SITUATION
DU KENTUCKY.
VINGT
ET UNIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET
au directeur des Précis Historiques, à
Bruxelles.
Mon révérend Père,
Voici la copie d'une lettre que, j'ai écrite à mon
neveu, Charles De Smet, avocat à Anvers.
Louisville,
au Kentucky, 27 mai 1855.
Mon très cher
Charles,
J'ai reçu votre
bonne lettre. Je l'ai lue avec un plaisir inexprimable et avec la plus grande
consolation. Je saisis mes premiers moments de loisir pour satisfaire à votre
demande, en vous donnant quelques idées sur l'Amérique et sur l'État de
Kentucky, où je me trouve en ce moment et dont je viens de parcourir une bonne
partie.
Les États-Unis
seraient vraiment la merveille du monde si l'état moral du pays correspondait
au merveilleux développement de ses ressources matérielles, à la progression
ascendante du nombre de ses habitants, à l'immensité de son territoire, à la
prospérité toujours croissante de son commerce. Il y a à peine soixante et dix
ans que tout le pays, à l'ouest des monts Alleghanys, pays maintenant si
peuplé, n'était qu'un vaste désert, où erraient çà et là à l'aventure quelques
faibles tribus sauvages, décimées par les guerres et les maladies. Sur les eaux
de ces rivières qui arrosent tout le milieu du continent, et où grondent
aujourd'hui des centaines de grands et beaux vapeurs, pleins de passagers,
surchargés de marchandises, on ne voyait alors que le solitaire canot, fait
d'un tronc d'arbre, descendant le fleuve, ou remontant péniblement le courant
avec sa petite bande de guerriers sauvages, couronnés de plumes d'aigles et de
vautours, et armés d'arcs et de massues grossières. Maintenant le long de ces
eaux s'élèvent, comme par enchantement, des centaines de villes et de villages.
Partout des champs cultivés avec leurs fermes et leurs granges remplies de
grains; partout des troupeaux de bœufs et de chevaux, paissant sur les collines
et dans les plaines, naguère couvertes d'épaisses forêts. Des chemins de fer et
des routes pavées mènent à des colonies sans nombre répandues dans l'intérieur
du pays. L'Anglais, l'Irlandais, l'Allemand, le Français, des émigrés de tous
les pays de l'Europe sont venus ici dans l'espoir de trouver une condition
aisée qu'ils ne trouvaient pas dans leur pays natal trop peuplé. Mais l'état
moral de ces parages est bien différent du tableau qu'on fait de sa prospérité
matérielle. Ici tous les vices et tous les crimes de l'Europe se retrouvent,
avec les mêmes nuances odieuses, ou plutôt avec une plus grande noirceur. Des
émigrés révolutionnaires, des criminels relâchés ou échappés à la justice, des
vagabonds de tous les pays cherchent ici un refuge et augmentent la
désorganisation morale que le protestantisme américain, sous toutes ses différentes
phases, ne fomentait déjà que trop par ses principes destructeurs.
L'on eût pu
espérer que, dans ce pays qui se vante d'une tolérance et d'une liberté sans
exemple, la religion catholique eût été, sinon protégée, du moins mise à l'abri
de la persécution. Mais il n'en es plus
ainsi. Un parti s'est élevé sous le nom de know-nothing, qu'on pourrait
nommer grossiers, ignorants. Un des principaux objets de leurs efforts est
d'anéantir, s'il est possible, notre sainte religion dans les États-Unis. C'est
une société secrète dont les membres sont liés par des serments abominables.
Elle étend ses ramifications surtout le territoire de l'Union. En général, tous
les ministres des différentes sectes protestantes font partie de cette société.
Leur fureur s'est déjà signalée par l'incendie d'églises en plusieurs endroits;
par des insultes lancées aux prêtres et aux religieuses; par des lois
tracassières sur les biens ecclésiastiques qu'ils ont faites dans plusieurs
États et menacé d'établir partout où ils viendront au pouvoir.
