande présence d'esprit, il monte à cheval, se met à crier de toute sa force et réussit à éloigner pour un moment ses redoutables adversaires. Bientôt après, ils reviennent avec fureur et commencent à attaquer le cheval; mais le missionnaire, en formant sur lui le signe de la croix, s'arme d'un nouveau courage et soutient la lutte jusqu'à la pointe du jour, moment où ses ennemis découragés disparurent.

 

Nous avons dit que Nerinckx possédait une grande force musculaire. En voici une preuve. Il exigeait l'ordre le plus sévère dans l'église pendant la célébration des saints mystères. Attirés par la curiosité, les protestants se mêlaient souvent aux catholiques, et manquaient quelquefois aux règles de la bienséance. Nerinckx, avec cette énergie qui le caractérisait, ne manquait pas de les reprendre de leur conduite en ce point. Ses avertissements, exprimés avec franchise et dans un langage un peu rude, n'étaient pas toujours bien compris ou bien reçus. Il arriva donc qu'un jeune homme, nommé Hardin, de grande taille et de muscles robustes, s'offensa des paroles que le missionnaire lui adressait et qu'il saisissait mal. Il jura de s'en venger à la première occasion. Celle-ci ne tarda pas à se présenter. Peu de jours après, comme l'homme de Dieu se rendait de l'église de Saint-Étienne à celle de Saint-Charles, le jeune homme, qui s'était caché sur sa route pour l'attendre, s'élança soudain à sa rencontre, saisit la bride du cheval, coupa le cuir de l'étrier et enjoignit au missionnaire de descendre, le menaçant, s'il résistait, de l'accabler de coups. Nerinckx obéit à l'instant et répondit à ce jeune furieux qu'il n'avait nullement eu envie de l'offenser; que, du reste, un ecclésiastique se sent fort peu disposé à se battre. Hardin insiste et lève déjà la main sur le missionnaire inoffensif, quand celui-ci, sans rien perdre de son calme, saisit son jeune adversaire, l'étend doucement par terre, comme il eût fait d'un enfant, et lui dit avec un sourire, que son intention n'était pas de le frapper, mais qu'il avait droit de le mettre au repos pour n'être pas frappé lui-même. Il tint le jeune homme dans cette position jusqu'à ce que celui-ci lui eût promis la paix. Nerinckx remonta tranquillement à cheval et continua son chemin; Hardin eut soin de s'en aller par une autre route. A l'arrivée du missionnaire à l'église, un de ses amis lui demanda pourquoi la courroie de son étrier était coupée; il raconta son aventure en peu de mots et ajouta, en souriant, que ces jeunes forestiers ne pouvaient se mesurer avec un Belge. Dans la suite, il ne parla plus de cette rencontre; mais le jeune Hardin ne cessait de dire : -- « Je puis me mesurer avec mes semblables; mais le vieux Nerinckx a une force surhumaine. »

 

A mesure que le nombre des fidèles augmentait, Nerinckx élevait de nouvelles églises. Il en construisit dix dans le Kentucky, deux en briques et huit en bois. Tout en dirigeant les travaux, il se mettait lui-même à l'œuvre, préparait le bois, nivelait le terrain, se livrait à toutes sortes d'ouvrages, afin d'achever plus tôt les maisons de la prière. Il se bâtit aussi à lui-même une demeure, qui fut presque entièrement l'ouvrage de ses mains. Il aimait à répéter gaiement à ce sujet que son palais lui avait coûté la somme de six dollars et demi.

 

Il pourvoyait aux besoins spirituels de six grandes congrégations de fidèles, et visitait en outre un grand nombre de stations, où le nombre des catholiques était moins nombreux. Partout où il rencontrait une petite réunion de fidèles, il établissait une nouvelle station, qu'il visitait ensuite à des époques déterminées. Ces centres d'action devinrent si nombreux, qu'il lui fallait six semaines pour les visiter en missionnaire. Il ne s'accordait ni repos ni délassement; le travail seul paraissait lui plaire. Il parlait peu et uniquement pour le service de Dieu ou le bien du prochain.

