LES OSAGES.
(Fin.)
TRENTIÈME
LET'TRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles
(Envoi
d'une troisième lettre du R. P. Bax.)
Bruxelles,
25 janvier 1857.
Mon révérend Père,
Voici la
troisième lettre du R. P. Bax que je vous ai promise.
C’est la dernière qu'il a écrite. Je vous en ai donné un extrait dans ma
vingt-deuxième lettre, en esquissant la biographie de ce zélé missionnaire,
tombé victime de son dévouement dans la maladie dont il retrace ici les
ravages.
TROISIÈME
LETTRE DU R. P. BAX. AU R.
P. DE SMET.
« Mission
parmi les Osages. Saint-François de Hieronymo, le 18 avril 1852.
» Mon révérend et
cher Père,
» J'ai eu le désir de vous écrire plus tôt; mais nous avons été depuis
quelque temps et nous sommes encore dans une terrible crise. Jamais je n'ai
rien vu de semblable. Fiat voluntas Dei. Que
la volonté de Dieu soit faite!
» Environ trois semaines avant la grande solennité de Pâques, quarante-cinq
enfants de notre pensionnat tombèrent malades, dans l’espace de trois jours et
demi. De prime abord, nous ne pouvions discerner la nature du mal. Il
commençait par un grand rhume, accompagné d'une forte fièvre. Après quatre ou
cinq jours, la rougeole se manifestait. D'abord l'alarme n'était pas bien
grande. Mais la rougeole disparut et une fièvre putride prit sa place. Le
dimanche de la Passion, le plus triste de ma vie, nous avions deux cadavres
exposés et environ douze de nos enfants en grand danger de mort. Onze de nos
écoliers ont succombé en très peu de temps, et deux les suivront peut-être de
près. Nous sommes obligés d'interrompre l'école pour quelque temps, jusqu'à ce
que cette terrible visite soit passée. La contagion se répand parmi les
Indiens; la mortalité est très grande. Il sera difficile de rassembler de
nouveau le troupeau dispersé. Toutefois, je puis dire que jamais auparavant,
soit parmi les gens de couleur ou les blancs, soit parmi les religieux ou les
gens du monde, je n'avais été témoin d'autant de ferveur et de piété au lit de
la mort, qu'en ont montré nos jeunes néophytes. Ils peuvent servir d'exemple.
Quelques-uns, de leur propre mouvement, demandaient de pouvoir tenir le
crucifix entre leurs mains, et le serraient, sans vouloir le lâcher, durant
plus de deux heures. La statue de la sainte Vierge devait être placée près de
leur oreiller; ils imploraient le secours de leur bonne Mère et fixaient leurs
yeux mourants sur son image. Ils jouissent déjà, j'en ai le ferme espoir, de la
présence de Dieu.
» Le Seigneur semble vouloir recueillir dans sa grange céleste le peu que
nous avons semé ici. Quels peuvent être les desseins de la Providence pour
l'avenir ? Nous ne pouvons et nous
n'osons le conjecturer. Nous avons perdu plusieurs de nos meilleurs écoliers,
et de ceux sur qui nous avions fondé nos plus grandes espérances.
» Mon révérend et cher Père,
» Votre très dévoué serviteur et frère en
Jésus-Christ.
» T. BAX, S. J. »