Le Kentucky, dont
j'ai promis de vous donner une petite description, manifeste un esprit plus
conservateur et plus réellement libre qu'une grande partie des autres États. Sa
prospérité matérielle, la fertilité de son sol, la beauté de ses sites, ses
curiosités naturelles, son histoire intéressante, le mettent au rang des États
les plus favorisés par la nature.
Le nom de Kentucky,
donné au pays par les sauvages, signifie en leur langue une terre sombre et
sanglante. C'est qu'anciennement ce territoire fut le théâtre de guerres
meurtrières entre diverses tribus du désert.
Il y avait là de
grands troupeaux de buffles, de cerfs et de chevreuils, qui erraient dans des
plaines et des prairies couvertes d'une herbe longue et nourrissante, parsemées
de roses sauvages. Les Indiens n'y faisaient point leur demeure habituelle.
Chaque saison, au temps de la chasse, ils y venaient, de tous les pays
environnants, faire leurs provisions d'hiver. Des tribus ennemies s'y rencontraient;
leurs querelles héréditaires, envenimées de génération en génération par des
représailles réciproques, amenaient des combats fréquents.
En 1769, s'avança
dans cette terre sombre et sanglante le célèbre Daniel Boone, dont le
nom fait supposer une famille belge émigrée en Amérique. Cet homme courageux
établit le premier sa cabane solitaire au milieu de ces immenses forêts,
n'ayant d'autre secours pour se défendre contre les attaques des sauvages que
sa prévoyance, son sang-froid et sa bravoure. Ses aventures, qu'il divulgua
dans un voyage qu'il fit dans les districts peuplés aux bords de l'Atlantique,
attirèrent autour de lui de nombreuses familles venues du Maryland et de la
Virginie. Elles formèrent deux colonies principales, à une distance de quinze
milles l'une de l'autre, et devinrent ainsi le noyau de l'État florissant du
Kentucky, qui compte aujourd'hui plus d'un million d'habitants.
Pendant plusieurs
années, jusqu'en 1797, les colons furent en butte à des attaques fréquentes de
la part des sauvages, qui envahissaient leurs hameaux, brûlant et saccageant
tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage. Maintenant il ne reste presque
plus de traces de ces superbes maîtres du désert : la figure du sauvage, son
cri de guerre perçant et terrible, qui jadis jetait l'épouvante dans toutes les
plaines et dans toutes les forêts, ne sont guère aujourd'hui plus connus au
Kentucky que dans les pays d'Europe. Les sauvages ont été exterminés ou
refoulés dans les plaines au delà du Missouri.
Cependant Boone,
voyant le nombre d'habitants civilisés s'augmenter autour de lui, commença
bientôt à s'apercevoir que le pays était trop rempli, que la population s'y
trouvait trop à l'étroit, qu'il lui fallait une nouvelle solitude, un pays plus
libre. Il se retira donc, avec sa famille et ses troupeaux d'animaux
domestiques, au delà du Mississipi, dans une région éloignée où les colons
blancs n'avaient pas encore pénétré. Là il se trouvait de nouveau seul pour
lutter, par ses talents et son courage, contre une nature sauvage et inculte,
contre des hordes nombreuses de guerriers sanguinaires, jaloux des invasions
qu'y faisaient des émigrants blancs.
L'État du
Kentucky s'étend au nord, le long de l'Ohio, sur une distance d'environ un
millier de milles anglais; il est séparé du Missouri à l'ouest par le
Mississipi et vient se terminer à l'est au pied des monts Cumberland, qui le
séparent de la Virginie. Le sol produit en abondance le froment, le maïs, le
tabac, le chanvre et la plupart des fruits de vos latitudes. Il abonde en sites
pittoresques. Rien n'est plus agréable, au printemps, que de naviguer sur
l'Ohio, à bord d'un bateau à vapeur, le long de ces rives formées tantôt de
rochers escarpés, tantôt de belles plaines couvertes de blés, tantôt de
collines boisées où les chênes de diverses espèces, le peuplier, le hêtre, le
sycomore, la vigne sauvage, le châtaignier et le noyer se rencontrent, se
mêlent, se croisent et entrelacent leurs branches épaisses, offrant l'aspect si
grandiose et si libre des forêts vierges. De distance en distance, au milieu de
cette belle nature qui mérita à l'Ohio le nom de la belle rivière que
lui donnèrent les premiers voyageurs français, des villes nouvelles s'élèvent
comme par enchantement et étalent aux yeux tous les fruits de la civilisation
active des cités les plus commerciales de l'Europe.