 

A son arrivée dans une station, il se mettait au confessionnal et confessait ordinairement du matin jusqu'à midi. Toutefois, avant de commencer à entendre les confessions, il récitait quelques prières avec ses pénitents et leur faisait une courte instruction sur les dispositions requises pour recevoir dignement le sacrement de pénitence. Sévère en d'autres temps, c'était un confesseur plein de tendresse et de patience. Aussi la confiance qu'on avait dans sa direction était-elle sans bornes. C'est à ses instructions, surtout à celles qu'il donnait au confessionnal que nous devons encore aujourd'hui la profonde piété et la grande régularité des vieux catholiques du Kentucky.

 

Cependant, dans le troupeau qui lui était confié, il paraissait avoir une prédilection spéciale pour les enfants et pour les nègres esclaves. Il leur prodiguait ses soins pour les instruire, les préparer à la première communion et les rendre agréables à Dieu. Il renouvela en Amérique les scènes touchantes dont on avait été témoin à Everberg, en Belgique. Il inculquait partout une grande dévotion à la Mère de Dieu; la première église qu'il bâtit fut érigée sous la douce invocation de Marie Immaculée. Il prenait grand soin d'assigner dans les lieux Saints des places séparées aux personnes des différents sexes. Après la messe, il avait coutume de se placer au milieu de l'église, et là, environné de ses chers enfants, il étendait les bras avec eux et récitait quelques prières en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur. Peu à peu, les parents suivaient l'exemple de leurs enfants. Cet exercice fini, il conduisait son pieux troupeau au cimetière et priait pour le soulagement des âmes des fidèles trépassés.

 

Les fruits les plus merveilleux de salut récompensaient abondamment ses travaux et ses peines. Il vit des églises florissantes aux lieux mêmes où, à son arrivée, paissaient les animaux du désert et qui n'avaient encore été visités que par les sauvages. La charité, la ferveur, l'innocence, comme les fleurs d'une terre nouvelle, s'élevaient et s'épanouissaient autour de lui. M. Badin avait posé les fondements de cette nouvelle chrétienté, et Nerinckx, comme un habile architecte, et soutenu d’une protection spéciale de Dieu, avait construit et achevé l'édifice. Son exemple nous montre combien de fruits précieux et salutaires peut produire le zèle ardent d'un seul homme, qui n'a en vue que la plus grande gloire de Dieu.

 

Ses discours ne se distinguaient ni par la pureté du langage, ni par l'éclat de l'éloquence; on l'écoutait cependant avec plaisir, tant était vif l’attachement qu’on lui portait, tant brillaient son zèle et sa charité quand il annonçait la parole sainte. Ses instructions simples, mais pleines de l'onction et de l'esprit de Dieu, touchaient les cœurs des protestants eux-mêmes. Si l’on excepte M. Badin, il ne fut peut-être jamais de missionnaire au Kentucky qui ramenât autant d'hérétiques dans le sein de la vraie Église. Les visites périodiques qu'il faisait à ses missions se terminaient rarement sans qu'il convertît quelque âme à la foi.

 

Les mérites éminents de Nerinckx ne pouvaient échapper à Mgr. Carroll, alors seul évêque aux États-Unis, et, de plus, chargé d'administrer le diocèse de la Nouvelle-Orléans ¹.

 

¹ La Louisiane, dont la Nouvelle-Orléans est la capitale, fut vendue par Napoléon aux Etats-Unis en 1801. Le siège épiscopal de la Nouvelle-Orléans, érigé en 1793, était en 1801 sans administrateur; son premier évêque, Espagnol d'origine, s'étant retiré avant cette époque.     (Note du traducteur.)

 

En 1808, le Souverain Pontife, ayant divisé l'évêché de Baltimore en un archevêché et quatre évêchés ², Mgr. Carroll recommanda Nerinckx an Saint-Siège, et le représenta comme un ecclésiastique propre à remplir, en qualité d'évêque coadjuteur, le siége de la Nouvelle-Orléans.

 

² L’évêché de Baltimore, érigé en 1790, fut divisé en 1808 en un archevêché, celui de Baltimore, et quatre évêchés, dont les sièges sont à Boston, New-York, Philadelphie et. Bardstown. Ce dernier a été depuis transféré à Louisville, ville également située dans le Kentucky. Les États-Unis comptent aujourd'hui 7 archevêchés, 32 évêchés, 2 vicariats apostoliques, 1,600 prêtres et 1,800 églises.      (Note du traducteur.)

 

Pie VII accéda à ses désirs et lui fit transmettre les bulles requises pour l'élévation de l'humble missionnaire à la dignité épiscopale. A l'arrivée de cette nouvelle, Nerinckx se trouvait en compagnie de M. Badin. Il inclina la tête et prononça ces paroles : -- « Bonitatem et disciplinam  et scientiam docendus docere non valeo. Moi, qui ai besoin d'apprendre la bonté, la sagesse et la science, je ne suis pas capable de les enseigner aux autres. »  -- Il refusa avec calme, mais avec fermeté, la dignité qui lui était offerte. M. Badin, de concert avec les Pères Dominicains, qui, depuis peu, s'étaient établis dans le Kentucky, appréciant les immenses services que Nerinckx y rendait à la religion, adressèrent une requête au Saint-Siège, dans laquelle ils priaient Sa Sainteté de ne pas contraindre le pieux missionnaire à accepter cette nouvelle charge, vu l'immense utilité de son apostolat dans le Kentucky. Le Souverain Pontife répondit aux humbles désirs de Nerinckx et à ceux de ses amis.

 

Parmi tous les établissements dont M. Nerinckx enrichit l'Église du Kentucky, on doit donner la première place à la fondation d'une congrégation de religieuses, sous le titre de Sœurs de Lorette, ou Amantes de Marie au pied de la croix. Cette institution est une des plus grandes bénédictions que le Kentucky reçut jamais. Son but était de procurer aux âmes pieuses le moyen d'atteindre à une haute perfection, d'accorder par elles aux jeunes personnes les bienfaits d'une éducation chrétienne et aux pauvres une instruction sainte et gratuite. Il fonda le premier établissement, le 25 avril 1812, un an après l'arrivée de Mgr. Flaget, premier évêque de Bardstown ¹, près de l'église de Saint-Charles, et le nomma la maison de Lorette. Les bâtiments étaient en bois et meublés selon la plus stricte pauvreté. Ils formaient avec les murs d'enceinte un carré, au milieu duquel il avait élevé une grande croix et bâti une modeste chapelle. Le nombre des novices et des religieuses devenant de jour en jour plus considérable, le pieux fondateur fut obligé de construire d'autres maisons ². L'œuvre comptait à peine douze années d'existence, et déjà les bonnes Sœurs, au nombre de plus de cent, dirigeaient six établissements d'éducation. Les pensionnaires arrivaient de toutes parts de l'Union, et recevaient, sous la direction des Sœurs, avec une instruction convenable, ces impressions de profonde piété dont le Kentucky montre aujourd'hui les fruits précieux et abondants. Dans les dix premières années, elles avaient instruit pour la première communion huit cents enfants et nouvelles converties.

 

¹ Ce grand évêque arriva au Kentucky le 11 juin 1811 et y mourut saintement en 1850. Mgr. Portier, évêque de Mobile, dit de lui : « Le diocèse de Bardstown fut le berceau de la religion dans l'ouest et son vénérable fondateur mérita, par sa longue carrière, d'être appelé le patriarche de l'Amérique du Nord, comme ses travaux et ses vertus l'ont fait proclamer le modèle de la vie apostolique. »   (Note du traducteur.)

 

² D'après une lettre autographe de Nerinckx, datée de Lorette, dans le Kentucky, le 11 septembre 1818, et adressée à la supérieure des Sœurs hospitalières deVilvorde, les religieuses de Lorette avaient à cette époque quatre maisons; savoir : la maison-mère; celle des Olives, à une distance d'environ 400 milles de Lorette, où l'on avait envoyé sept Sœurs à la demande de l’évêque, pour y fonder un établissement; la maison de Gelhsémani et celle du Calvaire. Lorette comptait alors 22 novices et quelques postulantes. Pendant tout l’été, on y avait nourri 80 à 90 personnes, dont la plupart avaient été également habillées aux frais du couvent,, quoiqu'il ne possédât aucun fonds de terre lucratif ni aucun autre revenu certain : l'école même, sous ce rapport, était presque improductive, parce que l’orphelinat et les classes inférieures ne payaient rien.