La partie
orientale du Kentucky et les bords de l'Ohio possèdent de riches mines : de
grosses couches d'une pierre blanche, propre à être taillée ou convertie en
chaux, se trouvent, à quelques pieds sous terre, dans presque toutes les
parties du nord. Près de Lexington, la première ville fondée au Kentucky, on a
découvert des momies qui ressemblent, dit-on, aux momies d'Égypte. Vers le nord
de cette ville, sur les bords du Blue-Lick, on trouve de grandes quantités
d'ossements pétrifiés, parmi lesquels on remarque les os de l'ancien mammouth
ou mastodonte, animal énorme dont l'espèce est éteinte, de l'éléphant, qui ne
se trouve plus en Amérique, et d'une espèce de bison, inconnue de nos jours.
Aux environs de
notre collége de Saint-Joseph, à Bardstown, que j'ai visité au mois d'avril
dernier, la surface du sol est couverte de différentes espèces de
pétrifications. L'on y trouve en abondance les fossiles trillabites,
terebratula, spirifer, etc. (je me sers des noms géologiques américains), ainsi
que plusieurs autres. La pierre à chaux y est aussi très abondante; elle
appartient généralement à cette classe qu'on désigne en géologie par le nom de
pierre calcaire inférieure de la secondé formation; elle est mêlée d'une grande
quantité de particules ferrugineuses, et les couches en sont si épaisses et si
colossales qu'elles suffiraient à bâtir des villes entières.
A une distance
d'environ soixante-dix milles du collége, vers le sud, est la fameuse caverne
appelée, à cause de ses énormes dimensions, Mammouth cave ou la
Caverne monstre. Elle attire des milliers de visiteurs, venant de toutes
les parties des États-Unis pour en admirer les merveilles. C'est, sans
contredit, l'une des curiosités les plus étonnantes du monde, ou plutôt, c'est
tout un monde souterrain, avec ses montagnes, ses précipices, ses rivières, ses
rives escarpées, ses dômes énormes qui paraissent comme des temples bâtis des
mains de la nature et défiant l’art d'égaler la hardiesse de ses hautes et
immenses voûtes suspendues sans colonnes. La caverne a plusieurs allées ou
galeries, comme les catacombes de Rome. Personne n'oserait s'y engager sans
guide; il est bien probable qu'on ne retrouverait jamais l'entrée, à cause des
innombrables détours de ce labyrinthe naturel.
Dans cette
caverne règne une égalité de température remarquable : les froids de
l'hiver y pénètrent à peine et les chaleurs de l'été y laissent un air doux et
modéré. En descendant dans ces lieux, on entre dans un réduit aussi sombre que
le Tartare de Virgile. Nul rayon du soleil n'y pénètre. Chacun porte à la main
un flambeau. Cette lumière pâle, qui ne répand qu'un demi-jour, ajoute à la
sublimité du lieu, surtout quand on rencontre quelque endroit incrusté de
stalactites. Là, le reflet des flambeaux semble changer les voûtes et les
parois de la caverne en une masse continue de pierres précieuses. La galerie
principale, celle qu'on suit ordinairement, conduit à une distance de onze
milles sous terre. Tantôt elle s'allonge comme le couloir d'un palais; tantôt
elle abaisse sa voûte de manière qu'il faut y passer en rampant, et qu'elle
forme même un passage si étroit, qu'on l'appelle la misère de l'homme gras;
ailleurs la galerie se déploie en salles immenses et élève ses voûtes à trois
cents pieds de hauteur; puis bientôt, s'arrêtant devant une montagne composée
de rochers brisés, ou s'ouvrant en précipice, elle s'enfonce dans de nouvelles
profondeurs, menaçant de vous mener jusqu'au centre de la terre. Dans ces grandes
salles, la nature semble s'être plu à dessiner, pour les embellir, les formes
les plus fantastiques ressemblant à des objets d'art, des champs, des vignes,
des arbres, des statues, des piliers, des autels, formant autant de sculptures