 

Dans cette lettre, Nerinckx se rappelle au bon souvenir de quelques personnes, de Vilvorde surtout, qui avaient contribué, par quelque aumône, à l'œuvre des missions. On nous permettra de citer ces noms de compatriotes. Ce sont : le Recteur et les religieuses de l’ordre de Saint-Augustin (den eerw. heer Rector en Nonnekens op de merckt); les révérends Messieurs Van Haecht , Van Ophem, Van Hamme et ses sœurs, la demoiselle Van Laethem, et d'autres qu'il désigne sans les nommer : den vriend van de derde stagie in UL. gebueren, den doctor, dien goede bekende van Brussel wiens naem ik vergete, die hunne mildheyd hebben bewezen voor onze zake, cozyn Vander Perre, is't dat hy nog leeft.

 

Il fait aussi mention d'une lettre imprimée que les Sœurs hospitalières doivent recevoir bientôt. Nous ne connaissons pas cette missive du missionnaire.   (Note de la rédaction.)

 

 

Nerinckx veillait sur ces établissements avec une sollicitude paternelle. Tout le temps que lui laissaient ses missions, il l'employait à donner des instructions aux religieuses et à leurs élèves, et à diriger leurs intérêts spirituels et temporels. Il établit l'adoration perpétuelle dans sa congrégation, de sorte que, jour et nuit, les Sœurs se succèdent devant le saint tabernacle pour adorer Jésus-Christ et pour réparer les outrages faits à son divin cœur. Lui-même nourrissait son zèle, puisait son courage et semblait retremper ses forces dans sa grande dévotion au saint Sacrement; là étaient toits ses attraits. Il ornait lui-même les autels et le saint tabernacle, et demeurait souvent en prière aux pieds de Dieu, caché sous les voiles eucharistiques.

 

Il réussit à établir parmi les religieuses cet esprit de recueillement, de prière et de mortification qui les distingue. Il leur inspirait un grand amour pour leur sainte vacation et pour leurs vœux, et les excitait à une fidèle observance de leurs règles. Il insistait souvent sur l'abandon à la Providence et à la bonté de Dieu au milieu des nécessités temporelles, leur répétant ces paroles : -- « Celui qui n'abandonne pas Dieu, Dieu ne l'abandonnera pas. »  -- Cette grande confiance en la Providence divine était presque leur seul héritage et le seul appui, de leur existence. Les Sœurs n'abondaient pas des choses de ce monde : maisons, mobilier, vêtements, nourriture, tout chez elles portait l’empreinte de leur pauvreté volontaire. Leur digne fondateur, il est vrai, leur donnait encore l'exemple sur ce point. Voici le témoignage qu'en a donné Mgr. Flaget, son évêque : « M. Nerinckx, dit ce prélat, menait une vie extrêmement austère; c'était un homme d'une grande mortification. Son habitation, sa nourriture, ses vêtements étaient ceux des pauvres, et il a rempli ses monastères de son esprit. Ces bonnes religieuses voulaient voir briller la sainte pauvreté dans leurs demeures, jusque dans les ornements de leurs modestes oratoires. Tous ceux qui eurent le bonheur de les visiter étaient frappés de la propreté comme de de la simplicité de leurs maisons et de leurs chapelles. »

 

Nerinckx, qui nourrissait lui-même dans son cœur la dévotion la plus tendre à la Vierge Immaculée, établit parmi les amantes de Marie plusieurs pratiques pieuses en l'honneur de la Mère de Dieu. Pour maintenir parmi elles l'esprit d'humilité et d'abnégation, il leur recommandait le travail des mains; ses instructions leur mettaient toujours devant les yeux les travaux et les souffrances de Jésus-Christ.

 

Dans les constitutions qu'il avait tracées pour sa congrégation régnait une grande austérité. Pendant un certain temps de l'année, les religieuses devaient nu-pieds cultiver leurs champs et se trouvaient exposées aux intempéries de la saison. Bientôt l'expérience démontra que quelques-unes de ces règles étaient nuisibles à la santé des Sœurs; elles furent modifiées, sans toutefois porter atteinte à l'esprit primitif ¹.

 

¹ Voici ce qu'en écrivit Mgr. Flaget en 1834 : « Les Lorettaines furent fondées au Kentucky par un zélé et savant missionnaire de Flandre (?), M. Charles Nerinckx, la deuxième année de mon épiscopat. Les règlements de cette nouvelle communauté furent soumis au jugement du Souverain Pontife, qui y fit divers changements. Sa Sainteté daigna prendre cette nouvelle famille sous sa protection, comme j'en fus informé par Son Éminence le cardinal Fesh; et ce qui est beaucoup plus flatteur, les Sœurs de Lorette du Kentucky reçurent du Pape tous les privilèges spirituels dont jouit la chapelle de Lorette en Italie. »

 

Le pieux fondateur trouvait une source de douces consolations dans la piété de ses religieuses. « Leur ferveur, dit Mgr. Flaget, et leur vie pénitente nous rappelèrent les monastères de la Palestine et de la Thébaïde. »

 

Nerinckx fut bientôt prié de céder quelques-unes des Sœurs pour fonder des couvents dans les autres États. Mgr. Dubourg, évêque de la Nouvelle-Orléans, en obtint plusieurs pour le Missouri ².

 

² II y a aujourd'hui quatre couvents des Sœurs de Lorette dans le Kentucky, trois dans le Missouri, un en Nebraska et un au Nouveau-Mexique. M. D. A. Deparcq, Belge de naissance, est actuellement directeur général de cette Congrégation et réside à la maison-mère de Lorette.     (Note du traducteur.)

 

Depuis vingt ans, l'apôtre du Kentucky travaillait à établir le règne de Jésus-Christ sur ce sol, naguère inculte et sauvage. Ses sueurs et ses travaux y faisaient mûrir des moissons abondantes en fruits de salut. Cependant les années commençaient à s'appesantir sur lui; la vieillesse le courbait déjà; mais elle n'était pas capable de ralentir son zèle. Les heureuses nouvelles qu'il reçut sur les établissements lointains de ses Sœurs de Lorette ajoutèrent à son désir de les revoir, et lui firent prendre la résolution de les visiter. Il savait du reste que dans le Missouri les sauvages n'étaient pas éloignés des maisons des Lorettaines, et il n'avait rien tant à cœur que de se rendre au milieu de ces tribus pour les engager à envoyer leurs filles aux couvents des Sœurs.  Ce voyage fut le dernier de sa vie.

 

A peine fut-il arrivé à Sainte-Geneviève, mission des bords du Mississipi, dans l'État du Missouri, qu'il tomba malade chez son hôte, le missionnaire de ce district. Le mal fit de rapides progrès. Quand l’homme de Dieu reconnut le danger, il recueillit toutes ses pensées pour ne plus s'occuper que du bonheur du ciel. Il exprimait son brûlant amour à ce Dieu qui l'avait appelé à travailler à sa gloire et qui avait daigné bénir ses travaux. Sentant approcher le terme de sa course, il reçut avec une touchante ferveur les sacrements de l'Église, continua de s'entretenir avec Jésus et Marie, et rendit sa belle âme à son Créateur, le 12 août 1824, âgé de soixante-trois ans.

 

Ainsi mourut de la mort des justes et au milieu de ses courses apostoliques cet homme de Dieu, la gloire du Kentucky et le modèle des missionnaires ¹.

 

¹ Pendant son séjour an Kentucky, Nerinckx a fait deux voyages en Belgique, l'un en 1816 et l'autre en 1819, pour obtenir de ses généreux compatriotes des secours, introuvables en Amérique. Parmi les jeunes gens qu'il emmena lors de son dernier voyage se trouvaient plusieurs séminaristes de Malines; la plupart d'entre eux devinrent membres de la Compagnie de Jésus aux États-Unis et cultivent encore de nos jours cette belle portion de la vigne du Seigneur.   (Note du traducteur.)