en stalactites produites par l'action de l'eau, dont la filtration à travers
les rochers, continuée durant de longs siècles, a formé tous ces merveilleux
ouvrages. En traversant cette grande galerie, on passe, à deux reprises, une
rivière profonde et rapide, qui coule dans ces lieux; on n'en connaît ni la
source ni le confluent. Elle nourrit des poissons blancs et des écrevisses,
dont on trouve les espèces dans presque toutes nos rivières, mais qui sont ici
entièrement dépourvus d'yeux et évidemment créés pour ne vivre que dans cette
rivière souterraine. Il est un endroit où il faut naviguer pendant environ dix
minutes avant d'arriver à l'autre bord, parce que la rivière suit le cours de
la galerie, dont elle a fait son lit. Là se rencontre une belle voûte,
parfaitement disposée pour prolonger et redoubler un écho. Le Magnificat,
chanté par quelques voix, fut d'un effet que le chœur le plus nombreux et toute
la musique d'une cathédrale ne pourraient produire, tant les échos augmentent
le volume et adoucissent l'harmonie des sons. Le silence sublime de ces lieux,
les, torches reflétées dans les eaux souterraines, le battement en mesure des
rames, l'idée d'un monde suspendu au-dessus de votre tête et si différent de
celui où vous êtes, tout produit sur l'âme une impression qu'on ne saurait
décrire.
En retournant
vers l'entrée de la caverne, l'on éprouve, si on la visite en été, un effet
semblable à celui que cause un voyage par mer quand on approche du port :
quoiqu'on n'ait passé sous terre que la plus grande partie d'un seul jour, l'on
sent de loin l'odeur des fleurs et des plantes. Les impressions produites par
ces merveilles souterraines sont si profondes, que la vue de la verdure des
champs, les brillants rayons du soleil, le plumage varié des oiseaux qui chantent
sur les arbres, font croire que l'on entre dans un monde nouveau.
Retournons au
collége de Saint-Joseph. Bardstown, où il se trouve, fut le premier siége
épiscopal érigé à l'ouest des monts Alleghanys. C'est de là que Mgr. Flaget, le
premier évêque, gouverna son immense diocèse avec un zèle si saint. Aujourd'hui
que le siège a été transféré à Louisville, la cathédrale de Bardstown
appartient au collége et est devenue église paroissiale. Le collége a environ
deux cents élèves, pour la plupart internes; Mgr. Flaget,
avant sa mort, l'avait placé sous la direction de la Compagnie de Jésus.
Bardstown est comme le centre d'un cercle de maisons religieuses qui se
trouvent aux environs. D'un côté, vous avez les PP. Dominicains, au couvent de
Sainte-Rose, près de la ville de Springfield; de l'autre, les Trappistes,
établis depuis quelques années près de New-Haven. Il y a plusieurs
établissements de religieuses, de Lorettines, de Sœurs de Charité.
La ville forme à
peu près le milieu du district, où se trouvent réunis preque tout ce qu'il y a
de catholiques dans le diocèse de Louisville. Ils sont au nombre d'environ
70,000.
C'est aussi dans
ces environs qu'au commencement de ce siècle le très révérend M. Nerinckx,
Belge, s'illustra par ses travaux apostoliques et laissa parmi le peuple
l'impression de son zèle et de ses vertus. Il fonda, en 1812, la congrégation
de religieuses connues ici sous le nom de Sœurs de Lorette ou Lorettines. Cette
société édifiante est le plus beau monument de sa charité et de son ardeur pour
le service de Dieu. Elle est déjà répandue dans différentes parties des États
du Kentucky et du Missouri, dans le territoire de Kanzas, parmi les Indiens
Osages et dans le Nouveau-Mexique.
Je dois couper
court. Le temps presse : je n'ai que quelques instants pour me mettre en route.
Je pars pour Chicago et Milwaukee. Adieu, ne m'oubliez pas.
Mon très cher
Charles,
Votre
oncle tout dévoué,
P.J. DE. SMET,
S. J.